‹ Du plaisir et de la douleur (volume 2)Chapitre 27 sur 30 · DI PLAISIR · texte numérisé non relu

DI PLAISIR

qui nous laisse absolument insensibles. Dans toutes nos idées, sans exception, il y a d'abord un certain plaisir inhérent au simple fait de l'activité intellectuelle;, puis une affection agréable ou désagréable produite par l'objet lui-même. Ainsi l'on aime à percevoir pour percevoir, à se souvenir pour se souvenir; mais ce plaisir étant plus ou moins effacé par les objets eux-mêmes de la perception ou de la mémoire, qui nous affectent plus vivement, est ordinairement peu remarqué par celui qui ne réfléchit pas sur les opérations de son intelligence.

Pour épuiser ce vaste sujet des plaisirs de l'intelligence^ il faudrait considérer successivement toutes les facultés et toutes les opérations intellectuelles, non pas en elles-mêmes, mais comme causes de phénomènes affectifs et analyser les peines et les plaisirs, d'une nature particulière, que chacune nous apporte à sa suite. Ainsi nous devrions successivement étudier les plaisirs des perceptions des sens, ceux de la mémoire, de l'imagination et de la rêverie, ceux du raisonnement, ceux de la recherche et de la découverte de la vérité, ceux enfin de la raison qui sont 1rs sentiments les plus nobles et les plus puissants de noire nature. Partie des plus humbles besoins du corps et de la vie physique, commune d'abord entre l'homme et l'animal, la sensibilité nous transporte jusque dans les plus nobles régions de notre être. Si haut que monte la raison, elle monte aussi haut qu'elle ; elle l'escorte dans ses plus sublimes démarches, elle s'é-

lance à sa suite jusque vers l'infini, indispensable auxiliaire de la religion, de la morale, des beaux-arts, par cet amour de l'infini, du beau et du bien dont elle remplit, dont elle échauffe les âmes. Si le sentiment ne s'unissait à la raison, point de feu sacré, point d'enthousiasme, point de poésie, point de dévouement. Celte union est si étroite et si intime que quelques-uns confondant la cause avec l'effet, la voix originale avec l'écho, ont eu le tort de prendre le sentiment pour la raison elle-même. Quand on considère ainsi d'un côté jusqu'où la sensibilité descend, et de l'autre jusqu'où elle s'élève, il semble qu'on puisse dire d'elle ce que dit la Fontaine de ce grand chêne, dont

.... la tête au ciel était voisine Et dont les pieds touchaient à l'empire des morts.

Après les plaisirs qui accompagnent l'intelligence, il faudrait placer l'analyse des plaisirs que fait naître l'exercice de la volonté. Comme la volonté et l'intelligence agissent simultanément dans les opérations intellectuelles et volontaires, il n'est pas facile de déterminer la part exacte de l'une et de l'autre dans l'impression commune qu'elles font sur la sensibilité.

Néanmoins il est manifeste qu'un plaisir réfléchi suit l'exercice de la volonté, comme un plaisir prévenant le précède. Si nous sommes incités par notre nature à faire acte de volonté, nous sommes satisfaits d'avoir pris une détermination, d'avoir fait acte aux

yeux des autres, et à nos propres yeux, de liberté et d'indépendance. Il nous plaît de nous guider nousmêmes à travers la vie, de mener à terme une entreprise par l'énergie de notre volonté, de commander aux autres, même souvent au prix des plus grands périls et de la plus grave responsabilité. Observez l'enfant ; rien ne lui plaît tant que d'imiter dans ses jeux les grandes personnes, que d'anticiper sur ce qu'il doit être un jour et de faire l'homme à l'avance par les manifestations précoces de son libre arbitre et par ses petites rébellions. Là même est pour lui le principal attrait de la désobéissance malgré ses peines et ses risques.

D'un autre côté, quelle humiliation, quel mécontentement de soi-même, quand on a fait abdication de sa personne, quand on n'a pas eu la force de résister à des sollicitations du dehors ou du dedans, à ses propres passions ou bien aux passions d'autrui, à des séductions ou à des menaces, quand enfin on n'a pas voulu, lorsqu'on pouvait et lorsqu'il fallait vouloir !

Ainsi notre propre expérience, jointe à celle des autres, nous atteste que des jouissances non moins profondes sont attachées à l'exercice de la volonté qu'au développement de l'intelligence et à la recherche de la vérité. Tel estdonc le rôle essentiel delasensibilité à l'égard de toutes les puissances de l'âme humaine.

Les passions sont ces mêmes amours, naturels ou libres, prévenants ou réfléchis qui , dans certains hommes, et non pas dans tous, qui, à certains moments

de l'existence, et non dans le cours entier de la vie, sous l'empire d'excitations redoublées du dehors et du dedans, arrivent à un degré extraordinaire de vivacité et d'exaltation. Mais dans le plan que nous venons d'esquisser à grands traits, nous n'avons voulu considérer que le cours naturel et ordinaire de la sensibilité, que les phénomènes qui sont communs à tous les hommes en général. Nous n'avons pas même eu la prétention d'épuiser ce sujet, mais seulement d'en tracer les lignes principales.

Jetons, en finissant, un regard en arrière sur la route parcourue. Après les avoir distingués des phénomènes de conscience, avec lesquels[on les a confondus, nous avons cherché quelle est la source première du plaisir et de la douleur. Nous l'avons trouvée dans l'activité, c'est-à-dire dans l'essence même de notre être. Cette activité se développe-t-eile sans obstacle, conformément à la fin de notre nature, elle est accompagnée du plaisir; est-elle, au contraire, plus ou moins empêchée par les obstacles du dedans ou du dehors, elle est accompagnée de la douleur. Tout plaisir, quel qu'il soit, même le plaisir du jeu, même le plaisir de l'oisiveté, n'existe que dans l'activité et par l'activité. Les plaisirs de la sympathie ne font pas exception et se ramènent, d'une manière sinon directe au moins indirecte, à ce principe unique de la sensibilité. Ce qui nous fait plaisir ou peine dans les autres, comme ce qui nous fait plaisir ou peine au dedans de nousmême, ce sont les vicissitudes diverses, les succès ou

les échecs de l'activité spontanée, partout où elle se montre à nous en lutte contre le monde du mécanisme et de la matière. L'activité surexcitée peut même, comme nous l'avons vu, mêler quelque douceur aux douleurs de l'âme et aux larmes les plus amères. Tout comme l'âme ne cesse jamais d'agir, jamais aussi, à des degrés divers, elle ne cesse de sentir, c'est-à-dire d'éprouver du plaisir et de la douleur.

Puis, considérant le plaisir et la douleur dans leurs rapports réciproques, nous avons vu qu'il est impossible de détacher la douleur du plaisir; l'un étant donné, il faut accepter l'autre nécessairement. Mais le plaisir est le fait primitif de notre nature, le mode positif de la sensibilité, tandis que la douleur en est le mode négatif. Rien de plus importun et cependant rien de plus indispensable que la douleur, non pas seulement pour notre grandeur morale, mais même pour notre existence physique, si bien que la douleur ôtée, il ne nous resterait plus en partage que la mort ; le genre humain et tous les êtres vivants seraient anéantis.

Enfin nous avons donné une classification des phénomènes de la sensibilité d'après les causes, c'està-dire d'après les énergies de l'âme qui les produisent. Nous avons établi les grands embranchements sur les modes généraux de notre activité et les subdivisions sur les modes particuliers compris dans ces modes généraux. Nous avons cru devoir insister sur l'ancienne distinction, trop oubliée par les psychologues modernes, des plaisirs prévenants et des plaisirs réfléchis,

On a donc montré quel rôle considérable appartient à la sensibilité clans l'âme humaine et quelle grande place la psychologie doit lui faire , à côté de l'intelligence et de la volonté, dans la science de l'esprit humain.

Desséchez le cœur de l'homme, ôtez la sensibilité, vous détruisez le plus puissant de tous les liens qui nous rattachent à Dieu, à nos semblables, à la nature et à notre propre corps. Supprimez, ou môme émoussez les aiguillons de la sensibilité, bannissez les plaisirs prévenants qui provoquent les démarches primitives et spontanées de l'activité, les plaisirs réfléchis qui, tour à tour, effets et causes, sont à la l'ois l'excitation ultérieure et la récompense de l'activité intellectuelle et volontaire, toutes les énergies de notre être demeureront endormies. A la sensibilité seule il a été donné de les faire passer de la puissance à l'acte.. Enfin s'il est un point que nous ayons mis en évidence, c'est l'impossibilité pour l'homme d'exister, même quelques instants, sans les avertissements répétés du plaisir et surtout de la douleur.

Concluons que, sans la sensibilité, l'homme ne serait pas plus un homme que sans la liberté ou la raison, malgré les dédains superbes des stoïciens, malgré les malédictions et les renoncements contre nature des sectes mystiques anciennes et modernes.

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