‹ Du plaisir et de la douleur (volume 2)Chapitre 17 sur 30 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Du rôle et dos relations réciproques du plaisir et de la douleur. — Apologie du plaisir inséparable de celle de la douleur. — Connexion nécessaire de l'un avec l'autre. — Apologue de Socrate dans le Phédon. — Le plaisir est-il la condition de la douleur ou la douleur la condition du plaisir? — Sentiments de Platon et d'Aristote sur la nature du plaisir. — Doctrine 'faussement attribuée à Platon par Aristole. — Partisans chez les modernes de cette prétendue doctrine platonicienne. — Si la cessation de la douleur engendre le plaisir. — Si le plaisir est l'antécédent de la douleur ou la douleur du plaisir. — Le plaisir, première manifestation de l'instinct.

Après avoir parlé de la sensibilité en général, nous allons la soumettre à une première analyse en la considérant successivement sous chacune de ses deux grandes faces, le plaisir et la douleur. Puisque la science des contraires est une, comme on disait dans l'école, sachant d'où vient le plaisir, nous savons par là môme d'où vient la douleur. Mais il s'agit de déterminer quelles sont les relations réciproques qui unissent ces deux états si opposés, de faire voir quel est leur rôle dans la vie humaine et comment tous deux, à leur manière, concourent à l'accomplissement de notre destinée.

U DU PLAlSill

Le plaisir est l'attrait doux et puissant, la grâce prévenante, comme disent les théologiens, qui pousse lous les êtres vivants à faire les actes nécessaires à leur conservation. « Par l'attrait du plaisir les bêtes, . dit Montesquieu, conservent leur être particulier. » Ce que Montesquieu dit des bêles n'est pas moins vrai de l'homme lui-même. En dépit de toutes les déclamations stoïciennes ou mystiques, en dépit même de tous nos excès, c'est pour notre conservation et notre bien, non pour notre corruption et notre ruine, que lè plaisir.nous a été donné. Il ne faut pas craindre de dire, avecMalebranche, quele plaisir est le caractère naturel et incontestable d'un bien, que le plaisir en lui-même est bon , Nous avons d'autant moins à redouter ici l'accusation d'épicuréismc que cette apologie du plaisir, sous peine de la plus flagrante des contradictions, ne nous engage à rien moins qu'à faire une apologie, exactement semblable, de la douleur elle-même. D'abord, comme nous allons voir, le plaisir et la douleur sont en une connexion nécessaire, de sorte qu'il est impossible de concevoir que la douleur ne soit pas là où est le plaisir; en outre, plaisir et douleur ont une même fin, à -savoir notre conservation, que le plaisir tout seul ne saurait garantir, sans l'énergique et salutaire concours de la douleur. Nous parlerons de la douleur seulement dans ses rapports avec les conditions actuelles de l'humanité, sans nous engager dans les problèmes de l'origine du mal; nous nous placerons exclusivement au point de vue de l'homme, sa,ns avoir

la prétention de nous placer à celui de Dieu et de ré- ■ soudre la grande objection contre la divine Providence.

Sur l'enchaînement du plaisir et de la douleur on «connaît l'ingénieux apologue de Socrate dans le Pliédon. Au matin du jour où il doit mourir, ses amis, ien entrant dans sa prison, le trouvent assis sur son i Ut et frottant avec sa main la jambe que le geôlier venait i de délivrer d'une chaîne pesante. A une sensation douloureuse a succédé une sensation agréable de soula- , gement et de bien-être qui inspire à Socrate des réflexions philosophiques et une poétique allégorie sur le lien intime du plaisir et de la doulçur :

« L'étrange chose, mes amis, que ce que les hommes appellent le plaisir, et comme il a de merveilleux rapports avec la douleur qu'on prétend son contraire ! Car si le plaisir et la douleur ne se rencontrent jamais en même temps, quand on prend Fun, il faut accepter l'autre, comme si un lien naturel les rendait insépables. Je regrette qu'Ésope n'ait pas eu celte idée, il en eût fait une fable, il nous eût dit que Dieu voulut réconcilier ces deux ennemis, mais que n'ayant pu y réussir, il les attacha à la même chaîne; que, pour cette raison, aussitôt que l'un est venu, on voit bientôt arriver son compagnon (1). »

Gomment, en effet, les détacher l'un de l'autre? Quel moyen de faire que la privation d'un bien ne soil pas un mal, et qu'il y ait un mal dont la privation ne

(i) Traduction de M. Cou&in.

nu PLAISIR

soit pas un bien ? «Nous sommes si malheureux, dit Pascal, que nous ne pouvons prendre plaisir à une chose qu'à la condition de nous fâcher, si elle réussi! mal ce que mille choses peuvent faire et font à toute heure. Qui aurait trouvé le secret de se réjouir du bien sans se fâcher du contraire aurait trouvé le point; c'est le mouvement perpétuel. » Ainsi le plaisir ne saurait exister sans la douleur pour compagne; la douleur le suit comme l'ombre la lumière.

Mais une si étroite connexion n'empêche pas qu'il y ait entre eux un certain ordre de priorité. Nous avons donc encore à examiner la question, agitée par plusieurs philosophes, de savoir si le plaisir est la condition de la douleur ou la douleur la condition du plaisir, si le plaisir n'est qu'une pure négation de la douleur ou s'il est par lui-même quelque chose de positif et s'il possède une réalité propre. Il sembl que sur ce point, comme sur tant d'autres, Platon et Aristote, qui tous deux ont si profondément traite de la nature du plaisir, soient tout à fait en désaccord Mais quoique, en plus d'un passage, Aristote combatt la doctrine de Platon sur le plaisir, nous pensons qu ce désaccord en réalité n'existe pas.

Nul philosophe n'a distingué plus profondémeS que Platon entre les plaisirs du corps et les plaisir de l'âme, les plaisirs des sens et les plaisirs d l'esprit, les plaisirs du sage et ceux de l'homm charnel , les vrais plaisirs et les faux plaisirs. Or c'est aux premiers seulement qu'il refuse la réali

et auxquels il donne la douleur pour antécédent nécessaire, la cessation de la douleur pour origine. Ainsi les plaisirs du boire et du manger, qui sont les types de ces plaisirs inférieurs, ne peuvent exister qu'à la condition d'avoir été précédés par la douleur de la faim et de la soif. Ces plaisirs supposent antérieurement dans notre nature un vide, une brèche qu'ils comblent et réparent ; de là, cette métaphore de icX'vîpîûtrtç, dont se sert fréquemment Platon dans le Philèbe, pour marquer leur nature propre. Mais, dans le Phèdre, il restreint expressément cette définition aux plaisirs du corps: a La qualité commune, dit-il, à tous les plaisirs du corps est d'être nécessairement précédés de la douleur, et c'est ce qui les a justement fait appeler serviles (1). » Dans d'autres passages du Philèbe et dans le IXe livre de la République, il enseigne, de la manière la plus explicite, qu'il y a des plaisirs sans mélange, des plaisirs qu'aucune douleur ne précède, qu'aucune douleur n'accompagne. D'ailleurs, ce qui achève de trancher la question, il combat lui-même ceux qui prétendent que tout plaisir est une cessation de la douleur : « Je ne suis nullement de l'opinion de ceux qui prétendent que tous les plaisirs ne sont qu'une cessation de la douleur; mais, comme je te le disais, je me sers d'eux comme devins pour prouver qu'il y a des plaisirs qu'on prend pour réels et qui ne le sont pas, et qu'un grand nombre d'autres qui passent pour

(1) Traduction de M. Cousin.

BOlilLLlER.

très-vifs, sont confondus avec des douleurs positives et des intervalles de repos, au milieu des souffrances excessives, dans certaines situations critiques du corps < et de l'esprit (1). » Ainsi lui-même il avoue ici que, dans une intention morale, il va au delà de la vérité, quand il enlève toute réalité aux plaisirs du corps en les réduisant à une simple négation de la douleur. Nous pourrions nous appuyer encore de l'autorité de plusieurs platoniciens de l'antiquité qui, avec les textes du Philèbe et de la République, ont parfaitement démontré que la doctrine de Platon sur le plaisir \\c l différait pas essentiellement de celle d'Aristote.

Quelques historiens modernes de la philosophie ont eu le tort d'attribuer néanmoins cette théorie à Plalon. Mais qu'elle soit ou qu'elle ne soit pas de Fauteur du Philèbe, il est certain qu'elle a eu parmi les modernes un certain nombre de partisans, quoiqu'ils ne paraissent nullement se douter qu'elle ait déjà été discutée dans l'antiquité par Platon et par Aristole. Ainsi, selon

(1) Philèbe-, traduction de M. Cousin, ]>. 419. Voici un passage non moins explicite du IXe livre de la République : « Maintenant » pour que tu ne sois plus tenté de croire qu'en cette vie la nature » du plaisir et de la douleur se réduit à n'être, l'un que la cessation » de la douleur et l'autre que la cessation du plaisir, considère des » plaisirs qui ne viennent à la suite d'aucune douleur. » \lbid-) Puis, il éaumère ua certain nombre de plaisirs, et, parmi eux, même les plaisirs de l'odorat, qu'aucune douleur ne précède ni ne suit.

Montaigne, l'état du plaisir ne serait, que la privation de la douleur : « Notre bien-être, ce n'est que la privation d'être mal (1). » Leibniz considère les douleurs imperceptibles ou demi-douleurs comme la condition nécessaire du plaisir. « Dans le fond, dit-il, -ans ces demi-douleurs, il n'y aurait pas de plaisir et il n'y aurait pas moyen de s'apercevoir que quelque chose nous aide et nous soulage, en ôtant quelques obstacles qui nous empêchent de nous mettre à notre aise (2). »

Kant, comme Leibniz, veut que la douleur soit l'antécédent et la condition même du plaisir. Le plaisir, diWlj est le sentiment de la promotion de là vie, tandis que la douleur est le sentiment de ce qui lui fait obstacle ; oi^ comme la promotion suppose l'empêchement, le plaisir suppose la douleur. Tout plaisir n'est qu'un allégement, Une délivrance de la peine. D'ailleurs, la peine, selon Kant, serait l'état continu de notre nature, le mobile qui sans cesse nous pousse au changement -, tandis que le plaisir serait un état passager, n'apparaissant que par courts intervalles, au milieu de la série ininterrompue de nos inquiétudes, de nos désirs et de nos besoins. Par une conséquence rigoureuse) mais nullement d'accord avec l'expérience, il prétend que deux plaisirs consécutifs sont impossibles, parce que la douleur doit

(1) Essûis, liv. II, chap. xn.

(2) OEuvres philosophiques, édit. Erdmnnn, p. 248.

îoo nu PMISlfl

nécessairement prendre place entre l'un et l'autre (1). N'y a-t-il donc pas des plaisirs qui s'associent directement les uns aux autres, sans l'interposition d'aucune douleur , qui croissent graduellement, sans qu'aucune douleur se glisse entre leurs degrés successifs?

Mais si Aristote n'a pas raison contre Platon, puisqu'il lui prête, comme nous l'avons prouvé, une doctrine qui n'est pas exactement la sienne, il a raison contre les anciens et les modernes, quels qu'ils soient, qui n'ont voulu voir dans le plaisir que la satisfaction d'un besoin pénible ou, ce qui revient au môme, la cessation d'une douleur. Le plaisir ne consiste pas toujours en un retour du sujet sentant à sa propre nature; s'il y a des plaisirs qui ont pour origine la réparation de quelque mal ou imperfection, il en est d'autres, bien plus nombreux, qui naissent dans une nature toute faite et réparée de l'action môme et du libre jeu de nos facultés (2), voilà ce que l'auteur de la Morale à Nicomaque démontre, avec la connaissance la plus exacte et la plus approfondie de la nature humaine.

On peut sans doute distinguer ces deux sortes de plaisirs, par les circonstances diverses au milieu des-

(1) Anthropologie. Voyez le chapitre Du sentiment, du plaisir et de la douleur, traduction de M. Tissot.

(2) Morale à Nicomaque, liy, X, cliap. ji, pt Grande morale. Ijv, II, chap. ix,

quelles ils se produisent, mais il ne faut pas perdre de vue que les uns et les autres ont néanmoins la môme cause., à savoir l'activité de l'âme humaine, tantôt suivant librement son cours, tantôt le reprenant, après avoir surmonté les divers obstacles qui le troublaient et le suspendaient. Tl y a des plaisirs que la douleur, par l'effet du contraste, rend plus saillants et fait plus vivement apprécier, mais il n'en est pas qui véritablement sortent de la douleur elle-même. Leur racine n'est pas dans la douleur qui cesse, mais dans l'activité qui, après un arrêt, se développe de nouveau.

Si telle est l'origine du plaisir, par là même nous semble résolue la question de savoir si la douleur est l'antécédent du plaisir ou le plaisir de la douleur.

Toute douleur ayant pour cause un arrêt de notre activité, une entrave quelconque aux divers principes d'action de notre être, il faut conclure encore ici, contrairement à Leibniz et à Rant, que le fait primitif de notre nature n'est pas la douleur, mais le plaisir. Sans doute, si l'on considère au hasard quelques-unes des parties de ce long entrelacement de plaisirs et de peines dont la vie humaine se compose, on pourra voir une douleur précéder un plaisir, tout comme un plaisir une douleur. Mais qu'on aille jusqu'à l'origine de la série, qu'on remonte jusqu'au point de départ luimême, on trouvera toujours le plaisir avant la douleur. Pourrions nous en effet avoir conscience d'un obstacle, d'un choc, d'un arrêt quel qu'il soit, si d'abord nous n'avions débuté par ce qui est la cause même

du plaisir, à savoir par un déploiement quelconque d'activité, aussi faible, aussi court qu'on voudra le supposer. Ce que nous sentons d'abord, ce n'est pas un besoin, mais un plaisir qui accompagne notre activité spontanée et la dirige en tel ou tel sens. Ainsi, avant la faim et la soif, qui sont une souffrance, il y a l'incitation de l'appétit qui est un plaisir. L'appétit est le désir des aliments excité par le plaisir; la faim en est le besoin excité par la douleur. Ainsi encore, dans le désir de connaître qui éveille la curiosité et met ëh jeul'activité intellectuelle, il y a une incitation agréable précédant la douleur des recherches vaines, la douleur d'une ignorance dont on ne peut triompher.

Avec M. Lélut, contrairement à Reid (1), nous croyons qu'il en est de môme de toutes les manifestations de l'instinct. Un attrait qui nous pousse à l'accumplissement d'un acte conforme à notre nature, voilà le signe par où un instinct se révèle ; à cet attrait un besoin pénible ne succède que lorsque l'instinct est comprimé ou lorsqu'il ne reçoit qu'une satisfaction insuffisante et tardive. Il faut donc donner au plaisir le pas sur la douleur. Nul êlre vivant au mënde, même l'enfant qui pousse des cris, au moment où il vient de naître, n'a éprouvé de la douleur, sans

(1) a Chaque appétit, dit Reid, est accompagné d'une sensation » désagréable qui lui est propre et qui est plus ou moins vive, suii) vant la vivacité du désir que l'objet nous inspire.» OEuvres, t. IV, p. 33, trad. de JoulïYoy.

avoir passé, ne fût-ce qu'un instant imperceptible, par i une première sensation de plaisir. Ainsi ce n'est pas lie plaisir qu'il faut définir par la privation de la douleur, mais, au contraire, la douleur par la privation i du plaisir; ainsi, des deux grands modes de la sensibilité, le mode positif, pour parler la langue des physiciens, est le plaisir, tandis que le mode négatif est la douleur, ce qui malheureusement ne lui ôte rien, jpar rapport à nous, de son amertume, de ses angoisses et de sa triste réalité.

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