CHAPITRE X
Péril continuel où serait l'être vivant sans l'avertissement de la douleur. — Examen de diverses hypothèses de Bnyle en faveur de la substitution d'un autre avertissement de ce qui peut nous nuire.
— Idée claire du péril. — Ordre de la raison. — Plaisir croissant à mesure qu'on s'éloigne du péril. — Critique de Leibniz.-
— Vains efforts de Malebranche pour exempter de la douleur Adam avant la chute. — Pourquoi le sentiment delà douleur est plus vif et plus durable que celui du bien. — Comparaison de la somme des peines et des plaisirs dans cette vie. — De la douleur dans ses rapports avec la vie intellectuelle et morale. — Parallèledu plaisir etde la douleur dans les animaux et dans l'homme.
— Plus la sensibilité est parfaite pour le plaisir et plus elle est grande pour la douleur.
Non-seulement la douleur ne se détache pas du plaisir, mais il est impossible de concevoir que, sans son secours, un seul être vivant se maintienne dans l'existence.
Pour conserver notre vie, ce n'était pas assez du ressort du plaisir, il fallait le ressort plus énergique de la douleur. Bayle se plaît à mettre sans cesse la douleur en opposition avec la perfection infinie de Dieu. Si une souveraine intelligence, dit il, eût établi les lois du
sentiment, elle aurait entièrement banni de l'univers tous les sentiments douloureux. Voltaire nous semble avoir beaucoup mieux apprécié le rôle de la douleur et jugé plus équitablement la Providence dans ces beaux vers :
Mortels, à vos plaisirs reconnaissez un Dieu.
Que dis-je à vos plaisirs? C'est à la douleur même
Que je connais de Dieu la sagesse suprême.
Ce sentiment si prompt dans nos corps répandu,
Parmi tous vos dangers sentinelle assidu,
D'une voix salutaire incessamment nous crie :
Ménagez, défendez, conservez votre vie (1).
Cependant je ne veux pas, je le répète, prendre la question de si haut ni chercher à faire ici une justification de la divine Providence, Je laisse de côté la théodicéeet je demeure dans la psychologie, ne considérant la douleur qu'au regard de l'homme et des conditions actuelles de son existence. Or, avec la meilleure foi du monde, je me demande ce qui pourrait tenir la place de ces sentiments douloureux qui nous font sentir les besoins de notre nature, qui nous avertissent que notre machine se dérange, qui nous retiennent sur les pentes glissantes, qui nous préservent de distractions fatales, au bout desquelles sont la destruction et la mort. Un seul d'entre nous serait-il du nombre des
(!) Cinquième discours sur l'Iiornme,