‹ Du plaisir et de la douleur (volume 2)Chapitre 22 sur 30 · DL PLAISIR · texte numérisé non relu

DL PLAISIR

la lumière manque ? Sentir, sans savoir qu'on seul, vouloir, sans savoir qu'on veut, sont tout simplement des termes contradictoires. M. Damiron a donc raison de mettre au premier rang l'élude de 1'intelliyence, parce que les faits intellectuels précèdent et expliquent tous les autres. On n'aime pas, comme il le dit, on ne s'émeut pas avant de connaître (1).

Le premier rang appartient à l'intelligence, mais à qui donner le second ? Y mettrons-nous la sensibilité ou la volonté? La question revient à celle-ci : est-ce la sensibilité qui suppose la volonté, ou bien la volonté qui suppose la sensibilité? Il est clair que la volonté a pour antécédent l'intelligence, car nul ne peut vouloir ce qu'il ne connaît pas ; mais il n'est guère moins clair qu'elle a aussi pour antécédent la sensibilité, car nul ne veut que ce qu'il désire, que ce à quoi il est poussé par le plaisir. Je vois une chose et je la veux; je ne la voudrais pas sans le plaisir qu'elle me fait éprouver ou que j'en attends. Il ne suffit pas de la connaissance pure pour mettre en jeu la volonté, sinon nou> voudrions également tout ce que nous connaîtrions, sinon l'intensité de la volonté se mesurerait exactement sur l'intensité de la connaissance, ce qui est contredit par l'expérience. Il faut donc qu'à la connaissance s'ajoute le poids du plaisir pour déterminer la volonté. Sans la sensibilité, qui leur sert d'intermédiaire, il y aurait divorce complet, comme dit très-bien M. Hamilton, entre

(1) Cours de psychologie.

l'intelligence et la volonté. Ces relations nécessaires entre les phénomènes affectifs et les deux autres grandes classes des phénomènes de conscience nous semblent déterminer Tordre naturel suivant lequel il faut les étudier, l'intelligence d'abord, puis la sensibilité, puis, en dernier lieu, la volonté.

La sensibilité étant mise à sa place, d'après ses rapports avec les autres facultés de l'âme humaine, il s'agit de savoir comment le psychologue se guidera à travers la multitude innombrable de ses phénomènes, et d'après quelle méthode il devra les classer. Il peut adopter deux points de vue différents; ou bien il les considérera exclusivement en eux-mêmes , abstraction faite de leurs objets et de leurs causes, ou bien comme des effets dans leur rapport avec les divers modes d'activité qui en sont les causes.

Essayons d'abord de nous placer au premier point de vue. Considérés exclusivement en eux-mêmes les phénomènes de la sensibilité se partagent entre les deux grandes catégories du plaisir et de la douleur. Mais cette double division, que tout le monde fait sans le secours d'aucun psychologue, ne peut suffire, dans sa généralité, à donner les bases d'une vraie classification; il faut, encore, chercher d'autres caractères pour établir des divisions plus nombreuses et des subdivisions. Or, les degrés divers de vivacité et de durée, la continuité ou l'intermittence, vôilk les seuls caractères par où se distinguent les uns des autres les douleurs ou

les plaisirs, pris précisément en eux-mêmes et sans nul rapport aux causes qui les produisent.

Mettez en regard les sentiments les plus élevés et les sensations les plus grossières; si vous faites abstraction de la diversité des causes et des objets, ils ne diffèrent que par l'intensité et la durée. A ne considérer les plaisirs qu'en eux-mêmes, Maupertuis n'a pas tort de dire : «Ne nous faisons pas l'illusion de croire qu'il y a des plaisirs plus nobles que les autres; les plaisirs les plus nobles sont les plus grands (1). »

Il paraîtra peut-être que, même à ce seul point de vue de l'intensité, les plaisirs et les douleurs se distinguent suffisamment les uns des autres par la diversité des degrés, depuis les demi-douleurs de Leibniz, depuis le minimum où nous commençons à les sentir jusqu'au maximum où nous ne pouvons plus les supporter. Mais à cause de leur instabilité, à cause du défaut de toute mesure commune, comment sur ces degrés divers fonder des divisions fixes et stables? Nous jugeons, sans doute, très-bien que certains plaisirs sont plus grands et plus vifs que d'autres; mais combien les uns l'emportent-ils sur les autres? l'un est-il double ou triple ou bien seulement la moitié, le quart de l'autre , voilà ce qu'il ne nous est pas donné d'évaluer. La quantité du plaisir ni celle de la douleur ne se laissent en aucun cas exactement déterminer, et celte sorte d'arithmétique morale qui, selon

(1) Essai de philosophie morale.

Maupertuis, consisterait dans le produit de l'intensité par la durée, est tout à fait impossible.

On pourrait croire, d'après la langue commune, et d'après le vocabulaire des médecins, que les douleurs, sinon les plaisirs, se distinguent les unes des autres par d'autres caractères que l'intensité et la durée. Le malade ne discerne-t-il pas diverses espèces de douleurs, non d'après les causes qu'il ignore, mais d'après le genre de tourments qu'elles lui font subir? Les médecins n'ont-ils pas une nomenclature formidable d'espèces différentes de douleurs ? Pour ne nommer que les principales, les anciens et, après eux, les modernes ont distingué la douleur tensive, la douleur gravative, la douleur pulsative, la douleur pungitive, la douleur prurigineuse, etc. Mais un peu d'attention suffit pour faire voir que ces caractères particuliers se tirent des causes, des circonstances diverses, dont la notion, plus ou moins confuse, accompagne la douleur, et non de la douleur elle-même. Ici à la sensation de la douleur s'ajoute la perception obscure d'une distension dans la partie souffrante, là d'un poids causé par un amas de liquides, là d'un battement correspondant au mouvement des artères, là de quelque chose d'analogue à un corps pointu traversant les parties malades, là enfin d'un fourmillement. On voit que toutes ces distinctions se fondent sur les notions de la cause et du siège de la douleur, c'est-à-dire sur des caractères extrinsèques et non pas intrinsèques. Quantà la douleur en elle-même, elle n'est jamais que vive ou

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faible, aigué ou chronique, universelle ou partielle, continue ou intermittente, selon qu'on considère son intensité ou sa durée.

Pour aller au-devant de toutes les objections contre cette identité d'essence des douleurs et des plaisirs en eux-mêmes , que faut-il penser de la distinction des plaisirs vrais et des plaisirs faux qui, comme celle des plaisirs nobles et des plaisirs grossiers, joue un grand rôle dans la morale? Avec quelle force Platon, dans le Philbbo, n'a-t-il pas distingué les plaisirs vrais d'avec les plaisirs faux, les uns fondés sur une juste appréciation de ce qui esjj réellement, les autres sur une opinion fausse et sur de vaines apparences ? Mais autant cette division vraie au point de vue de la morale, du bonheur ou du souverain bien, autant elle serait mal fondée au point de vue exclusivement psychologique où nous sommes actuellement placés. Qu'un plaisir soit vrai ou faux, qu'il ait un objet réel ou imaginaire, digne ou indigne de nous, il n'en est pas moins en lui-même un plaisir, identique par son essence à tous les autres. Pascal, suivant nous, a bien dit : « Un plaisir vrai ou faux peut également remplir l'esprit. Car qu'importe qu'il soit faux, pourvu qu'on soit persuadé qu'il est vrai (1).»

Le plaisir, en effet est toujours vrai , étant toujours véritablement un plaisir au moment où il est goûté. Quelque vil que soit l'objet par lequel nous nous lais-

(1) Discours sur les passions de l'amour.

sons charmer, quelque éphémère que soit le plaisir, on dépit même de la douleur, en dépit du remords qu'il doit laisser après lui, il n'en est pas moins réellement un plaisir pour celui qui le sent.

Autant en dirons-nous des douleurs imaginaires. Les causes de la douleur, comme les causes du plaisir, peuvent être frivoles, futiles, chimériques, mais leur effet est le même, que si elles étaient sérieuses et réelles, s»ï celui qui en subit l'influence. Si le plaisir et la douleur, à divers degrés d'intensité et de durée, sont l'essence commune et identique de toutes les affections de la sensibilité prises en elles-mêmes, depuis les plus humbles jusqu'aux plus élevées, il faut chercher ailleurs, c'est-à-dire dans leurs rapports avec les différents pouvoirs d'où elles dépendent, le fondement de notre classification. A ce nouveau point de vue, nous les verrons se distinguer nettement les unes des autres par des caractères fixes et bien déterminés ; nous les verrons former une hiérarchie naturelle, suivant un ordre de dignité et de noblesse, dont les principaux degrés ont été de tout temps marqués dans la conscience du genre humain.

Nous allons donc maintenant considérer les phénomènes de la sensibilité, non plus en eux-mêmes, mais comme des effets que nous rapporterons aux causes d'où ils dépendent, c'est-à-dire aux diverses énergies dont ils sont le complément. L'activité, voilà le principe de la sensibilité tout entière, voilà aussi d'où nous allons tirer toutes ses divisions et ses subdivisions. Autant il

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