CHAPITRE VI
IDu plaisir au sein de la douleur. — Divers témoignages des anciens et des modernes en faveur de cette alliance de la douleur avec le plaisir. — Plaisir dans les larmes que nous versons sur nousmêmes. — Plaisir dans les larmes que nous versons sur les autres. — Comparaison entre le plaisir de la tragédie et celui de la comédie. — Attrait exercé par le spectacle de la souffrance. —
— Fascination produite parles jeux sanglants du cirque, par les supplices. — Histoire d'Alypius, racontée par saint Augustin. — Raison de cetle contradiction du cœur humain. — Conscience do la convenance du sentiment éprouvé avec l'état où nous sommes.
— Surcroît extraordinaire d'activité causé par les spectacles tragiques. — Nouvelle confirmation du principe auquel la sensibilité tout entière a été rattachée.
Si nous pénétrons au sein de la douleur, si nous i analysons les divers sentiments que l'âme éprouve < dans l'affliction et dans les larmes, peut-être y trouverons-nous une preuve nouvelle de cette liaison du plaisir et de l'activité, qui n'est pas moins nécessaire que la liaison de l'effet avec la cause. D'après une remari que qui n'est pas nouvelle, le cœur semble parfois se l complaire au sein de la douleur, et les plus grandes afflictions peuvent encore enfermer quelque douceur secrète. Il y a des perles, dit Young, dans le torrent de l'affliction.
S'il faut reconnaître avec Lucrèce, que quelque chose d'amer s'élève de la source des voluptés et nous trouble au milieu même des fleurs :
Medio de fonte leporum Surgit amari aliquid quod nos ipsis in floribus angat,
il est vrai aussi, comme par une sorte de compensation , que de la source des douleurs s'élève parfois quelque chose de doux pour l'âme affligée; de telle sorte que, retournés en sens contraire, ces beaux vers exprimeront encore un autre côté non moins vrai du cœur humain :
Medio de fonte dolorum Surgit amœni aliquid luctu quod amamus in ipso (1).
Chez les anciens et chez les modernes, bon nombre de philosophes, de moralistes et de poètes ont signalé ce contraste singulier de la sensibilité, ce charme étrange que peut enfermer la douleur elle-même. «Les larmes que nous versons sur nos propres maux sont, au sentiment d'Homère, dit la Fontaine, une espèce de volupté. Car en cet endroit où il fait pleurer Achille et Priam, l'un du souvenir de Patrocle, l'autre de la mort du dernier de ses enfants, il dit qu'ils se saoulent de ce plaisir; il les fait jouir de pleurer, comme si
(1) Cette contrefaçon ingénieuse des vers de Lucrèce se trouve dans le Cours de Ultémlure dramatique de M. Saint-Marc Girardin.
c'était quelque chose de délicieux (1).» Avec quelle profondeur Platon, dans le Plulèbe, n'a-t-il pas analyse'* ces rapports intimes du plaisir et de la douleur?
a Ne conviens-tu pas, dit Socrate à Protarque, que la colère, la crainte, le désir et La tristesse, l'amour, la jalousie, l'envie et les autres passions semblables, sont • des douleurs propres de Pâme? — Oui. — Ne trouverons-nous point qu'elles sont remplies de plaisirs inexprimables? Est-il besoin que, par rapport au ressentiment et à la colère, nous rappelions que la colère entraine quelquefois le sage môme à se courroucer,
Plus douce que le miel qui coule du rayon (2),
et les plaisirs mêlés avec la douleur dans les lamentations et les regrets. Tu te rappelles aussi les représentations tragiques où l'on pleure en môme temps qu'on goûte de la joie (3). »
On connaît ces vers d'Ovide :
Fleque meos casus ; esl quaedam flere voluptas. Expletur lacrymis egeriturque dolor (4) .
(1) Amours de Psyché, fin du Ier livre.
(2) Hom. Iliad., liv. XVIII, v. 108.
(3) OEuvres de Platon, trad. Cousin, t. II, p. 407.
(4) Trist., lib. VI, eleg. m. Le début d'une des lettres de Pline le Jeune rappelle ce vers d'Ovide :
Est rpjœdam dolendi voluptas.
(Lib. VIII, ep. xvi.)
Sénèque le tragique a dit de môme :
Mœror lacrymas amat assuetas ; Flendi miseris dira cupido est.
{Thyeste.)
Après la mort de Pompée, Cornélie, selon Lucain, embrasse étroitement sa cruelle douleur; elle jouit de ses larmes, elle aime son deuil à la place de l'époux qu'elle a perdu.
Saevumque arcte complexa dolorem
Perfruitur lacrymis et amat pro conjuge luctum.
Suivant Montaigne, nous ne goûtons rien de pur, même la douleur. « Métrodorus disait qu'en la tristesse il y a quelque alliage de plaisir. Je ne sais s'il voulait dire autre chose, mais moi j'imagine bien qu'il y a du dessein, du contentement et de la complaisance à se nourrir en la mélancolie. Je dis qu'outre l'ambition qui s'y peut encore mêler, il y a quelque ombre de friandise et de délicatesse qui nous rit et qui nous flatte au giron même de la mélancolie. Y a-t-il pas des complexions qui en font leur aliment. Et dit un Attalus, en Sénèque, que la mémoire de nos amis perdus nous agrée comme l'amer au vin trop vieil (1). » Racine n'a pas moins bien connu le cœur humain, quand il a fait dire à Phèdre :
Il fallait bien souvent me priver de mes larmes.
Les philosophes et les moralistes s'accordent, d'ailleurs, avec les poètes. Descartes a fait aussi cette remarque : « qu'il y a même quelque douceur et
(1) Philèlie.
contentement dans la tristesse que l'on ressent à ■ l'occasion des autres (1). » La douceur, selon Malebranche, est au nombre des éléments qui se rencontrent dans toutes les passions sans exception, même les plus mélancoliques etles plus tristes (2). Le mémo philosophe dit ailleurs : « que la tristesse est le sentiment le plus agréable que puisse avoir un homme dans le temps qu'il n'a pas le bien qu'il souhaite (3). » Je trouve, sur ce même sujet, quelques pages fort intéressantes^ à l'occasion des passions, dans les Institutiones philosophicœ de Pourchot, un des meilleurs et des plus célèbres professeurs cartésiens de l'Université de Paris, vers la fin du xvn° siècle {k).
Dans toute affection, dit-il, même dans la tristesse, nous ressentons une douceur secrète qui fait que nous nous y abandonnons volontiers et que nous ne pouvons pas supporter qu'on détourne notre esprit de la pensée de l'objet qui nous arrache des larmes.
Cela n'est pas seulement vrai des regrets qu'inspire la perte d'une personne aimée, mais aussi, suivant Lévêque de Pouilly, que nous avons déjà cité, de la haine et de toutes les passions dont elle est le principe,
(1) Liv. II, chap. xx. La Fontaine a dit :
Jusqu'au sombre plaisir d'un cœur mélancoliquo.
(2) Sixième lettre à la princesse Elisabeth.
(3) Recherche de la vérité, liv. V.
(h) Méditations métaphysiques et chrétiennes, médit, xix.
de la crainte, de la pitié, des émotions douloureuses que provoque le spectacle de la souffrance et de la mort. Les récits effrayants de la veillée, les histoires ; de revenants et d'assassins excitent une terreur agréable dans le cercle tremblant qui les écoute (1).
S'il y a du plaisir clans les larmes que nous versons sur nos propres maux, il y en a aussi dans celles que nous versons sur les maux des autres. La pitié, la compassion sont des affections douces au cœur. Nous éprouvons de la joie, selon la remarque de Platon, aux représentations dramatiques qui nous arrachent des larmes (2). Dans le récit des amours de Psyché, la Fontaine s'interrompant au moment où finissent le bonheur et la gloire de son héroïne, victime d'une curiosité fatale, demande à ses amis de le dispenser de raconter le reste, de peur de trop émouvoir leur pitié. Là-dessus s'engage entre les quatre amis une spirituelle et ingénieuse discussion sur les plaisirs comparés de la pitié et du rire, de la tragédie et de la comédie. Malgré tout son esprit, Gélaste, l'avocat du rire et de la comédie, nous semble battu par Ariste, l'avocat de la pitié et de la tragédie. La volupté des belles tragédies est plus grande que celle du comique;
(1) Pars tertiaPhysices, sect. III, cap. v.
(2) Un poëte latin moderne, Virginius Cœserinus, cité par Hamilton, a très-bien exprimé cette disposition du cœur humain :
Oblectat pavor ipse animum ; sunt gaudia curis El stupuisse juvat, queni doluisse pifrel.
« Los traits comiques, tout beaux qu'ils sont, n'ont ni lia douceur du charme ni la puissance de la tragédie. Celle-ci plaît, l'autre ravit, voilà la différence entre la pitié et le rire (1). » Telle est la conclusion de cette I charmante digression.
Saint Augustin s'étonne de cette tendance du cœur humain à se plaire aux tristes spectacles de l'infortune et de la souffrance. Pourquoi donc, dit-il, l'homme trouve-t-il quelque attrait à regarder des événements lamentables et tragiques que lui-même il ne voudrait pas souffrir? Et cependant il veut en souffrir quelque douleur, et c'est cette douleur môme qui est son plaisir. Quelle misérable folie ! S'il n'est pas douloureusement ému, si le spectacle le laisse froid et insensible, il s'en va dégoûté et mécontent. Si autem doleat, manens intentas et gaudens lacrymatitr. Lacrymœ ergo amantur et dolores (2).
Mais ce n'est pas seulement la fiction, c'est la réalité même de la souffrance qui semble, en certaines circonstances, exercer une sorte d'attrait sur la multitude. Quels spectacles ont excité plus d'applaudissements et ■ d'enthousiasme que les combats d'animaux et, bien plus encore, les combats de gladiateurs ? L'histoire d'Alypius, racontée par saint Augustin, nous montre
(1) Fin du livre l' r des Amours de Psyché. Quelques éditions ont le tort de supprimer toute cette digression, sans doute comme un hors-d'œuvre sans rapport avec le sujet.
(2) Confessions, lib. If, cap. n, Speclacula tragica.
quelle fascination exerçaient ces jeux sanglants du cirque,, môme sur des hommes de mœurs douces et d'un esprit cultivé. Entraîné de force par quelques amis à ces jeux dont il avait horreur, Alypius s'était promis de tenir les yeux fermés pendant la durée de cet odieux spectacle. Mais une immense clameur, poussée par la foule, les lui ayant fait ouvrir, le voilà séduit et entraîné comme les autres. Ut enim vidic illum sanguinem, immanitatem simul ebibit ; et se non avertît, sed fixit aspectvm ; et kauriebat furias et nesciebat ; et delectabatur scelere certaminis et cruenta voluptate inebriebcdnr (1).
Pourchot rapporte qu'un prêtre, homme d'ailleurs excellent et instruit, ayant assisté quelquefois des condamnés à mort, avouait naïvement qu'il avait été ensuite poussé par je ne sais quel plaisir à voir de semblables exécutions. Quel n'est pas aujourd'hui encore l'empressement de la foule autour d'un échafaud?
Demandons-nous maintenant quelle peut être la raison de ces contradictions du cœur humain? Pourquoi y a-t-il du plaisir là même où nous devions si peu nous attendre à le rencontrer, c'est-à-dire au sein de la douleur, son contraire? Malebranche, Pourchot et Lévêque de Pouilly l'expliquent par le sentiment de la convenance. Si Fàme affligée se complaît dans sa douleur, si elle ne veut pas être consolée, c'est qu'elle
(1) Confessions, lib. IV, cap. vin.
a la conscience que l'état où elle se trouve est l'état de cœur et d'esprit qui convient le mieux à sa situation.
Pourchot cherche même, non sans quelque subtilité, à rattacher cette explication aux hypothèses physiologiques de Descartes sur les passions. Telle est. selon lui, l'union de l'âme et du corps que l'âme aime a être touchée et excitée par lui, pourvu que le choc ne soit pas trop violent, et que les organes n'en reçoivent aucun dommage. Ainsi l'âme s'assure-t-elle que le corps est en bon état, ce qu'elle considère comme un bien, a cause du lien qu'elle a avec lui. Si l'âme, dans tous les mouvements des passions, même les plus douloureux , est en quelque sorte chatouillée par une douceur secrète, c'est à cause de la loi établie par Dieu entre le corps et l'âme, loi d'après laquelle l'âme éprouve du plaisir, quand elle cède aux impressions du corps et les sent telles qu'elles doivent être par rapport à l'affection qu'elle éprouve (1).
Mais si le sentiment de la convenance avec l'état où nous sommes entre pour quelque chose dans cette complaisance de l'âme au sein de certaines douleurs, nous croyons, avec M. Hamilton, que la cause principale est dans le surcroît, dans l'excitation extraordinaire d'activité, dans les secousses que donnent à notre être tout entier nos propres douleurs et aussi les spectacles tragiques qui s'offrent à nos yeux. Le propre des affections pénibles n'est-il pas en effet d'inciter vive-
(1) Institut. phifo:ophicœ, pars tcrtia lMiysiccs, scct. III, cap. v.
ment le souvenir et l'imagination, de reporter sans cesse la pensée sur les causes de notre douleur, sur les êtres chéris qui ne sont plus, sur les biens que nous avons perdus, sur toutes les circonstances qui en ont accompagné la perte ? Gardons-nous de faire l'humanité pire qu'elle est en réalité; ce n'est pas la vue du sang et de la souffrance qu'aime celui qui est le plus avide de spectacles tragiques, mais la vivacité des émotions que ces spectacles excitent en lui. Ainsi, c'est l'activité de l'âme surexcitée qui donne à la douleur cet adoucissement mystérieux que l'analyse psychologique y découvre, en confirmant, par cette épreuve nouvelle, la vérité du principe auquel nous avons rattaché la sensibilité tout entière. Si, dans un océan d'amertume, nous avons cru rencontrer quelques gouttes de miel, grâce à cette activité mise enjeu par la douleur, nous espérons cependant qu'on ne nous prêtera pas la pensée absurde de vouloir métamorphoser la douleur elle-même en un plaisir.