‹ Du plaisir et de la douleur (volume 2)Chapitre 12 sur 30 · G DU PLAISIR · texte numérisé non relu

G DU PLAISIR

Quoi de plus doux que la découverte, que la possession de la vérité! Cependant nous serions, je m'imagine, malheureux le jour où notre intelligence n'aurait plus rien à chercher et a découvrir. Si la Providence, a dit Lessing, énergique interprète de ce sentiment, me montrait enfermée, dans une main, la vérité absolue, ne laissant plus .aucune place au doute et à la recherche et, dans l'autre, la vérité incomplète et imparfaite qui provoque les recherches et les efforts, je dirais : garde celle-là, donne-moi celle-ci.

Si tel est le cœur du savant, tel est aussi le cœur de l'homme d'Etat et du guerrier ! Ce n'est pas seulement à Alcibiade que s'appliquent ces paroles de Socrate : « Je crois que si quelque dieu te disait tout à coup, Alcibiade, qu'aimes-tu mieux, ou mourir tout à l'heure, ou content des avantages que tu possèdes renoncer à en acquérir de plus grands, oui, je crois que tu aimerais mieux mourir (1). »

(1) Platon, premier Alcibiade, trad. de M. Cousin.

M. Bersot, dans l'article que nous venons de citer emprunte aux Derniers souvenirs du comte d'Estourmel un mot remarquable de Napoléon qu'on peut approcher de ces paroles de Socrate. « On me » croit donc bien ambitieux ? dit-il un jour à Duroc. — Il y a des » gens qui s'imaginent que vous prendriez, s'il vous laissait faire, la » place de Dieu le Père. — Ah ! je n'en voudrais pas, dit l'empe- » reur, c'est un cul-de-sac. » Avec quelle énergie Goethe aussi n'a-t-il pas exprimé, dans Faust, ce même besoin d'activité et de mouvement : « Si jamais, dit Faust à Méphislophélès, étendu sur un

Quels sont les jeux qui passionnent au plus haut degré l'enfant, le jeune homme, l'homme fait? Ce sont ceux précisément qui exigent le plus grand travail du

i corps ou de l'esprit. Que d'efforts, que de fatigues, que d'adresse ne faut-il pas pour la course, la lutte, la chasse et pour tous les exercices du corps auxquels la jeunesse se livre avec tant d'ardeur? C'est de là même que vient tout leur attrait , et non , comme le

idit Pascal, qui nous semble se tromper ici, de -ce qu'ils nous délivrent du spectacle importun de nous-

; mêmes. Quoiqu'il prétende, il n'y a nulle contradiction dans ce chasseur qui, au lièvre qu'on lui mettrait dans la main, préfère celui qu'il poursuivra tout le jour, peut-être vainement, à travers les monts et les vallées. Pascal n'oublie-t-il pas ici ce qu'il a si bien dit ailleurs : « nous ne cherchons pas tant les choses elles-mêmes, que la recherche des choses. »

Suivant une remarque profonde d'Aristote, un objet nous est d'autant plus cher qu'il nous a coûté plus

» Ht de plumes j'y goûte la plénitude du repos, que ce soit fait de » moi à l'instant!... Si lu peux me séduire au point que je vienne à » me plaire à moi-même, si tu peux m'endormir au sein des jouis- » sances, que ce soit pour moi le dernier jour... Si jamais je dis à n l'heure présente : attarde-loi, tu es si belle! alors tu peux me » charger de liens, alors je consens à m'engloutir, alors la cloche » des morts peul sonner, alors tu es affranchi de ton service ; que » le cadran s'arrête, que l'aiguille tombe et que le temps soit » accompli pour moi! » (Faust, lfe partie, trad. de Castil-Blaze.)

de peine pour l'acquérir : « on s'attache, dit-il, toujours davantage, à ce qui a coûté de la peine, et c'est ainsi, par exemple, que ceux qui ont acquis leur fortune eux-mêmes l'estiment bien plus que ceux qui l'ont reçue par héritage. Or recevoir un bienfait est une chose évidemment qui ne demande point d'effort pénible, tandis qu'il en coûte souvent beaucoup pour obliger. Voilà pourquoi aussi les mères ont davantage l'amour de leurs enfants ; leur part dans la génération a été bien autrement pénible et elles savent mieux qu'ils leur appartiennent. C'est là, sans doute aussi, le sentiment des bienfaiteurs à l'égard de leurs obligés (2). » Platon aussi, avant Aristote, n'avait pas moins bien observé cette disposition du cœur humain. En effet, dans le livre Ier de la République, il fait dire à Socrate : « Tu m'as paru fort peu attaché à la richesse ; ce qui est ordinaire à ceux qui ne sont pas les artisans de leur fortune, au lieu que ceux qui la doivent à leur industrie y sont doublement attachés ; ils l'aiment d'abord parce qu'elle est leur ouvrage, comme les poètes aiment les vers et les pères leurs enfants ; ils l'aiment encore, comme tous les autres hommes, pour l'utilité qu'ils en retirent. »

Bayle, il est vrai, a prétendu que la vérité de cette observation n'était pas générale : « Les goûts, dit-il, sont fort différents. Il y a plusieurs personnes qui

(1) Morale à Nicomaque, liv. IX, chap. x, trad. de M. Barthélémy Saint-Hilaire.

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; font plus de cas d'un bien qui leur coûte beaucoup 1 de peine que d'un bien qui leur est tombé des nues, .pour ainsi dire. Quantité d'autres personnes seraient ibien aises que le bien leur vînt en dormant (1). » Nous ne nions nullement la joie que peut ressentir celui auquel le bien vient en dormant, mais ce n'est pas à dire qu'il ne tint pas encore davantage à ce bien, s'il lui était arrivé d'une autre manière, s'il était le fruit du travail et non du hasard.

Revenons à la question des plaisirs du jeu. Il est des divertissements où ce n'est plus le corps, mais l'esprit qui travaille. Tels sont ces jeux dont les combinaisons ne sont pas moins savantes et compliquées que celles d'un problème difficile d'algèbre ou de géométrie et où, pour gagner, il faut l'attention la plus soutenue, Ile calcul le plus compliqué des chances et des probabilités. Fontenelle n'a pas craint de faire une comparaison entre l'esprit du jeu et l'esprit géométrique. «L'esprit du jeu, dit-il, n'est pas estimé ce qu'il vaut. 11 est vrai qu'il est un peu déshonoré par son objet et par la plupart de ceux qui le possèdent, mais il ressemble assez à l'esprit géométrique. Il demande aussi beaucoup d'étendue pour embrasser à la foisun grand nombre de différents rapports, beaucoup de sûreté pour déterminer le résultat des comparaisons et, de plus, une extrême promptitude d'opércr(2). »

. (i) Réponses aux questions d'un provincial, chap. lxxxiii. (2) Éloge de René de Montmort.

Toutes les occupations sérieuses ou frivoles, science ou jeu, qui exercent la pénétration de l'esprit sans le fatiguer, sont accompagnées de plaisir. « A voir, dit Diderot, un joueur d'échecs concentré en lui-même, et insensible à tout ce qui frappe ses yeux et ses oreilles, ne le croirait-on pas occupé du soin de sa fortune ou du salut de l'État? Ce recueillement si profond a pour objet le plaisir d'exercer l'esprit pour la position d'une pièce d'ivoire (1). »

L'attrait môme des jeux de hasard n'est pas uniquement dans l'enjeu. Tel s'y passionne qui n'est ni avare, ni intéressé, qui ne peut redouter la perte et qui n'a que faire du gain. Les continuelles vicissitudes de crainte et d'espérance par où ils nous font passer, les vives et brusques agitations, les secousses, en sens contraire, qu'ils donnent à l'esprit, voilà ce qui fait en grande partie leur charme et leur ivresse.

Combien frappant est le contraste des effets de l'inaction ! Quel tourment que celui de l'ennui, ce compagnon inséparable du désœuvrement! L'ennui inspire le dégoût de toutes choses, le dégoût de la vie ellemême; il pousse ses malheureuses victimes à la mort et au suicide. Dans la vie de tout homme c'est une crise redoutable que la transition de la vie active à l'oisiveté et au repos. Malheur au commerçant qui devient rentier, à l'officier ou au magistrat qui prend sa retraite, s'ils ne savent pas se rattacher à l'existence par quel-

(1) Encyclopédie, art. Plaisir.

que activité nouvelle! Au milieu de ce repos, après lequel ils ont tant soupiré, ils s'ennuient, ils languissent et bientôt ils meurent. «Rien, dit encore Pascal, n'est si insupportable à l'homme que d'être clans un plein repos, sans passion, sans affaire, sans divertissement, sans application... Quand un soldat se plaint de la peine i qu'il a, ou un laboureur, qu'on les mette à rien faire.» Cela n'est pas seulement vrai du laboureur et du soldat, mais de tous les hommes sans exception; veut-on ^couper courtà leurs plaintes sur le travail, les affaires, les soins qui les accablent, qu'on les soumette à l'expérrience que propose Pascal, qu'on les mette à ne rien 'faire.

Mais Pascal semble quelquefois vouloir concentrer toute l'activité de l'homme dans la contemplation de lui-même. Voltaire le combat en ce point, tout en représentant, avec des couleurs non moins vives, ce [besoin d'activité qui est le fond même du cœur de H'homme.

« Qu'est-ce qu'un homme, dit-il, qui n'agirait point eet qui est supposé se contempler ? 11 est impossible à lia nature humaine de rester dans cet engourdissement i imaginaire. L'homme est né pour l'action... N'être [point occupé et n'exister pas, est la même chose pour ll'homme. Job a bien dit : l'homme est né pour le travail, comme l'oiseau pôur voler (1). » Selon Kant, l'inerttie ne s'accorde pas plus avec la vie intellectuelle que

(1) Commentaire sur les Pensées de Pascal.

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l'immobilité du cœur avec la vie physique(l). De combien d'autres philosophes ou moralistes, ne pourrionsnous pas invoquer encore le témoignage, s'il en était encore besoin, pour attester l'existence de cet amour naturel de l'action dans le cœur de l'homme?

(1) Anthropologie, Du plaisir el de la peine, trad. de Tissot.

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