‹ Du plaisir et de la douleur (volume 2)Chapitre 11 sur 30 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Objection des plaisirs de l'oisiveté. — Analyse de l'oisiveté prétendue où les hommes se plaisent. — Différence de l'oisiveté et du désœuvrement. — Aucun bien fixe et immobile ne peut satisfaire l'homme. — Plaisirs du jeu d'autant plus vifs qu'ils exigent un plus grand travail du corps ou de l'esprit. — On aime d'autant plus un bien qu'il a coûté plus de peine. — Attrait des jeux de combinaison. — Attrait des jeux de hasard. — Contraste des effets de l'inaction. — Du tourment de l'ennui. — Divers témoignages en faveur de l'amour naturel de l'homme pour l'action.

Pour dissiper tous les doutes sur la vérité de cette théorie du plaisir et de la douleur, nous devons répondre encore à un certain nombre d'objections plus ou moins spécieuses. Les faits sur lesquels elles s'appuient, loin d'être en contradiction avec la loi que nous croyons avoir établie, en donnent, au contraire, comme nous espérons le montrer, une nouvelle confirmation. D'abord il ne faut pas laisser sans réponse, quelque superficielle qu'elle soit, et quoique souvent réfutée, robjection des plaisirs du far niente.

Si tout plaisir, comme nous l'avons dit, n'est que par l'activité et dans l'activité, comment expliqueronsnous ces charmes de l'oisiveté et du repos que tous les hommes aspirent à goûter, que tant de poètes,

parmi les anciens et les modernes, ont à l'envie célébrés, dans leurs vers, avec un si gracieux abandon et avec un accent si convaincu? Comment croire que ces interprètes, ordinairement fidèles, des passions du cœur humain, aient pris la nature humaine au

orebours et placé le plaisir précisément à l'extrémité opposée du point où il réside ? Comment, d'ailleurs, nier que l'oisiveté ait ses attraits, comme le travail ses dégoûts? Il semble donc que le plaisir a sa source ailleurs que dans l'activité, ou du moins qu'il n'en

ddérive pas exclusivement.

Mais faisons ce que n'ont coutume de faire ni le vulgaire ni les poètes, analysons en quoi consiste le

1 charme si vanté de cette prétendue oisiveté, afin de l'aire voir, que ce qui nous en plaît véritablement, n'est pas le désœuvrement, mais l'action, à quelque degré et sous une forme quelconque, hors laquelle

1 nulle part le plaisir n'existe. En effet, loin que cette oisiveté, dont plusieurs savourent les délices, soit l'inaction, le plus souvent, au contraire, elle suppose une activité très-vive et très- variée. Ce n'est pas l'immobilité du corps et de l'esprit, ce n'est pas l'inaction absolue qui fait la différence entre les heures du loi-

ssir et celles du travail. Au sein môme de ce qu'on ippelle l'oisiveté on ne cesse pas d'agir, soit avec le corps, soit avec l'esprit. C'est aussi un travail que l'oisiveté, mais un travail sans excès, sans obligation et

• sans contrainte, un travail selon notre choix ou notre caprice, que nous prenons ou que nous laissons à

notre heure. Tout travail, sans doute, n'est pas un plaisir, mais tout désœuvrement est une peine. Voici l'heure de la récréation, l'écolier va-t-il rester inactif pour se reposer de l'étude? Voyez-le courir et s'ébattre. Que d'activité dépensée dans ses jeux, que de peine il se donne pour s'amuser! Il en est des grandes personnes comme des enfants. Combien les gens oisifs sont ingénieux tà occuper leurs loisirs et à se préserver, par tous les moyens possibles, de ce plaisir chimérique de ne rien faire? C'est une race occupée dans l'oisiveté, gens occupata in otio, suivant l'expression du fabuliste latin. L'homme est ainsi fait qu'il ne peut se souffrir dans l'inaction. Quand il n'agit pas il s'agite, ainsi que le disait récemment un de nos meilleurs et plus spirituels moralistes (1). Ce conseil que donnait Cinéas à Pyrrhus, de prendre immédiatement le repos qu'il allait chercher par tant de fatigues, souffrait, en effet, comme le dit Pascal, bien des difficultés. Les hommes croient chercher sincèrement le repos, dit-il encore ailleurs, et ne cherchent en effet que l'agitation. » L'inaction n'est jamais pour l'homme qu'un

(1) « Telle est la loi de la nature de l'homme. Il cherche du re- » pos, mais iî n'y a de repos pour lui que dans l'action ; j'entends » que, lorsqu'il agit, il se sent dans son élément, et que s'il n'agit » pas, il s'agite. Nous voyons une foule de nos semblables s'agiter » ainsi, et nous sommes tentés de nous impatienter contre eux, » sans songer que nous serions comme eux à leur place. » (Bersot, Journal des Débals du 11 mars 1864.)

intermède, un temps de relâche nécessaire pour re- I parer ses forces épuisées, pour se préparer de nouveau

à l'action, et non un état dans lequel il aspire à demi eurer.

Nous nous plaisons si naturellement dans l'activité, que notre esprit se refuse absolument à ridée d'un bonheur clos et immobile, quelque grand et délicieux qu'on nous le dépeigne. Notre nature ne s'accommode pas d'un idéal où nous n'aurions plus rien à désirer au delà, plus rien de meilleur à atteindre par notre activité et par nos efforts. S'il y a en logique une nécessité de s'arrêter, avayxvj çvîvat, comme dit Aristote, il y a, au contraire, une nécessité de ne pas s'arrêter, d'aller toujours en avant, toujours plus loin, au regard des désirs de l'âme, de la conduite et du but de

I la vie humaine. Au delà de ce que nous avons, au delà de ce que nous sommes, il nous faut toujours un horizon, une perspective où se précipite notre pensée impatiente qui toujours anticipe sur l'avenir. Si le temps marchait, si l'aiguille avançait sur le cadran,

.au gré de nos désirs et de notre impatience, nous ne vivrions pas plus longtemps que ces insectes qui se développent, vieillissent et meurent en quelques

i heures. Du moment où nous n'apercevons pas devant nos yeux un champ indéfini où notre activité s'exerce, l'inquiétude, le malaise et l'ennui s'emparent de nous. Rien de fixe, rien de définitif, même dans la possession du plus grand bonheur que nous ayons rêvé, ne saurait nous plaire bien longtemps.

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