‹ Du plaisir et de la douleur (volume 2)Chapitre 19 sur 30 · M PLAISIR · texte numérisé non relu

M PLAISIR

vivants, s'il se pouvait que sans nul avertissement, qu'à notre insu, le feu ou un acide désorganisât nos tissus, le fer pénétrât dans nos chairs. Supposez que celte courte anesthésie, que le chirurgien produit artificiellement, soit l'état normal de notre existence, nous ne ferions pas un mouvement sans être en danger de mort. Dans cet état d'insensibilité, « ne serions-nous pas souvent en peine, comme dit Malebranche, de savoir si nous nous chauffons ou si nous nous brûlons. N'arriverait-il pas quelquefois que nous nous donnerions la mort par inadvertance, par chagrin, ou même par curiosité pour apprendre l'anatomie (1)? »

Il fallait que nous fussions vivement avertis de nous mettre en garde contre toutes les causes de destruction qui, à chaque instant, nous menacent, sinon la mort serait continuellement sur nos têtes , avant même qiie nous eussions soupçonné l'approche d'un danger.

Mais ce signe importun de la douleur ne pouvait-il être remplacé par quelque autre, moins dur pour nous et plus facile à concilier avec la bonté infinie du Créateur ? Ne se pouvait-il pas que quelque sensation agréable, que le plaisir lui-même, proportionné diversement d'après une certaine règle, remplît, à notre grand soulagement, cet office salutaire de la douleur? Plus de douleur, le plaisir à la place de la douleur,

(1) Conversations chrétiennes.

rie 11 que le plaisir, voilà sans doute le plus beau des rêves ! Mais, quelque beau qu'il soit en apparence, malheur au genre humain, s'il venait à être réalisé ! Supposez un dieu malinet trompeur, semblable à celui que Descartes a imaginé pour justifier son doute provisoire, le piège le plus perfide que ce génie du; mal pût tendre à l'espèce humaine, serait assurément cette substitution perfide du plaisir à la douleur. Quand, sous peine de la vie, il faut s'abstenir, s'arrêter, à l'instant même, quand il faut tout à coup nous rejeter en arrière et rebrousser chemin, nous serions poussés en avant par le plaisir ! Dans \xn si étrange bouleversement des lois, de la nature qui pourrait ençor§ se défendre contre la mort ? Car enfin, comme çlit na/iYement Agnès, dans Y Ecole des femmes :

Le moyen de chasser ce qui nous fait plaisir !

Mais s'il est contradictoire que ce qui doit nous retenir soit précisément ce qui nous incite et nous attire, la douleur, à tout le moins, ne pouvait-elle être remplacée par quelque avertissement, qui ne fût pas une torture en même temps qu'un avis, qui s'adressât uniquement à l'intelligence et non à la sensibilité, qui fût comme une voix intérieure, nous criant de prendre garde à nous, un simple conseil ou plutôt un ordre pressant de la raison ? C'est une des hypothèses par lesquelles Bayle prétend prouver que les sentiments . de douleur n'étaient pas nécessaires aux animaux afin d'éviter ce qui peut leur nuire : « Que l'âme, dit-il, ait

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à poin tnomnié une idée claire du péril qui environne sa machine, que cette idée soit suivie de la même promptitude des esprits animaux qui accompagne aujourd'hui le sentiment de douleur, on s'éloignera du péril toutes les Ibis qu'il le faudra, comme on s'en] écarte présentement (1). » Sans doute ce mode d'avertissement, à la différence du précédent, serait au moins exempt de perfidie, mais serait-il efficace? Que de fois, dirons-nous encore avec Malebranche, la passion ou une simple distraction, ne nous empêcherait-elle pas d'écouter ces avis de la raison, même les plus impérieux, même les plus essentiels à notre existence, s'ils n'étaient pas sanctionnés parla douleur? Sans l'accompagnement ou au moins sans l'appréhension de la douleur, l'idée toute seule du péril, quelque claire et impérieuse qu'elle fût, serait sans nul doute impuissante, aux prises avec une passion violente, pour agir, aussi promptement qu'il le faudrait, sur les résolutions de notre esprit, sur les mouvements de notre corps, pour avoir enfin l'efficacité qu'il plaît à Bayle de lui attribuer. Ajoutons, d'ailleurs, qu'en admettant que ce moyen fût bon pour l'homme, assurément il ne le serait pas pour l'enfant et pour les êtres, qui ont la vie et le sentiment en partage, sans la raison.

Mais Bayle semble reconnaître lui-même cette insuffisance des idées pures de la raison, car il passé

(1) Réponses aux questions d'un provincial, chap. lxxvii : « Si les sentiments de la douleur sont nécessaires. »

presque aussitôt à une autre hypothèse fort ingénieuse, où il t'ait de nouveau intervenir la sensibilité, mais en substituant à la douleur une gradation ascendante ou descendante du plaisir. Voici d'ailleurs comment luimême il l'expose : «Les animaux pourraient éviter ce qui peut leur nuire aussi promptement, aussi sûrement parle seul attrait des plaisirs augmentés ou diminués, selon certaines proportions. Un avant-goût de joie plus grande à recueillir sur une chaise éloignée d'un grand feu, ne vous ferait-elle pas quitter le voisinage de ce grand feu, sans qu'il fût besoin que vous en sentissiez l'incommodité (1) ? »

Cette supposition a été critiquée par Leibniz, quoique cependant il semble se rapprocher de Bayle en ne considérant pas la douleur comme nécessaire pour avertir les hommes du péril. «Mais cet auteur, dit-il, le pousse trop loin. 11 semble croire qu'un sentiment de plaisir pouvait avoir le même effet, et que pour empêcher un enfant de s'approcher trop près du feu, Dieu pouvait lui donner des idées de plaisir à mesure de son éloignement. Cet expédient ne me paraît pas bien praticable à l'égard de tous les maux, si ce n'est pas miracle. Il est plus dans l'ordre que ce qui causerait un mal, s'il était trop proche, cause quelque pressentiment du mal, lorsqu'il l'est un peu moins. Cependant j'avoue que ce pressentiment pourra être quelque chose de moins

(1; Réponses aux questions d'un provincial, cliap. lxxvii.

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