U2 DU PLAISIR
semblables, puisque sans la famille et même sans la société, l'homme ne pourrait pas exister?
L'activité instinctive agit sur l'intelligence, comme sur les fonctions de la vie, mais avec un empire moins exclusif et moins étendu. Il y a aussi un plaisir prévenant, le désir de savoir, qui éveille, excite et maintient en nous la vie intellectuelle. Grâce à ce plaisir prévenant, notre intelligence, sans aucun intérêt, sans aucun calcul, sans but, entre d'elle-même en exercice et ne demeure jamais en repos. Ce désir est remarquable dans l'enfant qui veut savoir le pourquoi de toutes les choses ; il persiste dans l'homme fait qui veut aussi connaître pour connaître, sans nul autre profit. Quelle que soit la diversité des objets de cette curiosité naturelle, qu'elle se porte, comme dit Reid, sur les propos des voisins ou sur la loi du système du monde, elle a toujours un même principe, à savoir ce plaisir prévenant qui sans cesse sollicite l'intelligence à se développer.
S'il y a en nous un aiguillon naturel de l'intelligence, il y a aussi un aiguillon naturel de la volonté. Nous sommes incités par un plaisir prévenant au développement de notre volonté, comme au développement de notre intelligence. Ce plaisir prévenant vient directement en aide à la formation, à la défense de la personnalité que nous considérons, de même que Jouffroy, comme la fin de l'homme en ce monde. Nous croyons que les instincts de l'émulation, de la confiance en soi-même, du pouvoir ou du commande-
ET DE LA DO l LEUR. 143
ment, dépendent de cet instinct de la personnalité, que nous ne voyons pas même mentionné dans les classifications des psychologues et des phrénologues. On donne place à des instincts secondaires, tandis qu'on omet l'instinct principal auquel ils sont subordonnés. Toutefois , nous ne prétendons nullement nous en attribuer la découverte. C'est cet amour naturel si puissant, que Cicéron signale dans ce désir de commander, dans cette répugnance à obéir à qui que ce soit, qui est, dit-il, la marque d'une âme bien faite (1). C'est aussi le même sentiment que la Fontaine a mis en action et exprimé avec tant d'énergie dans la fable du chien et du loup, et dans celle du 'cheval qui veut se venger du cerf.
Kant, de même que la Fontaine, regarde l'inclination à la liberté comme «une des plus grandes et des plus » puissantes inclinations de l'homme naturel vivant en » société (2).»
Xous avons donc distingué trois grands instincts ou plaisirs prévenants, dont le but est d'exciter et de régler la force motrice, l'intelligence et la volonté. C'est ainsi que l'activité instinctive est la première source d'où nous viennent le plaisiï et la douleur; c'est ainsi que les peines et les plaisirs innombrables
(1) Appclitio quœdam principatus ut nemini parère animus benè infonnatus velit. [De ofliciis, I, IV.)
(2) Anthropologie, traduction de Tissot, p. 243.
qui en découlent, se distinguent de tous les autres par le rôle propre et par les caractères particuliers que nous avons essayé de déterminer.