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CHAPITRE VII

Des plaisirs de la sympalliie. — Retentissement dans notre cœur de ce qui se passe dans le cœur des autres. — Multiplicité infinie des causes de nos plaisirs et de nos douleurs. — Comment les plaisirs de la sympathie se ramènent à la loi générale de la sensibilité. — Analyse de la sympathie par Jouffroy. — On n'aime en dehors de soi que ce qu'on aime en soi. — L'analogie de nature principe de la sympathie. — Différences et rapports des affections sympathiques avec les affections personnelles. — Plaisir inhérent à tout état sympathique. — Divers éléments de ce plaisir. — L'activité cause indirecte de toutes les affections sympathiques.

Tous les plaisirs que, jusqu'à présent, nous avons considérés, avaient cela de commun qu'ils sortaient du fond même de l'individu et du jeu de ses propres énergies. Si nous avons pu les ramener également tous au principe de l'activité personnelle, en sera-t-il de même de cette grande famille de plaisirs et de peines, que la sympathie fait naître dans notre cœur, et qui ne sont pas sans influence sur le bonheur ou le malheur de notre vie? Dans l'homme, en effet, en outre de cette sensibilité directe qui prend immédiatement naissance au dedans de nous, il en est une autre indirecte qui est comme le reflet et le contrecoup, dans notre cœur, de ce qui se passe clans le cœur noun.LiEii. 5

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des autres. Cette seconde sensibilité, venant pour ainsi dire du dehors au dedans, est sans doute moins vive et moins profonde que la première, mais elle ne lui estpas inférieure par la variété et par l'étendue ni peutêtre même par l'importance, si au lieu de l'individu, on considère la société. C'est, en effet, la sympathie qui jouant, dans le monde moral, un rôle analogue à celui de l'attraction, dans le monde physique, relie tous les hommes entre eux par le lien si doux et si fort de la communauté des sentiments; c'est elle qui est la mère de la pitié, de la charité, du dévouement; c'est elle enfin qui est l'auxiliaire le plus puissant du grand précepte d'aimer les autres comme nous-mêmes. La sympathie, voilà celte bonté naturelle dans laquelle Bossuet croyait voir la marque de l'origine divine de l'homme : « Lorsque Dieu forma le cœur de l'homme, il y mit premièrement la bonté comme le propre caractère de la nature divine, et pour être la marque de la main bienfaisante d'où nous sortons. » C'est elle qui, selon Juvénal, nous sépare des animaux :

Mollissima corda

Humano generi dare se natura fatetur, Quse lacrymas dédit, hœc nostri pars oplima sensus... Naturœ imperio geminus quum funus adultœ Virginis occurrit

Séparât hoc nos -

A grege mutorum (1).

(1) Sat. XV.

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Avant {l'aller plus loin, il faut admirer ici la multiplicité infinie, l'inépuisable fécondité des causes de plaisir et de douleur qui sans cesse all'ectent notre nature. Non-seulement, comme nous l'avons vu, il n'est pas un seul mode de notre activité, quelque faible qu'il soit, pourvu qu'il tombe, à un degré quelconque, sous la conscience, qui ne soit terminé par quelque plaisir ou quelque douleur, mais il n'est pas, chez pos semblables, et même dans toute la nature animée, une seule manifestation de sensibilité, dont nous soyons les témoins, qui, en une certaine mesure, ne vienne se réflécbir au dedans de nous-mêmes et n'émeuve plus ou moins notre propre cœur.

Notre but n'est pas de donner ici une étude complète des phénomènes de la sympathie et des diverses lois qui les régissent; nous renvoyons, pour cette analyse, à Aristote, à Spinoza, à Hume, à Adam Smith et à Jouffroy. 11 s'agit seulement de montrer jei que les plaisirs et les douleurs sympathiques ne font nullement exception à la loi générale que nous avons établie.

Tâchons d'abord de déterminer quelles sont, parmi les manifestations des êtres qui nous entourent, celles dont la vue nous émeut agréablement ou désagréablement. Jouffroy, dans son Cours (T esthétique (1), où il a traité encore plus profondément de la sympathie que

(1) Cours d'esthélique, avec une préface de M. Damiron. Paris, Hachette, 1843.

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dans les leçons sur Adam Smith de son cours de droit naturel, nous semble avoir résolu la question. Nous n'aimons dans les autres que ce que nous aimons en nous-mêmes; ce qui nous fait de la peine en eux, c'est précisément ce qui nous fait de la peine en nous, ce qui nous fait souffrir pour notre propre compte. Qu'aimons-nous donc en nous-mêmes et que n'aimons-nous pas? Pourquoi, encore une fois, éprouvons-nous du plaisir ou bien de la douleur? Rappelons que le développement spontané et libre, que la réussite des modes divers de notre activité est la cause de tout plaisir, tandis que la contrainte, l'empêchement, l'échec, sont la cause de toute douleur. Or, sommes-nous témoins des vicissitudes de cette lutte d'une activité vivante, semblable et même seulement analogue à la nôtre, noire sympathie est émue agréablement ou désagréablement, comme si notre propre activité était ellemême directement en cause. En face de cette nature active et vivante, faisant effort pour vaincre les obstacles qui compriment ses manifestations, pour percer son épaisse enveloppe et soulever ce lourd poids de la matière inerte, ces chaînes du mécanisme qui pèsent sur elle, nous ne pouvons demeurer froids et insensibles. Sans nous rendre compte de ce qui nous attire en elle, aussitôt nous prenons son parti, comme s'il s'agissait d'une cause personnelle, comme si une voix intérieure nous disait : tua res ayitur. La voyons-nous succomber vaincue et impuissante, nous éprouvons de la douleur; la voyons-nous, au

contraire, surmonter l'obstacle, libre el victorieuse, nous éprouvons du plaisir. Ainsi communauté, plus ou moins grande, de nature et de destinée voilà la cause qui nous émeut, quand il s'agit d'êtres doués, comme nous, de vie et de sensibilité, comme s'il s'agissait de nous-mêmes: «En toute chose, ce que

f; nous aimons, a très-bien dit M. Damiron, c'est l'âme ou l'analogue de l'âme, c'est le principe d'action qui est

' à la racine de tout être, s'y développe dans son essence et y accomplit sa destinée (1). »

L'analogie de nature est donc le principe de la sympathie. Ce qui achève de le démontrer, c'est que le degré de la sympathie croît ou décroît précisément en raison de cette analogie. La sympathie est plus grande, sauf des cas particuliers qui tiennent à certaines associations d'idées et à des circonstances accessoires, pour l'animal que pour la plante; parmi les animaux, ceux-là l'excitent davantage, qui sont les plus élevés et qui se rapprochent le plus de notre propre nature. Enfin, de tous les êtres vivants, il n'en est pas qui nous soient plus sympathiques que nos semblables, en qui nous retrouvons une nature identique avec la nôtre et dont l'activité, soumise aux mêmes épreuves, est régie par une même loi. Voici une belle parole d'Aristote : rien n'est plus doux à l'homme que l'homme luimême (2). Aussi l'homme est-il, comme le dit encore

(1) Mémoire sur Helvétius.

(2) Morale Jiua^ème, livre VII, cjiap. \\.

Aristote : un animal politique ou social qui ne peut vivre, même tous ses besoins étant satisfaits, en dehors de la société de ses semblables.

Remarquons encore, avec Jouffroy, que le degré de notre sympathie n'est pas le même pour tous les individus d'une môme espèce. La sympathie a des préférences qui, beaucoup moins arbitraires et capricieuses qu'on est tenté de le croire, se fondent sur le principe même que nous venons d'établir.

Les individus qui, dans la même espèce, sont les mieux doués, et expriment au plus haut degré l'activité et la vie, voilà ceux qui excitent davantage notre sympathie. Entre des animaux semblables, nous préférons celui qui nous paraît le plus agile, le plus fort, le plus doué d'intelligence; parmi les hommes aussi, toutes choses égales d'ailleurs, celui-là nous attire davantage, qui possède au plus haut point, comme l'homme de génie ou le héros, les forces et les puissances de l'humanité.

Ainsi la sympathie, toujours se proportionnant au degré de la ressemblance ou de l'analogie, s'étend, au delà de l'humanité, sur toute la nature vivante. Le vers célèbre de Térence qu'applaudissait le peuple romain :

Homo sum, humani nil a me alienum puio,

n'exprime que le degré le plus élevé de la sympathie, celle de l'homme pour l'homme. Pour l'embrasser dans toute son étendue, il faudrait dire : je suis un

être vivant; rien de ce qui, dans toute la nature, intéresse les êtres vivants ne me laisse indifférent.

La sympathie nous fait donc jouir ou souffrir, nonseulement de nos propres plaisirs et de nos propres douleurs, mais des plaisirs et des douleurs des autres. Cependant, quel que soit le degré de vivacité de la sympathie, elle ne saurait égaler les peines èt les plaisirs que nous éprouvons pour notre propre compte. Semblable à un écho plus ou moins affaibli, le sentiment sympathique, agréable ou désagréable, ne peut rivaliser en intensité avec le sentiment personnel. Il est plus faible, il est plus doux, voilà la différence à laquelle se ramènent toutes celles que Jouffroy analyse si finement dans ses leçons d'esthétique.

Mais si le sentiment sympathique perd de sa vivacité en passant d'une âme dans une autre, il ne subit point cependant de réfraction qui altère sa nature propre; agréable ou désagréable, bon ou mauvais, il reste ce qu'il était dans l'original, c'est-à-dire en celui qui l'a ressenti directement. Toutefois, alors même qu'il est douloureux et amer, sa douleur et son amertume sont tempérées par la douceur qu'enferme tout état sympathique. La pitié et la compassion quoique pénibles ne sont pas sans douceur pour celui qui les •'■prouve en présence des infortunes et dés souffrances d 'autrui ?

Plus douces encore sorit-eiles pour celui qui en est l'objet. Elles ont, en effet, la vertu de faire pénétrer dans le cœur des malheureux la seule consola-

tion dont il soit susceptible au moment où il est en proie à sa douleur. S'il y a des douleurs qui ne veulent pas être consolées, il n'y en a point qui ne veuillent être partagées. En analysant les diverses lois de la sympathie, Adam Smith semble n'avoir fait que commenter cetle observation profonde et délicate d'Aris • tote, à propos de l'amitié : « En venant voir un ami affligé on le soulage et Ton prend sur soi une part du fardeau qui l'accable (4). » Duclos n'a pas dit moins bien qu'Aristote ou Adam Smith : « Celui dont 1rs malheurs attirent l'attention est à demi consolé.»

Il s'agit de savoir d'où vient ce plaisir inhérent à la sympathie, plaisir qui s'ajoute, quand l'état affectif reproduit est agréable et qui subsiste, même quand cet état est désagréable. Jouffroy le décompose en divers éléments. Le premier de ces éléments est, suivant lui, la satisfaction qu'éprouve notre intelligence à découvrir à travers l'enveloppe matérielle, qui la cache à tous les yeux, une nature active, animée, semblable ou analogue à la nôtre et a suivre ses divers mouvements, ses diverses affections; c'est le plaisir de la curiosité satisfaite. En outre, si cet état est trop pénible, nous avons la conscience qu'il dépend de nous, de le faire cesser, soit en nous éloignant, soit en détournant les yeux, soit en portant ailleurs notre pensée. Nous sommes, d'ailleurs, assurés de n'avoir pas à redouter les conséquences fâcheuses,

(1) Morale à Nicomaque, livre IX, chap. a, trad. de Barthélémy Saint-Hilairo.

la responsabilité, le trouble intérieur, les remords qui agitent et tourmentent celui qui enferme dans son sein la passion avec laquelle nous sympathisons. De là une sécurité et un abandon qui sont aussi un des éléments du plaisir de la sympathie.

Mais, à ces deux éléments, l'illustre psychologue en ajoute un troisième, le surcroît d'activité excité en nous par la sympathie, qui nous semble le principal. Sans qu'aucune impulsion vienne de nous, la sympathie nous met en mouvement et nous jette dans un nouvel état d'activité. A l'activité qui a son principe en nous, s'en ajoute un autre, qui nous vient du dehors, par le spectacle seul des êtres semblables ou analogues qui nous entourent; de là un redoublement d'activité par où s'explique le plaisir de la sympathie, même quand elle nous fait partager la douleur des autres.

Ainsi donc, les plaisirs sympathiques se concilient parfaitement avec notre théorie générale du plaisir. Par voie de rétlexion et de représentation, d'une manière indirecte, sinon directe, la sympathie, avec ses plaisirs et ses douleurs, vient de la même source que la sensibilité tout entière, c'est-à-dire du jeu libre ou empêché, de l'effort victorieux ou impuissant de l'activité. Elle a pour origine le spectacle des manifestations diverses de l'activité hors de nous; elle a pour attrait principal l'activité d'emprunt qu'elle ajoute à celle qui vient directement de nous-mêmes.

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