‹ Du plaisir et de la douleur (volume 2)Chapitre 24 sur 30 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Plaisirs et peines de l'activité instinctive. — Essence de l'instinct dans le plaisir ou la douleur. — Pourquoi l'étude des instincts rentre dans la théorie de la sensibilité. — Caractère particulier des plaisirs de l'activité instinctive. — Plaisirs prévenants, primitifs, indélibérés. — Explication de chacun de ces caractères. — Caractères opposés des plaisirs de l'intelligence et de la volonté. — — Deux sortes d'offices de la sensibilité. — Rôle préventif. — Rôle rémunérateur et répressif. — Subdivisionsde l'activité instinctive. — Classification des instincts ou plaisirs prévenants. — Instinct principal préposé à chacune des grandes puissances de l'âme. — Instinct de la vie. — Instinct de la connaissance. — Instinct de la personnalitét

Passons rapidement en revue les principaux modes d'activité qui produisent en nous le plaisir et la douleur.La première manifestation de cette tendance fondamentale à conserver et à augmenter notre être, sans laquelle nous serions absolument insensibles, c'est l'activité instinctive. L'activité instinctive est une impulsion naturelle, une sorte de délectation prévenante qui, sans le secours de la réflexion et de la volonté, qui même à notre insu, nous pousse à l'accomplissement d'actes nécessaires à notre conservation. Autant, dans ce grand

but de la conservation de l'être vivant, sont compris débuts particuliers auxquels nous tendons, sans l'intervention de la volonté et de la raison, autant il y a d'instincts particuliers dans lesquels l'activité instinctive se subdivise. Le plaisir qui nous pousse à agir en tel sens plutôt qu'en tel autre, tel est l'unique signe par où se reconnaît au dedans de nous un instinct, tandis qu'au dehors il se manifeste par les actes, par les procédés les plus divers, en rapport avec son but particulier. Rien de plus dissemblable, par exempkv que les actes déterminés par l'instinct du boire et du manger, et les actes de cet autre instinct qui nous pousse au développement de notre intelligencé et à la recherche de la vérité. Mais, quelle que soit la diversité des actes propres à chaque instinct, quelle que soit leur dépendance de l'organisation, considérés, non pas au dehors et dans leurs effets externes, mais dans l'âme et dans leur essence même, tous également ne consistent que dans un plaisir qui nous pousse à agir. Le plaisir, voilà donc la marque dê l'instinct qui s'éveille ou qui se satisfait ; la douleur, voilà la marque de l'instinct contrarié, empêché d'aller au but assigné par la nature. Puisque les instincts ne se manifestent dans l'Ame que comme des plaisirs ou des douleurs, par là même se trouve déterminée la place qui leur appartient dans une théorie des facultés de l'àmet Ils font partie de la sensibilité, dont ils sont une des branches les plus importantes et ne constituent pas$ suivant le sentiment de Joutfroy cl

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d'autres psychologues, un groupe particulier parmi les facultés de l'âme humaine (1).

11 n'y a pas lieu d'objecter qu'on trouve également du plaisir et de la douleur attachés à chaque acte de la volonté et de l'intelligence, d'où il suivrait qu'il faudrait mettre aussi les actes intellectuels et volontaires clans la sensibilité. Car, si le plaisir et la douleur accompagnent les actes de toutes nos autres facultés, ils n'en sont pas l'essence même, mais seulement un accessoire, un complément. Combien, d'ailleurs, n'en diffèrent -ils pas, comme nous l'avons montré en distinguant la sensibilité de nos autres facultés. 11 n'en est pas de même des instincts ; le plaisir ou la douleur sont leur essence même et non pas quelque chose qui s'y ajoute et qui les complète. Retranchez ces plaisirs ou ces douleurs par où ils se manifestent, à la conscience, il ne restera absolument rien dans le moi qui atteste leur existence, quoique sans doute, ils puissent encore subsister dans l'âme inconsciente, comme des ressorts et des impulsions qui se traduisent au dehors par un certain nombre d'actes déterminés.

Ces plaisirs de l'activité instinctive, ou, pour mieux dire, ces plaisirs qui sont l'essence même de l'instinct .

(1) Jouffroy, dans sa Théorie des facullés de l'âme humaine, considère la sensibilité et les tendances primitives ou instincts comme deux capacités irréductibles de l'âme humaine. (Mélanges philosophiques.)

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diffèrent par des caractères d'une grande importance des plaisirs attachés soit à l'activité intellectuelle,, soit à l'activité volontaire. La distinction de ces caractères tenait une place importante dans les anciens traités de métaphysique et de morale jusqu'au xvme siècle, mais elle a été omise ou méconnue par les psychologues modernes (1). Cependant, faute d'en tenir compte,

(1) Cette distinction a été conservée par Malebranche : «Afin de » faire voir clairement que le plaisir et l'amour sont deux choses » différentes, je distingue deux sorles de plaisirs. Il y en a qui pré- » viennent la raison, comme sont les sentiments agréables, et on les » appelle ordinairement plaisirs du corps. Il y en a d'autres qui ne » préviennent ni les sens ni la raison, et on les appelle plaisirs de » l'âme. Telle est la joie qui s'excite en nous en suite de la con- » naissance claire ou du sentiment confus que nous avons, qu'il » nous est arrivé ou qu'il nous arrivera quelque bien. Par exemple, » un homme goûtant d'un fruit qu'il ne connaît pas sent du plaisir » à le manger, si ce fruit est bon pour sa nourriture. Ce plaisir est » prévenant, car puisqu'il le sent avant de savoir si ce fruit lui est » bon, il est évident que ce fruit prévient sa raison. Un chasseur » affamé s'attend de trouver ou trouve actuellement de quoi man- » ger ; il sent actuellement de la joie. Or, celte joie est un plaisir » qui suit de la connaissance qu'il a de son bien présent ou futur. » (Éclaircissement sur le vme chap. du Ve livre De la Recherche.) Le Père Tournemine distingue, d'une manière encore plus précise, ces deux sortes de plaisirs, sans doute d'après les traditions philosophiques de son ordre et de l'école. » Les premiers, dit il, précèdent la » connaissance, sont fixes et permanents, du moins autant que dure » l'impression qui les a causés ; au lieu que les plaisirs réfléchis, bouillier. 8

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on confond des phénomènes qui, quoique tous du domaine de la faculté de jouir et de souffrir, diffèrent néanmoins beaucoup les uns des autres par le rôle qui leur est propre et par la place qu'ils occupent dans l'ordre de nos développements. C'est ainsi que, dans les traités les plus exacts de psychologie, on voit mêlés ensemble, des plaisirs qui dérivent de la satisfaction d'un instinct, qui ne supposent rien antérieurement à eux, et d'autres plaisirs, tels que l'amour des habitudes, l'amour du vrai, l'amour du be.-.u, qui présupposent nécessairement l'exercice de la volonté et de la raison.

Quels sont donc ces caractères particuliers ? Nous dirons, avec l'ancienne philosophie, que ces plaisirs ou amours sont prévenants, primitifs, indélibérés, en opposition aux plaisirs de l'intelligence et de la volonté qui sont, au contraire, réfléchis, délibérés, ultérieurs. Quant aux plaisirs de l'activité habituelle, nous verrons qu'ils participent à la fois, suivant le point de vue où on les considère, de la nature des uns et des autres.

Les plaisirs de l'instinct sont prévenants parce qu'en effet ils préviennent et précèdent l'exercice de l'acti-

1) c'est-à-dire qui viennent de nos connaissances sont libres, puis- » qu'on peut les faire cesser en détournant son attention. Les plaisirs » prévenants sont plus vifs que les plaisirs réfléchis. » (Journal de Trévoux^ juin 1703, suite des Conjectures sur l'union de l'dmc et du corps.)

vité intellectuelle et volontaire. Ils ne préviennent pas, sans doute, cela serait contraire au principe môme que nous avons établi, toute espèce d'activité, mais seulement cette activité spéciale qui est le propre de la raison et de la volonté. Comme tous les plaisirs, ils sortent de l'activité, mais c'est dans les profondeurs de l'activité spontanée qu'ils prennent naissance. Ils sont contemporains du moment môme où cette activité spontanée, d'inconsciente devient consciente et commence à s'apercevoir, d'une manière plus ou moins confuse, qu'elle est ou qu'elle n'est pas dans les voies de sa nature. Issus de l'activité spontanée, les plaisirs prévenants donnent l'éveil à l'activité réfléchie. Étant primitifs et inhérents à notre nature, ils sont indélibérés ; nous ne pouvons pas nous les donner, ni nous en défaire à notre gré. Tels sont donc les caractères propres des plaisirs de l'activité instinctive.

Les plaisirs qui viennent à la suite de la raison et de la volonté présentent des caractères différents. Ils sont délibérés et réfléchis, quoique cependant ils ne soient pas à nos ordres d'une manière directe et absolue. Il est bien en effet en notre pouvoir de consentir ou de ne pas consentir, comme déjà nous l'avons dit avec Maine de Biran, mais non de sentir ou de ne pas sentir. Telles circonstances étant données, telles causes agissant sur nous, il est impossible de nous soustraire au sentiment du plaisir ou de la douleur. Mais il peut dépendre de nous d'amener ou d'empôeher le concours de ces circonstances, de produire ou

de ne pas produire ces causes , selon que nous exerçons ou que nous n'exerçons pas noire activité intellectuelle et volontaire, selon que nous reportons notre pensée sur tel ou tel objet ou que nous l'en détournons, selon que nous nous décidons à accomplir ou à ne pas accomplir tel ou tel acte. En outre, ces plaisirs sont ultérieurs; ils sont, pour ainsi dire, de seconde formation, puisqu'ils ne viennent qu'à la suite de l'exercice de nos facultés, tandis que les plaisirs prévenants les précèdent et sont comme l'aiguillon qui les met en jeu. L'exercice de la raison et de la volonté, voilà la ligne de démarcation profonde qui sépare les premiers d'avec les seconds; les uns sont en deçà et les autres au delà.

On voit combien il importe de ne pas confondre ces deux ordres de plaisirs, les uns qui nous poussent à agir par une sorte de délectation prévenante, les autres qui ne viennent qu'après l'action. Comment assimiler , par exemple , l'un avec l'autre , quoique tous deux se rattachent à l'exercice de la môme puissance, ce désir instinctif de connaître, ce plaisir prévenant qui éveille l'intelligence, et cet autre qui en suit l'exercice, qui ne vient qu'après la recherche et la découverte de la vérité? Comment aussi mettre sur la même ligne cet autre instinct ou plaisir prévenant qui nous incite au développement de notre volonté ou de notre personnalité, et cet autre plaisir ultérieur qui ne vient qu'à la suite des actes réalisés de volonté et d'indépendance?

Ainsi la sensibilité remplit à notre égard deux sortes d'offices, tous deux également salutaires et providentiels, l'un en quelque sorte préventif, par les plaisirs et parles dégoûts ^prévenants , l'autre 'rémunérateur ou répressif, par les plaisirs ou les peines qui suivent le bon ou le mauvais usage, la réussite ou l'échec de notre activité intellectuelle et volontaire. Sans doute, à son tour, ce plaisir goûté à la suite du bon usage de notre activité, deviendra un motif pour l'exercer de nouveau de la môme façon, mais il gardera néanmoins le caractère de plaisir réfléchi, étant conservé par la mémoire et indissolublement associé aux circonstances au milieu desquelles il a été goûté une première fois.

Tout notre être se trouve donc pris, pour ainsi dire, entre ces deux sortes de sensibilité, la première le poussant par un côté, la seconde l'attirant par l'aune, de telle sorte que nous ne pouvons pas ne pas agir, ne pas nous développer, et même ne pas aller à notre fin, si nous n'abusons pas étrangement du plaisir et de la liberté pour travailler nous-mêmes à notre propre ruine. Ainsi ces deux offices de la sensibilité, quoique distincts, concourent harmonieusement à un même but, à la conservation et au développement de notre nature.

Après avoir déterminé les caractères généraux de l'activité instinctive, il faut en indiquer les principales subdivisions, c'est-à-dire classer les instincts ou plai-

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sirs prévenants, deux termes qui pour nous sont synymes d'après tout ce qui précède.

Notre intention n'est pas de faire ici la critique des diverses classifications de nos instincts qui ont été données par les psychologues et par les phrénologues de notre temps ; nous n'avons pas non plus la prétention d'en proposer une nouvelle qui soit elle-même à l'abri de toute objection; nous voudrions seulement indiquer les grands instincts autour desquels se rangent un certain nombre d'instincts secondaires, afin de n'omettre aucune des sources intarissables d'où s'échappent le plaisir et la douleur pour pénétrer, à tous les moments de la vie, dans toutes les parties de notre nature (1).

Suppléer au défaut de la raison et de la volonté pour la conservation de notre être, voilà, comme il a

(1) M. Garnier, qui a traité ce sujet plus à fond qu'aucun autre psychologue, divise les inclinations ou instincts en trois classes : 1° ceux qui se rapportent à des objets qui nous sont personnels, tels que la faim, la soif, l'amour de la possession, etc.; 2° ceux qui nous porlent vers nos semblables, comme le besoin de la société, les affections de famille, etc.; 3° ceux qui sont relatifs aux objets non personnels, tels que le bien, le vrai, le beau. Sans examiner si cette division des instincts, d'après leurs objets, est exacle et complète, nous nous bornerons à dire qu'en les divisant d'après les diverses puissances ou facultés de l'âme qu'ils mettent en jeu, on représente mieux l'enchaînement naturel des phénomènes de conscience et le mouvement de la vie intérieure.

été déjà dit . Le but de l'instinct. Or notre être comprend à la fois l'âme et le corps, l'existence intellectuelle et morale, non moins que l'existence physique. De là deux grandes classes de plaisirs prévenants ou d'instincts pour venir en aide à la formation, au développement et à la conservation de ces deux sortes d'existences. A chacune des grandes puissances de l'âme humaine, à la puissance vitale, à la puissance intellectuelle, à la puissance volontaire, a été préposé, pour ainsi dire, un instinct qui a pour mission de les mettre en activité, de les tenir en éveil et de les régler.

Les premiers dans Tordre d'apparition, comme aussi les plus manifestes, sont les instincts qui ont pour objet, l'existence physique. Ce sont aussi les plus universels , étant communs à tous les êtres animés, sans exception, depuis le premier jusqu'au dernier. Dans cet ordre de l'existence physique, l'instinct qui domine et auquel tous les autres plus ou moins directement se rapportent, c'est celui de la vie. Par instinct de la vie nous n'entendons pas seulement, de même que la plupart des psychologues, cet amour de la vie, si puissant, si énergique, qui est inné au cœur de l'homme et de tous les êtres vivants, mais le principe même de la vie, qui règle et entretient toutes les fonctions vitales, qui même informe les organes. Sur ce point qui, à notre avis, est fondamental en psychologie, nous ne répéterons pas ici ce que nous croyons avoir démontré dans un autre ouvrage, à savoir qu'il

n'y a pas deux âmes en nous, et que la même âme, qui est le principe de la pensée est aussi le principe de la vie (I).

Mais comment l'âme préside-t-elle à la vie? Nous avons rejeté les hypothèses de Stahl et de Perrault, d'après lesquelles elle opérerait avec une certaine connaissance de la fin et des moyens, soit dans les fonctions vitales, soit même dans la construction des organes. En tant que puissance vitale, ràme agit d'une façon purement instinctive, sans nulle réflexion, sans nulle notion des rapports des moyens avec la fin, et même le plus souvent sans conscience. Qu'est-ce que l'âme ? A moins d'en faire une pure abstraction, à moins d'aller contre le témoignage même de la conscience, il faut la concevoir comme une activité essentielle, comme une force, comme un principe de mouvement. J'estime exacte et profonde cette définition de l'essence de l'âme que nous ont léguée les plus grands philosophes de la Grèce : l'âme est quelque chose qui se meut soi-même. La force motrice n'est pas seulement une faculté ou une puissance de l'âme, elle est, selon nous, son essence même. Mais cette force qui est l'âme elle-même dans toutes les phases de son existence, soit quand elle est devenue consciente, soit quand elle ne l'est pas encore, a constamment besoin d'être dirigée en un sens salutaire à la formation de l'individu et à sa conservation. De là ce grand instinct

(1) Le principe vital et l'âme pensante.

de la vie, Le premier, le plus nécessaire, sans contredit, de tous les instincts, à tous les moments de notre existence. Résumons en peu de mots l'œuvre capitale, l'œuvre vraiment merveilleuse qu'il est chargé d'accomplir.

C'est lui qui. sans que nous ayons besoin d'y veiller, maintient le jeu régulier des organes et des fonctions de la vie ; c'est lui qui, si l'ordre est troublé, tend à le rétablir, d'où ce vieil adage : Natura morborum curatrix.

Il lait plus encore; non-seulement il maintient, il répare les organes, quand ils sont formés, mais luimême dirigeant, dès l'origine, la force motrice de L'âme, les forme et les construit. C'est lui qui pose, pour ainsi dire, la première pierre de l'être organisé, et c'est lui qui l'achève, disposant et remplaçant toutes ses molécules d'après un plan invariable. Selon la façon dont s'exerce cet instinct, selon qu'il a un jeu facile et régulier, ou bien selon qu'il est plus ou moins empêché et contrarié, nous éprouvons le plaisir et la douleur à tous les degrés, depuis la plus faible sensation de bien-être ou de malaise, jusqu'aux plaisirs les plus vifs et aux douleurs les plus aiguës que nous puissions supporter.

C'est à l'instinct de la vie que se rattachent, comme des dépendances nécessaires, les instincts relatifs à la nourriture, à la défense de l'individu et à la propagation de l'espèce. Ne faut-il pas même aussi lui rapporter les instincts relatifs à la famille et à la société de nos

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