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CHAPITRE IV

Explication de nos diverses sortes de plaisirs. — Plaisirs des sens.

— Plaisirs de l'esprit. — Du plaisir de la rêverie. — En quoi consiste le plaisir du rire. — Diverses théories anciennes et modernes sur le rire. — Définition de l'objet risible. — M. Dumont et M. Lévêque. — Des plaisirs les plus élevés de l'intelligence. — Pourquoi certains plaisirs laissent le mécontentement dans l'àme. — Des plaisirs que suit le contentement intérieur.

— Définition de la joie et de la tristesse par Descartes, Spinoza, Malebranche, Leibniz. — Phénomènes corporels qui correspondent aux phénomènes psychologiques du plaisir et de la douleur.

Qu'on rentre au dedans de soi pour observer par où le plaisir pénètre et se répand dans notre âme ou qu'on examine les autres hommes et qu'on interroge les observateurs les plus profonds de la nature humaine, on s'assurera infailliblement que l'activité est bien en effet la cause unique,, la règle et la mesure de toutes les manifestations du plaisir et de la douleur. Nonseulement il n'est pas un seul mode d'activité que le plaisir, à quelque degré, n'accompagne, mais il n'est pas un seul plaisir qui ne soit l'effet de quelque mode de notre activité. Passons rapidement en revue nos principaux plaisirs; nous les verrons tous naître de l'activité, croître ou diminuer, selon qu'elle-même croît ou diminue, tandis que, par une correspondance né-

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cessaire, la douleur, elle aussi, naît, augmente ou s'affaiblit, suivant le degré et la durée de l'empêchement. Si nous avons un si grand, plaisir à nous sentir exister et vivre, si nous aimons par-dessus tout l'existence, c'est que la vie, comme dit Aristote, est une sorte d'acte, c'est que nous existons par l'activité qui est notre essence même. Quels sont les plaisirs les plus vifs, soit de l'âme, soit du corps, sinon ceux qui accompagnent les plus énergiques développements des divers modes de notre activité? Si le plaisir de l'union des sexes a une si grande vivacité dans tous les êtres vivants, s'il absorbe à lui seul la faculté de sentir, n'est-ce pas parce que toutes les forces de la vie se mettent en jeu et se concentrent en un seul point et en un seul instant? Le mouvement, la promenade, la course, la danse, la gymnastique, nous plaisent à cause du vif et libre déploiement de l'activité motrice. Les objets qui agréent le plus à nos sens sont ceux qui excitent au plus haut degré l'activité de l'organe et de l'esprit. Les couleurs les plus éclatantes sont les plus agréables , tant qu'elles ne fatiguent pas les yeux, parce qu'elles excitent davantage l'activité de l'organe de la vue. Par la raison contraire, les couleurs sombres, le gris, le noir sont des couleurs tristes. Les ténèbres, le silence nous affectent désagréablement, parce qu'ils laissent nos yeux et nos oreilles dans l'inaction. Nous pensons, avec Sulzer, que les objets qui offrent une certaine diversité de caractères liés entre eux, qui unissent la variété à l'unité, sont

ceux qui nous charment le plus parce qu'ils occupent davantage l'esprit (1). De là, sans doute, au moins en" partie, le sentiment agréable que produisent dans notre âme les objets beaux.

Tout travail de l'esprit, toute découverte, toute recherche, tout rapport aperçu est accompagné d'un plaisir, d'autant plus grand que l'activité intellectuelle elle-même est plus grande, toujours sous cette môme réserve de l'excès et de l'épuisement. Peut-être, au premier abord, on inclinerait à croire qu'il faut faire au moins une exception en faveur des plaisirs de la rêverie. Le charme de la rêverie ne semble-t-il pas en effet tenir plutôt au repos, à la langueur de l'esprit qu'à un redoublement de son activité? Il est vrai que dans la rêverie, l'attention et le raisonnement se relâchent, mais c'est au profit de l'activité plus grande de l'imagination qui, abandonnée à elle-même et libre de toute contrainte, se déploie tout entière avec la richesse de ses tableaux, avec une inépuisable abondance de pensées, d'images, de souvenirs, de drames fantastiques, de châteaux en Espagne.

D'où vient ce plaisir du rire si subit, si vif, qui ébranle à la fois, comme par une sorte de commotion, l'esprit et le corps? C'est une question dont les plus grands philosophes, chez les anciens et chez les modernes, n'ont pas dédaigné de s'occuper. Aristote, dans

(I) Recherche sur l'origine des sentiments agréables ou désagréables (Mémoires de l'Académie de Berlin, année 1751).

sa Poétique, fait consister le risible en quelque défaut ou difformité qui n'a rien de douloureux ni de dangereux pour celui qui en est le sujet. D'après cette théorie qui, sous des formes diverses, mais toujours la même au fond, a régné chez les anciens et passé des anciens aux modernes, le risible serait une légère imperfection, un diminutif de la laideur, une faute sans gravité. Mais que d'imperfections, que de difformités, que de fautes dans la conduite qui, quoique sans gravité, n'ont cependant rien de risible !

Le risible, suivant une autre théorie non moins accréditée, qui a pris naissance chez les modernes, aurait sa raison dans un contraste aperçu par l'esprit. Il y a, en effet, un certain contraste dans l'objet qui fait rire, comme l'ont entrevu plus ou moins nettement les auteurs de cette théorie. Mais il en est des contrastes comme des imperfections; loin que tous soient visibles, il en est qui arrachent les larmes et qui déchirent le cœur. Il s'agissait donc de déterminer la nature de ce contraste spécial qui, entre tous les autres, a le privilège de provoquer le rire. Divers auteurs, en France et en Allemagne, l'ont entrepris avec plus ou moins de succès et ont approché plus ou moins du but. Mais nul, à notre avis, n'a mieux résolu jusqu'à présent ce petit problème de psychologie que M. Dumont, l'auteur d'une étude récente, trèsingénieuse et très-complète, sur les causes du rire (1).

(1) Causes du rire, par M. Dumont, avocat. Paris, 1862, Durand.

Le visible, selon M. Dumont, n'est ni une imperfection ni un simple contraste; mais un objet qui nous apparaît dans de telles conditions que notre esprit, à son égard, est obligé d'affirmer ou de nier en môme temps la même chose ; ou bien, en d'autres termes, c'est un objet qui détermine notre entendement à porter simultanément deux jugements contradictoires. Cette définition paraîtra peut-être à quelques-uns légèrement obscure, mais qu'on veuille bien y réfléchir et analyser les diverses causes qui produisent le rire, on se convaincra, j'imagine, de sa justesse et de son exactitude. Toutes les fois que le rire éclate, on trouvera dans l'esprit du rieur ces deux jugements ou rapports contradictoires, provoqués par l'objet risible : le premier, qui est faux et qui ne fait que traverser l'esprit, le second qui est le vrai et qui tout aussitôt expulse le premier.. D'où vient le rire inextinguible des dieux de l'Olympe à la vue de Vulcain qui court en boitant autour de la table du festin pour offrir le nectar? Ils ne rient pas parce que le pauvre Vulcain est boiteux et contrefait, mais parce qu'il a néanmoins la prétention de remplir l'office de Ganymède. A le voir s'empresser ainsi autour des divins convives, ne croirait-on pas, en effet, qu'il est jeune, agile et beau, comme il convient a réchanson des Dieux; mais voici que les regards s'arrêtent sur son empressement maladroit, sur sa tournure difforme, et aussitôt la première impression est remplacée par la seconde qui est la vraie. Tel est le contraste, tels sont les deux jugements

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contradictoires, presque simultanés, qui provoquent, dans Homère, le rire des Olympiens. Pourquoi rit-on d'une marionnette qui salue et fait des gestes? C'est que d'abord, ne fût-ce que pendant un instant imperceptible, on l'a prise pour un être vivant et animé, pour un homme ou un enfant, tandis que, presque au même moment, on a reconnu que c'était un mannequin, une poupée de bois ou de carton. Dans un mot à double sens qui fait rire, un premier sens, qui est le faux, s'est d'abord présenté à l'esprit; mais il a été aussitôt chassé par un second, qui est le vrai.

Nous croyons, avec M. Dumont, qu'en effet tout objet risible est d'abord pour nous l'occasion d'une illusion ou d'une duperie, que notre esprit traverse, pour arriver à un second jugement qui tout aussitôt la redresse. Cette duperie, placée au commencement du rire, ne nous semble pas, comme à M. Lévêque, une addition gratuite, mais la raison môme du phénomène (1). L'ingénieux critique de M. Dumont objecte, il est vrai, que, lorsqu'on est dupé, on craint le ridicule, ce qui ôte l'envie de rire. Mais la duperie, qui entre dans le rire, est si courte, si légère, si insignifiante, qu'on n'a pas à en rougir et que la crainte du ridicule ne saurait nous retenir et nous atteindre.

Ainsi, dans l'objet risible, il y a un certain caractère, une qualité particulière qui d'abord nous frappe et

(1) Du comique et du rire {Revue des deux mondes, 1er septembre 1863).

qui imprime à notre esprit une première impulsion; mais immédiatement,, dans ce même objet, nous découvrons le -contraire de ce que nous avions cru voir d'abord, d'où un second jugement, en contradiction avec le premier et une impulsion à notre esprit en sens opposé de celle qui a précédé. Une sorte de choc, l'excitation de l'entendement à un double exercice de son activité, La variété dans cette double activité, voilà donc, selon M. Dumont, la raison de ce vif sentiment de plaisir qui accompagne le rire. S'il arrive que divers éclats se succèdent, c'est qu'après avoir saisi, une première fois, les deux rapports opposés dont l'objet risible est le terme commun, notre esprit revient ensuite sur chacun d'eux alternativement, allant du premier au second et du second au premier. M. Dumont compare ingénieusement ce mouvement de l'esprit à celui d'un pendule qui, lancé d'un point, va en frapper un autre situé en face, qui revient sur sa propre route et oscille quelques moments entre les deux corps qui l'ont beurté.

Dans les grandes, comme dans les petites choses, la mesure des plaisirs de l'intelligence est en raison du degré de l'activité de l'esprit. Le déploiement, la tension des plus hautes facultés de l'intelligence, Tissue plus ou moins heureuse de leur effort, voilà la cause des plaisirs de celui qui cherche la vérité, des ravissements de celui qui la découvre. S'il n'est pas de sentiment plus puissant et plus doux que le sentiment moral, n'est-ce pas parce que la pratique

du bien exige l'empire sur nous-mêmes, l'effort victorieux de la volonté agissant conformément à la loi supérieure de notre nature et triomphant de toutes les sollicitations en sens contraire? La cause du sentiment religieux, éveillé dans l'âme par l'idée de l'infini, n'est-elle pas dans l'action profonde, exercée sur l'intelligence, dans l'épanouissement de tous ses pouvoirs, provoqués par cette grande merveille de l'infini, quand la raison nous met face à face avec elle? Enfin déjà, avec Sulzer, nous avons fait dépendre le plaisir causé par les objets beaux de la vérité des rapports que notre esprit y découvre et qu'il ramène à l'unité.

Ainsi , comme l'activité est la source du plaisir, nous pouvons dire, que le degré d'activité, est aussi la ryesure du degré du plaisir, dans toutes les régions de l'âme humaine.

Mais voici, à ce qu'il semble, un fait difficile à concilier avec cette théorie; si tous les plaisirs viennent également de cette même source de l'activité, s'exerçant conformément à notre nature, pourquoi la conscience ne leur fait-elle pas à tous le même accueil? Pourquoi les uns laissent-ils dans l'âme le mécontentement, la tristesse, le remords qui les empoisonnent, tandis que d'autres y laissent un contentement, une satisfaction qui en augmentent et en prolongent le charme et la douceur? Si tous les plaisirs découlent indistinctement d'une même cause, si tous ont une même origine, à savoir le développement de l'une

quelconque des énergies de notre nature, comment expliquer cette différence?

Ces deux effets si contraires se ramènent cependant à une seule et même cause. Le remords qui s'attache à certains plaisirs, comme le contentement qui suit les autres, s'explique par la loi générale que nous avons établie. Les premiers, comme les seconds, sont incontestablement des plaisirs au moment même où nous les goûtons, parce qu'ils sont l'effet concomitant de Fexercice d'un sens, d'un organe, d'un instinct, d'une faculté, d'un principe d'action quelconque de notre nature. Il est conforme à la vérité psychologique, et il n'est nullement contraire à la morale, de dire avec Malebranche : tout plaisir est un bien qui rend actuellement heureux celui qui le goûte. Mais il faut ajouter, avec lui, que si tout plaisir nous rend heureux, tout plaisir ne nous rend pas solidement heureux.

Lorsqu'il y a abus des plaisirs, au point de ruiner les sens et les organes, d'étouffer l'activité intellectuelle et morale, qui est la plus excellente partie de nousmêmes; alors au lieu de nous maintenir, de nous développer dans l'être, ces plaisirs n'ont-ils pas pour effet de nous rabaisser et de nous dégrader? La conscience de cette dégradation de ce qu'il y a de plus élevé en nous, de cette diminution de notre être, voilà ce qui fait la tristesse et le remords qui fatalement les accompagnent. Comment la conscience ne les condamnerait-elle pas, sachant qu'ils vont, en définitive, contre le but même pour lequel

le plaisir a été donné à l homme par l'auteur de son être? Telle est la vraie raison que nous donnerons, avec Leibniz, de l'état de tristesse que certains plaisirs laissent dans l'âme : «Tous les plaisirs ont eux-mêmes quelque sentiment de perfection, mais lorsqu'on se borne aux plaisirs des sens ou à d'autres, au préjudice de plus grands biens, comme de la santé, de la vertu, de l'union avec Dieu, de la félicité, c'est dans la privation d'une tendance ultérieure que le défaut consiste (1). »

Les plaisirs attachés, non pas à une excitation passagère, suivie d'un inévitable et prompt affaissement, mais à un usage modéré de l'activité* physique, qui augmente la force et la santé, ou mieux encore à l'exercice de ces facultés plus hautes de l'âme, qui ont pour effet durable l'épanouissement, l'expansion de ce qu'il y a de meilleur dans notre être, voilà les plaisirs que le souvenir et la réflexion renouvellent sans cesse, et qui laissent après eux dans l'âme le contentement et la joie. Soumettez à cette analyse les plaisirs de l'amour de la famille, de la charité, du dévouement, et vous aurez le secret de ces incomparables joies dont ils remplissent l'âme tout entière. Deux êtres se complètent l'un par l'autre ; deux êtres se perpétuent, pour ainsi dire, par l'enfantement d'un être nouveau a la vie physique, à la vie intellectuelle et morale, voilà pourquoi ces plaisirs sont si doux à notre cœur. Nous avons, en

(1) Théodicée, lrc partie, § xxxm.

quelque façon amplifié , prolongé ou sauvé l'être de quelques-uns de nos semblables, voilà la raison des joies profondes de la charité et du dévouement.

Aussi les plus grands métaphysiciens des temps modernes, sans paraître se douter qu'ils ne font que suivre Platon et Aristote, se sont accordés à mettre l'essence de la joie et de la tristesse , qui ne sont que le plaisir et la douleur combinés avec un élément intellectuel, clans le sentiment de quelque imperfection de notre nature. Tout notre plaisir, écrit Descartes à la princesse Elisabeth , est dans la conscience de quelque perfection. Cette pensée jetée en passant n'a pas attiré l'attention des métaphysiciens de son école ; mais, en revanche, elle a fait fortune auprès d'un certain nombre de psychologues et de moralistes du xvme siècle qui ont traité particulièrement de la nature du plaisir. Elle a été surtout vantée par Mendelssohn dans ses Lettres sur les sentiments (1), par Kœstner, dans ses Réflexions sur l'origine des plaisirs (2). Bertrand commence ainsi son Essai sur le plaisir (3) : « Descarfes est peut-être le premier qui ait dit, que tout plaisir consistait dans le sentiment intime de quelques-unes de nos perfections, et il a dévoilé par ce peu de mots de grandes vérités. »

(1) Driefe iiber die Empfindungen.

(2) Publiées en français à la suite de la Nouvelle théorie de Sulzer, 1767.

(3) In-12, chap. Ier. Neufchâtel, 1777.

Spinoza a donné une définition de la joie et de la tristesse semblable à celle de Descartes: La joie, dit-il, est une transition d'une plus petite à une plus grande perfection, la tristesse une transition d'une plus grande à une moindre perfection (1). Malebranche,en ce point, est d'accord avec Spinoza : « Le sentiment intérieur que tu as de ce qui se passe en toi-même t'apprend que la joie s'excite en ton àme à la vue de tes perfections et la tristesse à la vue de tes désordres et de tes misères (2). » Ainsi donc le plaisir et la douleur, dans l'ordre intellectuel et moral, comme dans l'ordre physique, se ramènent toujours, soit à un développement, soit à une restriction ou un empêchement de l'activité essentielle et des développements de l'être.

Aux phénomènes qui se passent dans l'âme, quand elle souffre, correspondent des phénomènes dans le corps et dans les organes, qui en sont une sorte d'image et qui traduisent au dehors ce qui se passe au dedans, dans les puissances invisibles de notre être, quand la sensibilité est \ivement excitée. Nous ne voulons pas faire la physiologie du plaisir et de la douleur, ni même en décrire avec détail la pantomime extérieure si bien connue de tous. Contentons-nous de

(1) « Laetitia est hominis transitio a minore ad majorem perfec- » tionem; tristilia est hominis transitio a majore ad minorem per- » fectionem. » (Ethic, lib. V, prop. x, scholie.)

(2) Dixième méditation.

marquer l'effet le plus général de l'un et de l'autre sur le corps humain.

« Dans la douleur, dit Cabanis, l'animal se retire tout entier sur lui-même , comme pour présenter le moins de surface possible ; dans le plaisir, tous les organes semblent aller au-devant des impressions, ils s'épanouissent pour les recevoir dans plus de points (1). » Contraction d'une part et, de l'autre, dilatation, n'est-ce pas en effet la représentation sensible la plus expressive de ce refoulement ou de ce déploiement d'activité qui est 'la cause immatérielle de la douleur et du plaisir?

(1) Rapports du physique et du moral.

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