‹ Du plaisir et de la douleur (volume 2)Chapitre 26 sur 30 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

Des plaisirs et des peines de l'activité habituelle. — De l'habitude dans son origine et dans ses effets. — De l'essence de l'habitude. — Double aspect des plaisirs de l'habitude. — Plaisirs et peines de l'activité intellectuelle.— Tout fait intellectuel cause déplaisir et de peine. — Esquisse d'une étude complète des plaisirs de l'intelligence. — Du plus haut degré où s'élève la sensibilité.— Alliance de la sensibilité et de la raison. — Plaisirs de la volonté. — Jouissances profondes attachées aux actes d'indépendance et de liberté. — Résumé et conclusion.

Jusqu'à présent nous n'avons considéré que les plaisirs qui préviennent la raison et la volonté. En passant de l'activité instinctive à l'activité habituelle, nous abandonnons les plaisirs prévenants pour les plaisirs réfléchis. Nous aimons nos habitudes, nous souffrons quand elles sont contrariées, l'activité habituelle est donc aussi une source abondante de plaisirs et de douleurs. Ces douleurs et ces plaisirs, comme tous ceux qu'éprouve notre nature, découlent de la grande source commune de l'amour de notre être. Nous finissons par confondre avec notre être même une manière d'être, accidentelle à son origine, mais que la durée ou la répétition ont à la longue enracinée au dedans

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de nous ; de là les peines et les plaisirs de l'habitude.

A la différence de l'instinct, qui est l'œuvre de la nature, l'habitude est l'œuvre de l'homme ; c'est nous qui la formons par notre volonté ou qui la laissons se former, par le défaut d'empire sur nous-mêmes et par l'influence prolongée des circonstances extérieures. Ainsi les plaisirs de l'habitude sont-ils ultérieurs par opposition à ceux de l'instinct ; ainsi encore sont-ils délibérés et réfléchis, soit parce que les habitudes sont l'œuvre directe de la volonté, soit parce que la volonté pouvait à l'origine les empêcher de se former. Mais si l'activité habituelle, par la manière dont elle se forme, diffère profondément de l'activité instinctive, elle s'en rapproche plus ou moins par ses effets.

L'habitude, une fois prise, tend de plus en plus à se comporter d'une façon analogue à l'instinct; c'est un nouveau principe d'action qui vient prendre place, au dedans de nous, à côté des principes naturels et qui, selon qu'il sera satisfait ou contrarié, deviendra une source nouvelle, s'ajoutant à toutes les autres, de plaisirs ou de douleurs.

D'ailleurs l'existence d'une habitude se reconnaît intérieurement de la même façon qu'un instinct, c'est-à-dire au plaisir que nous éprouvons à faire certains actes, ou mieux encore à la douleur que nous sentons, quand nous en sommes empêchés (1). De là

(1) « Un signe manifeste; dit Aristolc, des qualités que nous con-

une impulsion toute semblable à celle de l'instinct qui, avec le temps, en reproduira plus ou moins la spontanéité et la précision, sans avoir désormais nul besoin de l'intelligence et de la volonté, par qui d'abord elle a pris naissance.

Comme les plaisirs de l'activité habituelle semblent participer à la fois de la nature des plaisirs réfléchis et de la nature des plaisirs prévenants, suivant qu'on considère les habitudes dans leur origine ou bien dans leurs effets, dans leur mode de formation ou dans leur mode d'action, nous croyons que, dans une théorie de la sensibilité, ils sont bien placés entre les plaisirs de l'activité instinctive et ceux de l'activité intellectuelle et volontaire. Par le double aspect, qui leur est propre, ils semblent destinés à servir d'intermédiaire et de transition entre les premiers et les seconds.

Passons maintenant à l'activité intellectuelle qui est la source la plus noble, comme aussi la plus variée et la plus inépuisable, de nos plaisirs et de nos douleurs. Tout de même qu'il n'y a pas un seul acte instinctif ou habituel que n'accompagne un certain plaisir ou une certaine douleur, tout de même il n'est pas un seul mode d'activité intellectuelle, pas une seule idée, quelque insignifiante , quelque fugitive qu'elle soit,

» tractons, c'est le plaisir ou la peine qni se joint à nos actions et » qui les suit. » (Morale à Nicomaque, liv. II, cliap. m, trad. de M. Barthélémy Saint-Hilaire.)

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