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ble quelquefois admettre aussi un état moyen entre le plaisir et la douleur; mais comme il fait consister cet état en des sensations confuses, plus ou moins imperceptibles, et non dans l'absence de toute sensation (1), on ne peut le ranger parmi les partisans d'une réelle indifférence. De môme en est-il de Reid, quoique aux sensations agréables ou désagréables il en ajoute d'autres plus nombreuses qui sont, dit-il, indifférentes. En effet, par l'explication qu'il en donne, on voit que l'indifférence qu'il leur attribue est purement relative : « Elles attirent si peu notre attention qu'elles n'ont point de nom dans les langues et qu'elles sont aussitôt oubliées que senties. Nous ne parvenons même à nous convaincre de leur existence qu'en observant avec
soin les opérations de notre esprit Les sensations
indifférentes sont loin d'être inutiles. Elles nous servent à distinguer les choses indifférentes et nous révèlent, comme autant de signes, ce qui se passe autour de nous (2). »
Parmi les psychologues contemporains, M. Garnier pense, comme Platon, que, pendant l'état de veille, nous sommes souvent dans la plus complète indifférence. Le plaisir et la peine, dit-il, s'émoussent vite, notre nature ne paraît pas faile pour résister à ia présence assidue de l'un ou de l'autre (3).
(1) Essai de théodicée, part. III, § ccli.
(2) Essai sur les facultés intelieciuelies, essai II, cliap. xvi, De la sensation, trad. de Jouffroy.
(3) Traité des facultés de l'âme, t. I, p. 58.
M. Hamilton semble aussi admettre dans l'âme un certain état d'indifférence. Suivant lui, le plaisir et la douleur sont opposés l'un à l'autre comme contraires, et non comme contradictoires, parce que l'afiirmation de l'un enferme la négation de l'autre, tandis que la négation de l'un ne supposerait pas l'affirmation de l'autre. 11 peut, en effet, dit-il, y avoir un état intermédiaire d'indifférence qui ne serait ni le plaisir ni la douleur. Mais il ajoute qu'il ne veut pas examiner si cet état existe réellement,ou bien si ce n'est pas un état complexe dans lequel s'équilibrent des doses égales de plaisir et de douleur (1), de telle sorte qu'il nous laisse dans l'incertitude sur son véritable sentiment.,
Quant a nous, nous n'hési tons pas à regarder comme tout à fait chimérique cet état d'indifférence pris dans un sens absolu. Pas plus qu'il n'y a un état de l'atmosphère, même le moins sensible et le plus tempéré, qui ne soit à un certain degré de chaleur ou de froid, pas plus il n'y a un seul état de l'âme, môme le plus insignifiant, dans lequel n'entrent pour quelque chose le plaisir ou la douleur. En disant que la sensibilité est toujours en acte, nous n'entendons pas qu'elle soit toujours surexcitée, qu'elle soit continuellement vive et saillante, au point d'absorber toute notre attention et de nous détourner de toute autre pensée. Fort heureusement pour nous il n'en est pas
(1) Lectures on Metaphyaics, t.U} chap. xlii, p. 457.
ainsi; une série non interrompue de plaisirs trop vifs, tout comme de douleurs trop aiguës, aurait bientôt ruiné et brisé tous les ressorls de notre être. Après s'être plu un instant à supposer que la jouïssahce la plus vive soit l'état ordinaire et continuel de l'homme, Montaigne bientôt se ravise et signale le danger : « Je le sens fondre sous la charge de son être, et le vois du tout incapable de porter une si pure, si constante volupté et si universelle (1). »
Mais le plaisir et la douleur présentent des degrés et dêâ nuances en nombre infini. A travers tous les moments de notre existence, il y a comme une continuelle circulation de petits plaisirs et de petites douleurs qui, quoique à peine sensibles, ne laissent pas d'influer sur un grand nombre de déterminations et sur l'état de notre âme. Leibniz, dont l'analyse a pénétré si avant , comme nous l'avons dit ailleurs (2)^ dans les infiniment petits de l'âme humaine, n'a pas moins bien noté ces infiniment petits du plaisir et de la douleur que ceux de la pensée. Tout de même que dans l'intelligence il y a, suivant ses expressions, des perceptions insensibles ou imperceptibles, c'est-à-dire à peine aperçues par la conscience, de môme il y a des demi-plaisirs, des demi-douleurs, de petits empêchements , de petites aides ou délivrances qui, quelque faibles et confus qu'ils soient, se laissent cependant
(1) Essais, liv. II, chap. xx.
(2) Le principe vilal el l'âme pensante.
apercevoir, lorsque, rentrant en nous-mêmes, nous observons attentivement les divers états de notre âme.
Considérons l'aine précisément en un de ces moments où il semble que rien ne rémeuve et qu'elle demeure, pour ainsi dire, suspendue entre le plaisir et la douleur. Sous cette apparence trompeuse d'insensibilité, on découvre toujours quelques sensations, plus ou moins faibles et confuses, de bien-être ou de malaise, quelques sentiments, plus ou moins légers, de joie ou de tristesse. Que de causes générales et permanentes d'impressions agréables ou désagréables agissent constamment sur nous sans que nous y prenions garde! D'abord si étroite est la couture, comme dit Montaigne, de l'âme et du corps que sans cesse nous recevons de nos organes des impressions agréables ou désagréables, suivant le jeu régulier ou irré- -ulier, facile ou empêché de leurs fonctions. On sait à quel point le plus léger dérangement organique, une bonne ou une mauvaise digestion, influent sur le caractère et les humeurs. Dans la jeunesse et la santé il y a un fonds permanent, difficile à épuiser, de bienêtre, de contentement et de gaieté.
De là aussi ces dispositions à la tristesse et à la mélancolie, à la joie et au plaisir dont la raison nous échappe. Le caractère moral, a dit Bichat, non sans vérité, est la physionomie du tempérament. Sous la seule influence de ces impressions sourdes et confuses de la vie, notre sensibilité se monte, pour ainsi dire, sur un certain ton d'après lequel nous in-
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clinons à voir et a juger toutes choses. « Tel est le principe, dit Maine de Biran, de cette sorte de réfraction morale qui nous fait voir la nature tantôt sous un aspect riant et gracieux, tantôt couverte comme d'un voile funèbre, et qui nous représente dans les mêmes êtres, tantôt des objets d'espérance et d'amour, tantôt des sujets d'aversion et de crainte. Aussi le charme, l'attrait, le dégoût ou l'ennui attachés aux divers instants de notre vie dépendent presque toujours de ces dispositions si profondément ignorées de notre sensibilité. »
A ces impressions qui viennent continuellement des organes intérieurs, en vertu de l'union de l'âme et du corps, il faut ajouter les impressions presque aussi continues qui nous arrivent par les sens extérieurs. 11 n'est pas de perception si habituelle, si insignifiante, que n'accompagne une certaine affection plus ou moins faible, plus ou moins confuse. Non-seulement nous ne pouvons goûter une saveur, sentir une odeur, mais nous ne pouvons entendre un son, éprouver un contact, voir ou toucher un objet quelconque, sans être plus ou moins affectés d'une manière agréable ou désagréable. Il y a des couleurs tristes et des couleurs gaies; il n'en est pas qui soient absolument indifférentes. Il n'est pas de forme si insignifiante de la nature ou de l'art qui, à quelque degré, ne nous plaise ou nous déplaise. Les plus petites choses, surtout parmi celles qui touchent à notre personne, suffisent à nous jeter brusquement d'un état
alans un autre, à nous égayer ou à nous assombrir. Vous alliez gaiement à la promenade, et voilà qu'un (désordre dans votre toilette, une tache, un peu de 'boue à l'habit ou à la chaussure, va faire passer un I léger nuage sur votre belle humeur.
Qui est tout à fait insensible à l'aspect des lieux <qui l'environnent, au changement des saisons, à l'état ide l'atmosphère? Si cette influence est particulièrement remarquable sur certains tempéraments, il n'est I personne qui ne la ressente à quelque degré (1). Les i langues sont remplies de métaphores qui marquent,
(1) Maine de Biran lui-même peut être cité comme un exemple tde ces natures qui sont particulièrement sensibles aux circonstant ces atmosphériques. Voici ce qu'en dit M. Naville : « Toute sa vie » il subit au plus haut degré les influences du dehors; le vent qui » change modifie ses dispositions, l'état de sou âme varie avec le » degré du thermomètre. Son journal ' intime renferme des notes i» souvent très-détaillées sur la température, l'état du ciel, l'humi- ■ » dité ou la sécheresse de l'atmosphère. Vous croiriez avoir affaire i» à un physicien. Rien cependant de plus éloigné des habitudes et •n des goûts de l'auteur que l'observation scientifique. Si ces faits »» attirent son attention, c'est uniquement à cause de leur rapport m avec ses impressions personnelles. Un temps humide ou sec, agité » ou tranquille, se traduisent immédiatement dans telle disposition » particulière de son être intellectuel et moral; chaque saison, chaque i» état de l'atmosphère le retrouvent, en se reproduisant, triste ou » gai, confiant ou découragé, enclin à des méditations paisibles ou » attiré par les distractions du monde. » (f.a vie cl les pensées de Maine de Biran, 1 vol. ln«12.)
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de la manière la plus expressive, ces harmonies du monde extérieur avec les diverses affections de notre âme. 11 y a des lieux riants, il y en a d'autres qui sont mornes et désolés ; il y a des jours, il y a des saisons où, comme disent les poètes, la nature est en deuil. On est naturellement enclin à la tristesse quand des nuages sombres couvrent le ciel, quand la pluie tombe; mais quand le ciel est serein, quand le soleil brille de tout son éclat,
Pacatumque nitet ililïuso lumine cœlutîi,
suivant l'admirable vers de Lucrèce, l'âme elle-même redevient sereine et joyeuse. Le soleil, a dit poétiquement Pline l'Ancien, dissipe la tristesse du ciel, et le soleil dissipe aussi les nuages de l'âme humaine : Cœli tristitiam discutit sol, et humant animi nvbila sol discutit. N'est-ce pas la raison pour laquelle les peuples du Nord sont plus enclins à la mélancolie que 1rs peuples du Midi?
Mais notre esprit lui-même est Une cause encore plus active de plaisir et de douleur. Que d'ombres ou de rayons, que de points hoirs ou lumineux font passer sans cesse sur l'âme les idées qui se succèdent dans notre intelligence ! Tantôt c'est un objet représenté par notre imagination, tantôt c'est le cours capricieux de de telle ou telle rêverie, tantôt un simple rêve, tantôt telle ou telle conception de notre esprit qui nous jettent en de brusques alternatives d'humeurs
joyeuses ou chagrines. Combien sont rapides ces mé^ tamorphoses de la sensibilité ! Qu'il faut peu chose pour faire succéder le plaisir à la douleur! Qu'il en faut moins encore pour faire succéder la douleur au plaisir !
La sympathie redouble et multiplie le jeu de la sensibilité en transportant dans notre cœur les sentiments que nous croyons découvrir dans nos semblables et môme dans la nature vivante tout entière. Enfin, tout acte de la volonté ne réclame-l-il pas l'intervention de la sensibilité, puisque nous ne saurions rien vouloir sans qu'un désir nous porte vers l'objet voulu?
Sous l'empire de toutes ces causes, sans cesse agissantes, il ne nous paraît pas possible que la conscience puisse surprendre l'âme, un seul instant, en un état absolu de sécheresse et d'indifférence. L'anesthésie ellemême, d'aprèsle témoignage d'ungrand nombre de chirurgiens, ne fait pas exception. Tout indique que le malade qu'on opère éprouve des sensations sourdes et confuses, qui ne sont pas moins réelles, quoique, à son réveil, il ne doive pas en garder le souvenir. Nous inclinons à croire qu'une anesthésie complète ne serait pas autre chose que la mort elle-même.
Qu'est-ce donc que ce prétendu état d'indifférence que quelques psychologues ont cru découvrir dans l ame humaine? C'est un état relatif et non un état absolu; c'est, si l'on veut, le plus faible degré, mais non pas l'extinction absolue du plaisir ou de la douleur; ou encore c'est un mélange à doses à peu près
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égalesj mais non un équilibre complet, d'impressions agréables et d'impressions désagréables.
Ainsi donc, avec autant de vérité qu'on a dit : l'âme pense toujours, nous dirons : l'âme sent toujours. Nous vivons et nous nous mouvons, pour ainsi dire, au sein de la sensibilité. Mais, comme un effet qui est permanent, requiert une cause toujours en acte, cette continuité de la sensibilité nous est une dernière preuve, que nous ne nous sommes point trompés sur son principe, en le plaçant dans cette activité essentielle qui est le fonds même de notre nature.