‹ Du plaisir et de la douleur (volume 2)Chapitre 20 sur 30 · HO DU PLAISIR · texte numérisé non relu

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que la douleur et ordinairement il en est ainsi. De sorte qu'il paraît, en effet, que la douleur n'est pas nécessaire pour éviter le péril présent ; elle a coutume de servir plutôt de châtiment de ce qu:on est engagé effectivement dans le mal, et d'admonition de n'y pas retomber une autrefois (I). »

Mais ce subtil expédient, comme le remarque Leibniz ne paraît guère praticable à l'égard de tous les maux. On comprend à la rigueur que l'hypothèse de Bayle reçoive son application, pour des maux qu'on peut faire croître ou diminuer à volonté, en s'approchant ou en s'éloignant de l'objet qui les cause, comme quand il s'agit du feu d'une cheminée. Mais comment l'ajuster à ces maux qu'on porte avec soi, à des lésions d'organes, à des maladies? D'ailleurs, à supposer que l'expédient fût partout applicable, seraitil toujours efficace ? Combien sera moins énergique l'attrait d'un plaisir plus grand ou l'appréhension d'un moindre plaisir, que le frein d'une douleur aigué et croissante? Pour faire réussir l'expédient de Bayle, Leibniz a bien raison de dire qu'il ne faudrait rien moins qu'un miracle.

Par ce pressentiment du mal, qui pourrait être quelque chose de moins que la douleur, il est clair que Leibniz n'entend nullement le plaisir, mais seulement un moindre degré de douleur, un simple sentiment de malaise. Il n'est donc pas d'un avis contraire

(1) Essais de Théodicèè\ part. M, § 3'ii).

au nôtre touchant la nécessité de la douleur pour sauvegarder notre existence. Un pressentiment du mal n est-il pas, en effet, un avant-goût du mal, le mal lui-même à un certain degré?

Faites donc tous les rêves qu'il vous plaira sur la perfectibilité de l'homme et sur un nouvel âge d'or ; l'ai les effort pour porter l'homme, par la pensée, au plus haut degré de perfection morale et physique qu'il vous sera donné de concevoir, vous pourrez, sans doute, diminuer quelque chose de ce lot de douleur qui lui échoit aujourd'hui, dès son entrée dans le monde, mais vous ne pourrez pas, sans le condamner à périr, ne lui laisser de sensibilité que pour le plaisir.

Il est intéressant de voir Malebranche, non moins subtil que Bayle, essayer à la suite de plusieurs théologiens, de faire une exception en faveur d'Adam avant la chute, c'est-a-dire en faveur de l'homme parfait d'après la théologie. Dans le premier livre de la Recherche de la véî'ité, pour mieux déterminer la véritable lin des sens, leur légitime usage, en même temps que le trouble causé, suivant lui, par le péché, il imagine, fort peu fidèle en ce point à la méthode de Descaries son maître, de rechercher de quelle façon ils devaient se comporter à l'égard d'Adam avant le péché. Kien de plus curieux que ses diverses conjectures pour élever cet homme prétendu parfait, au-dessus du joug des sens et des atteintes de la douleur, sans compromettre son existence même. Toutefois, malgré tous

les efforts de son imagination, il ne parvient pas à concevoir un état de perfection et de bonheur où la douleur n'aurait plus aucune prise sur cet être privilégié. Il la lui fait sans doute aussi douce, aussi faible, aussi respectueuse que possible ; il la réduit à n'être plus qu'un simple dégoût, qu'Adam était maître d'arrêter incontinent aussitôt qu'il lui plaisait (1). Mais un dégoût est déjà de la douleur; or, comment arrêter cette douleur naissante avant de l'avoir sentie, avant d'en avoir éprouvé plus ou moins l'incommodité? On voit donc que Malebranche n'a pas osé épargner la douleur à Adam, d'une manière absolue, de peur de le laisser exposé, faute de cet indispensable avertissement, à mille accidents et à la mort ellemême, au milieu du paradis terrestre.

L'humanité ne pouvait-elle donc pas, à tout le moins, subsister par le seul fait de ces simples dégoûts et avec

(1) « Adam avait donc les mêmes sens que nous, par lesquels il » était averti, sans être détourné de Dieu, de ce qu'il devait faire » pour son corps. Il sentait comme nous des plaisirs et même des » douleurs, ou des dégoûts prévenants et indélibérés. Mais cesptai- » sirs et ces douleurs ne pouvaient le rendre heureux ou malheu- » reux comme nous, parce qu'étant maîlre absolu des mouvements » qui s'excitaient 'dans son corps, il les arrêtait incontinent, après » qu'ils l'avaient averti, s'il le souhaitait ainsi, et sans doute il le » souhaitait toujours à l'égard de la douleur... » C'étaient des dou- » leurs, ajoute Malebranche, qui, sans troubler sa félicité, lui fai- » saient seulement connaître qu'il pouvait la perdre et devenir mal- » heureux. » (Recherche de la vérité, liv. I, chap. v.)

cotte sorte de minimum de la douleur imaginés par Malebranche en faveur d'Adam? Voilà un vœu qui peut sembler moins déraisonnable et moins pernicieux pour la race humaine, que la suppression totale de la douleur. Cependant j'imagine que s'il venait à être exaucé, nous devrions encore trembler pour notre existence.

Si, en effet, l'aiguillon de la douleur était émoussé jusqu'à n'être plus qu'un simple dégoût, si nous pouvions le faire disparaître incontinent à notre gré, aussitôt qu'il commencerait à se faire sentir, combien de fois n'arriverait-il pas qu'un si faible avertissement serait dédaigné? Mais notre prétention a été seulement de montrer que l'homme sans la douleur ne pourrait exister, et non de déterminer la mesure exacte ou le minimum de peine et de dégoût, strictement nécessaire pour le sauvegarder, d'une manière efficace, contre les dangers du dedans et du dehors, contre ses distractions et ses passions. L'homme impassible, l'homme sans la douleur, est une chimère et môme une contradiction, voilà ce qu'on ne peut mettre en doute. «L'ordre voulait, comme le dit encore Malebranche, que nous fussions avertis par la preuve courte, mais incontestable, du sentiment de ce que nous devons faire pour conserver notre vie (1). »

Que si les maux font sur nous plus d'impression que

(1) Dixième méditation. Régis a dit de même : « Nous ne con- » cevons pas que Dieu ait pu employer un autre moyen plus propre » que la douleur pour conserver notre corps. »

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les biens, si le sentiment de la douleur e#J plus mi , i plus durable que celui du plaisir, comme l'ont remarqué, non sans mélancolie ou sans amertume, un < ■cilain nombre dephilosoplieset.de moralistes, ne fallait-il pas, tout mysticisme mis à part, qu'il en fût ainsi dans l'intérêt môme de notre existence? Il importe, en effet, plus encore de repousser le mal que de se mettre en possession d'un bien. Descartes en fait la remarque dans le Traité des passions , à propos de la tristesse et de la haine : «La tristesse est, en quelque façon, première et plus nécessaire que la joie, et la haine que l'amour, a cause qu'il importe davantage de repousser les choses qui nuisent et peuvent détruire que d'acquérir celles qui ajoutent quelque perfection, sans laquelle on peut subsister (1). »

D'ailleurs, quoique la douleur laisse des traces plus vives et plus durables que le plaisir, il ne suit nullement que la somme des douleurs ou des maux l'emporte en cette vie sur celle des biens ou des plaisir? (2) .

(1) Art. cxxxvn, 2e partie.

(2) Bossuet dit, dans le 1er chapitre de la Connaissance de Dieu et de soi-même: « La douleur est plus vive et dure plus longtemps » que le plaisir, ce qui doit nous faire sentir combien notre état est » triste et malheureux dans celte vie. »

Selon Malebranche, « les maux de cette vie touchent plus vive- » ment l'âme que les biens. Le sentiment de douleur est plus vifque » celui du plaisir. » [Recherche de la vérité, Hv. V, chap. xii.)

Maupertuis, dans son Essai de philosophie morale, développe et exagère la môme pensée.

Sans doute la balance entre les uns et les autres n'aurait pas lieu, à ne compter que les plaisirs saillants et extraordinaires de la vie. Mais ne faut-il pas tenir compte de ceux qui ne font pas saillie sur notre existence, de ceux dont la durée l'emporte sur la vivacité, comme le plaisir de la santé, le plaisir de vivre, de respirer, de se mouvoir, de penser, précisément parce qu'ils sont continus et habituels? Faisons-les donc, comme il est juste, entrer en ligne et nous arriverons, contrairement à la prétendue arithmétique morale de Maupertuis (1), à la conclusion optimiste de Leibniz, à savoir que, tout compensé, la somme des plaisirs l'emporte sur celle des maux. « Et sur ce pied-là j'oserais soulenir que, même en celte vie, les biens surpassent les maux, que nos commodités surpassent nos incommodités, et que M. Descartes a eu raison d'écrire que la raison naturelle nous apprend que nous avons plus de biens que de maux en cette vie (2). »

(1) Dans son Essai de philosophie morale, Maupertuis, après avoir donné certaines règles pour l'évaluation des plaisirs et des peines, conclut de l'application à la vie humaine de cette sorte d'arithmétique morale, que la somme des maux y surpasse celle des biens.

(2) Essais de Théodicée, liv. Ilf, § ccu.

La Bruyère a exprimé d'une manière piquante celte même pensée : « A quoi vous divertissez -vous? A quoi passez-vous le temps? » vous demandent les sots et les gens d'esprit. Si je réplique que » c'est à ouvrir les jeux et à voir, à prêter l'oreille et à entendre, » et avoir la santé, le repos, la liberté, ce n'est rien dire. Les solides » biens, les grands biens, les seuls biens ne sont pas comptés, ne

Quoique notre intention soit de laisser de côté les considérations qui appartiennent à la morale, comme celles qui sont du ressort de la théologie, nous ne pouvons pas cependant ne pas ajouter que si la douleur importe à la vie physiqne, elle n'importe pas moins à la vie intellectuelle et morale. Bien plus encore que le plaisir, la douleur est le grand aiguillon de l'activité humaine. Sans la douleur, notre liberté endormie ne secouerait pas ses entraves; sans la douleur, nous vieillirions, pour ainsi dire, clans une longue enfance. C'est au prix de la lutte, ou, ce qui est la même chose, au prix de la douleur, que notre personnalité se forge dans ce rude et merveilleux atelier de la vie présente. La force, le dévouement, la vertu, tout ce qui fait la grandeur et la dignité de l'homme n'est-il pas au prix de la douleur? Non-seulement la douleur éveille l'intelligence, fortifie la volonté, mais elle incline les cœurs à la douceur, à la tendresse, à la pitié, ce qui est la perfection du caractère humain. Ce sont les maux que nous avons éprouvés nous-mêmes qui nous disposent à compatir aux maux des autres. Moïse prescrit aux Hébreux de ne pas contrister l'étranger, en leur rappelant qu'eux-mêmes ils ont été étrangers dans la terre d'Égypte (1). La Bruyère a dit avec une grande

a se font pas senlir. Jouez-vous? Masquez-vous ? Il faut répondre. » (Des jugements.)

(1) Advenam non contristabis, neque affliges eum : advenœ enîm et ipsifuislis in terra -Egypti, Exod., cap. xxn, v. 21,

vérité : « La santé et La richesse ôlent aux hommes l'expérience du mal, leur inspirent la dureté pour leurs semblables; et les gens déchargés de leur propre misère sont ceux qui entrent davantage par la compassion dans celle d'autrui (1). » Comme le grain qu'on sème est sujet à une sorte de corruption pour germer, de môme, selon Leibniz, le mal contribue à une plus grande perfection de celui qui souffre (2).

Enfin, non-seulement la douleur est liée au plaisir, mais il faut qu'elle soit en une certaine proportion avec le plaisir lui-même dont un être est susceptible. Plus une chose est parfaite, suivant un beau vers du Dante, plus elle sent le bien, mais plus aussi elle sent la douleur. Combien l'homme, parsesplaisirs et par ses joies, l'emporte-t-il pas sur les animaux? Quelle vivacité plus grande, quelle durée plus longue, son intelligence, son imagination, sa mémoire, sa prévoyance ne donnent-elles pas même aux plaisirs qui lui sont communs avec eux ?

Mais le plaisir et la douleur physiques ne sont que la moindre partie des plaisirs et des peines de l'homme. Que de plaisirs d'un ordre supérieur dont seul il a le privilège parmi les êtres vivants sur cette terre ! Mais aussi au prix de quelles douleurs ne sont pas ces plaisirs? C'est précisément en raison de sa grandeur et de ses perfections que l'homme n'a point de rivaux dans

(1) Caractères, chap. De l'homme.

(2) Essais de Théodicce, Ve partie, § xxm.

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cette vaste et triste arène de la douleur. A lui seul la réflexion sur la douleur qui la redouble, qui la prolonge, qui lui va au-devant dans le passé et dans l'avenir; à lui e:eul les tourments de l'esprit, l'inquiétude des suites, les tristes prévisions qui aggravent à un si haut point la douleur physique; à lui seul encore cette appréhension continue de la mort qui étend comme un voile funèbre sur toute la vie; à lui seul, enfin, les douleurs morales mille fois plus poignantes et plus profondes que les douleurs physiques. C'est la pointe de notre esprit, a bien dit Montaigne, qui aiguise la douleur et la volupté. Comme Job, l'humanité tout entière pourrait s'écrier : Domine, mirabiliter me crucias; Seigneur, vous me tourmentez d'une manière merveilleuse! Mais l'homme n'est malheureux entre tous que parce qu'il est grand entre tous. Nul, plus vivement que Pascal, n'a fait voir ce lien inévitable entre les grandeurs et les misères de notre nature : « La grandeur de l'homme est grande en ce qu'il se connaît misérable. Un arbre ne se connaît pas misérable, mais c'est être grand que de connaître qu'on est misérable. Toutes ces misèreslà mêmes prouvent sa grandeur. Ce sont misères de grand seigneur, misères d'un roi dépossédé ! »

Ainsi, tout de même qu'il ne paraît pas possible de séparer le plaisir de la douleur, tout de même on ne conçoit pas que s'accroisse la sensibilité pour l'un, sans que s'accroisse en même temps, et dans la même proportion, la sensibilité pour l'autre.

En considérant tous ces biens qui se lient à la dou-

leur, on comprend que Montaigne ait pu dire : «Si Dieu nous eût donné tout à souhait, il faudrait le prier de nous faire l'aumône de l'empêchement. » Telle est donc l'apologie de la douleur, à laquelle nous a entraîné l'apologie du plaisir. Néanmoins, nous n'irons pas jusqu'à prétendre, avec certains mystiques, que la douleur est un bien, ou môme, avec les stoïciens, qu'elle n'est pas un mal. Mais il faut que l'on convienne avec nous que ce mal est la source de grands biens et qu'il ne pouvait être entièrement épargné à notre nature, non-seulement dans ses conditions actuelles, mais dans toutes celles qu'il nous est donné de concevoir (1).

(1) Quelques médecins ont même soutenu l'utilité de la douleur, quand elle n'est pas excessive, au point de vue pathologique Nous citerons : Volkamer, De dolore doloris remedio. Altemburg, 1739. — Mojon, de Cônes, SuW ulilità del dolore, traduit en français par Michel. — Saignes, De la douleur considérée ait point de vue de :on uiililé en médecine, petit in-12. Dijon, 1823. — Discours sur la douleur, par Marc-Antoine Petit, dans le recueil intitulé : Médecine du cœur, in-8. Lyon, 1806.

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