‹ Du plaisir et de la douleur (volume 2)Chapitre 15 sur 30 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

La sensibilité est-elle continue ou intermittente? — Opinions de divers psychologues en faveur d'un état d'indifférence, intermédiaire entre le plaisir et la douleur. — Examen de cette prétendue indifférence. — Les petits plaisirs et les petites douleurs. — Des diverses causes qui tiennent continuellement notre sensibilité en acte. — Influence des organes, de la santé, des perceptions des sens, des lieux, de la température. — Influence des pensées qui se succèdent dans notre esprit. — Influence de la sympathie. — De l'anesthésie. — L'indifférence n'est qu'un état relatif et non absolu.

Mais nous voici conduits à une autre question qui sera comme une dernière épreuve de la vérité de ce qui précède, ^activité étant l'essence même de l'âme ne peut être sujette à aucune intermittence ; toujours l'âme agit ou réagit, soit comme cause du mouvement et de la vie, soit comme cause du penser et du vouloir; pour elle cesser d'agir serait cesser d'exister. Mais si le plaisir et la douleur sont nécessairement attachés, comme nous avons cru le démontrer, à l'exercice de l'activité, il résulte que, pendant toute la période consciente de son existence, l'âme ne devrait pas un seul instant cesser de jouir ou de souffrir, que la sensibilité ne devrait pas plus être sujette à intermittence que l'activité elle-même dont elle est le complément. Si l'observation psychologique vérifie cette

conséquencë, ce sera un nouvel argument en notre faveur; si, au contraire, elle la dément, ce sera une grave objection. Voyons donc si, en effet, la sensibilité est toujours ert acte, si chaque instant de notre vie est un état de plaisir ou de douleur, du bien si, entre ces deux états, il en est tin troisième, qui ne soit ni le plaisir ni la douleur, mais l'indifférence absolue.

Plusieurs psychologues ont admis la réalité de cet état d'indifférence et même lui' ont fait une place assez grande dans le cours ordinaire de la vie humaine. Platon ne croit pas a une continuité non interrompue du plaisir et de la douleur : « S'il est vrai, dit-il, dans le Philèbe, que, lorsque l'animal se corrompt il ressent de la douleur, et du plaisir quand il se rétablit, voyons par rapport à chaque animal, lorsqu'il n'éprouve ni altération, ni rétablissement, quelle doit être dans cette

situation sa manière d'être N'estai pas de toute

nécessité que, durant cet intervalle, l'animal ne ressente aucune douleur, aucun plaisir ni grand ni petit? — C'est une nécessité (1). » Contrairement aux épicuriens, Cicéron ne veut pas que le nihil dolere soit un plaisir, d'où il suit qu'il admet un état de l'âme qui n'est ni le plaisir ni la douleur (2). Leibniz sem-

(1) Trad. de Cousin. Il est aussi question dans le IXe livre de la République de cet état intermédiaire où l'âme se trouve à l'état de repos à l'égard du plaisir et de la douleur.

(2) Voyez le IIIe livre du De flnibus.

Page 1