‹ Du plaisir et de la douleurChapitre 11 sur 107 · Intelligence et science^ 3* édit., p · texte numérisé non relu

Intelligence et science^ 3* édit., p

3. En voici quelques exemples : « C'est une chose monstrueuse de voir dans un même cœur et en même temps cette sensibilité pour les moindres choses et cette étrange insensibilité pour lea plus grandes. » (Pascal, Pensées, édit. Havet, I" vol., p. 141)

du xviii* siècle que des physiologistes et quelques psychologues, plus ou mains enclins au matéria* lisme, font entrer ce mot dans la langue philosophique pour marquer, non plus seulement une certaine qualité du cœur, mais la faculté fondamentale de Tesprit humain dont toutes les autres, suivant eux, ne sont que des transfoimations. Ainsi, d'après d'Holbach : « la sensibilité, toujours physique dans son principe, est appelée morale quand elle prend un certain caractère ou s'élève à un certain degré de délicatesse. » Selon Helvétins : « La sensibilité physique et la mémoire, ou, pour parler plus exactement, la sensibilité seule produit toutes nos idées. » Rappelons encore le début du premier mémoire de Cabanis sur les Rapports du physique et du moral : a Citoyens, nous n'en sommes pas réduits à prouver que la sensibilité physique est la source de toutes nos idées et de toutes les habitudes qui constituent Texistence morale de l'homme. »

En passant dans la psychologie du xix* siècle, le mot de sensibilité conserve les mêmes équivoques que nous avons signalées dans celui de

« Il y a un excès de biens et de maux qui passe notre sensibilité. » (La Rochefoucauld, maxime 4^7.)

« La sensibilité que j'ai pour tous ses intérêts. » (M"* de Sévigné, édit. Régnier, VI, 387.)

« Il se forme parmi les grandeurs une nouvelle sensibilité pour les déplaisirs. » (Bossuet.)

sensation, auxquelles il faut ajouter encore celles qui viennent de l'abus qu'en ont fait la plupart des physiologistes et même les chimistes. Voyons d'abord ce qu'entendent les psychologues contemporains par sensibilité. Si quelques-uns, comme Joufifroy, lui donnent la signification exclusive de faculté de jouir et de souffrir, d'autres , en plus grand nombre, lui attribuent en même temps le rôle de faculté élémentaire de la connaissance. Pour eux, la sensibilité est la faculté d'où nous viennent les idées du monde sensible, en même temps qu'elle est la source de tous les plaisirs et de toutes les peines*. M. Cousin lui-même, qui en combattant le mysticisme, a si bien distingué les idées de la raison d'avec les sentiments qui les accompagnent , nous semble avoir moins bien distingué les idées sensibles d'avec les sensations ; il conserve, conformément à la langue du

1. Ainsi, d*après M. Vacherot, la sensibilité est le premier degré, la fonction la plus grossière de Tesprit, ou la sensation le fait le plus élémentaire de la connaissance ; mais il admet des sensations à la fois affectives et représentatives, et il attribue tous les sentiments à la sensibilité. (Métaphysique positive, vol. I, p. 345, 1" édit.)

Pour le père Gratry, comme pour M. Vacherot, la sensibilité est le point de départ de la connaissance, elle est aussi de la connaissance, mais sourde et confuse. (Voyez la Connaissance de Vâme, liv. III.) De même, selon M. Taine, la sensation est le premier temps de la perception extérieure. (Intelligence, II* vol., chap. I".) Môme confusion du fait affectif et du fait représentatif dans les Leçons de philosophie de Ch. Rabicr.

xviV siècle , ces deux acceptions si différentes au mot de sensation comme à celui de sensibilité '.

Les physiologistes ont, pour leur part, accru ces équivoques en donnant le nom de sensibilité à l'irritabilité ou à la contractilité, c'est-à-dire à une simple propriété des nerfs ou des muscles, à des faits purement organiques qui n'arrivent pas jusqu'à la conscience. M. Flourens fait remonter cet abus à la célèbre thèse sur la sensibilité, De sensu, que Bordeu soutint, à Montpellier, en i74â. Indépendamment d'une sensibilité générale, dont le fond est le même pour toutes les parties, Bordeu admettait une sensibilité propre pour chaque organe. Bichat, à son tour, a contribué à faire passer dans la langue physiolqgique cette nouvelle extension du mot sensibilité. Dans son ouvrage De la vie et de la mort y il distingue deux sortes de contractilité, la contractilité animale et la contractilité organique, de même aussi deux sortes de sensibilité, la sensibilité animale et la sensibilité organique. Après avoir subdivisé la contractilité organique en contractilité sensible et contractilité insensible, il divise parallèlement de la même façon la sensibilité. Â la contractilité insensible, il fait correspondre une sensibilité « de même na-

1. Voyez surtout la cinquième leçon, Du vrai^ du beau et du bten.

iS ÉQUIVOQUES DU MOT SENSATION

ture ». On voit comment il évite de dire une sen-^ sibilité insensible, à cause sans doute d'une si manifeste contradiction dans les termes ^. De là,, dans la langue actuelle des physiologistes, toutes ces sensibilités locales qui n'arrivent pas jusqu'à l'âme; de là, la sensibilité attribuée à un muscle séparé d'un corps vivant qui, quelque temps encore, se contracte sous les piqûres d'une aiguille ou par l'action de l'électricité *. Quant à nous,, nous dirons, avec M. Lélut, qu'il n'y à de sensibi-

1. Voici un passage de Bichat où la sensibilité est prise tour à tour dans les trois divers sens que nous venons de signaler : c Dans la vie organique, la sensibilité est la faculté de recevoir une impression, plus de la rapporter à un centre conunun. L'estomac est sen-^ sible à la présence des aliments, lecœuràTabord du sang; mais le terme de cette sensibilité est dans Torgane mAme. La peau, les yeux, les oreilles, les membranes du nèz^ de la bouche, toutes les surfaces muqueuses à leur origine sentent Timpression des corps qui les touchent et la transmettent ensuite au cerveau, qui est le centre générai de la sensibilité de ces organes. Il y a donc une sensibilité animale et une sensibilité organique. Sur Tune roulent tous les phénomènes de la digestion, de la circulation, de> la sécrétion, de l'exhalation. De l'autre découlent les sensations, la perception, ainsi que la douleur et le plaisir, qui les modifient.» {De la vie et de la mùrt)

2. Dans l'article Sensibiuté du Dictionnaire des sciences mé" dicales, M. Piorry admet deux sensibilités : l'une avec conscience, d*oii il fait sortir toutes les idées; Tautre organique, locale et sans conscience. Selon M. Bouchut, il y a aussi une sensibilité tout à fait inconsciente, inhérente à la matière organique, qui appartient à l'ovule fécondé commençant son évolution, aux globules du sang,, aux cellules qui viennent accroître les organes et remplacer celles qui se détruisent, etc. [Études sur le vitalisme {Comptes retidus de V Académie des sciences morales et politiques, juillet et août 1864.)}

ÉQUIVOQUES DU MOT SENSATION iÇ^

lité que là où il y a conscience, qu'une sensibilité qu'on ne sent pas, comme une pensée qu'on ne pense pas, sont choses également contradictoires. L'impression non sentie n'est que pour les yeux qui la voient, mais non pour l'âme qui y demeure étrangère. Dans ce muscle séparé sur lequel on expérimente, il ne se passe que ce que nous y voyons, des mouvements, des contractions et rien de plus ; pour en faire des sensations il y manque une âme ^ La chimie, à son tour, s'est emparée, par métaphore, d'un terme qlii lui convient si peu; elle nous dit, par exemple, que tel ou tel corps, que telle ou telle plaque, préparée de telle ou telle façon, est plus ou moins sensible à l'action de la lumière.

Puisque nous signalons ici les diverses expressions , plus ou moins équivoques , qui servent

1. Guvier déjà s*était plaint de cet abus du mot de sensibilité ; «On introduisit dans le langage- une innovation qui pendant longtemps a semblé faire de la physiologie non-seutement la plus difficile, mais la plus mystérieuse de toutes les sciences. Cette innovation consista à généraliser l'idée de sensibilité au point ' de donner ce nom à toute coopération nerveuse accompagnée- de mouvement, même lorsque Tanimal n'en avait aucutie perception. Oh établit ainsi des sensibilités organiques, des sensibilités locales sur lesquelles on raisonna comme s'il s'était agi de la sensibilité ordinaire et générale. » {Rapport sur les expériences de M, Flourens sur le système nerveux.) Même critique dé la part de 'Mairie de Biran : « Le même mot signifie ici une propriété vitale, inhérente aux organes matériels, inséparable d'eux; là une faculté, > un attribut qui n'appartient qu'à l'àme humaiiie et constitue toute son essence. » {Rapports du physique et du morale l'* partie ) ' «

à désigner ces phénomènes du plaisir et de la douleur, n'oublions pas déparier du cœur qui est si souvent pris comme synonyme de sensibilité et de toutes les affections de Fàme humaine. Dans l'usage ordinaire, comme dans la langue littéraire^ le cœur correspond au Bùyanç de Platon et des Grecs ; il signifie les phénomènes les plus délicats , les plus élevés et les plus complexes de la sensibilité, les sentiments et les passions. Entendez-vous dire de tel ou tel homme qu'il a du cœur, ou bien de tel autre qu'il en manque, que de choses ce seul mot veut dire et avec quelle énergie ! Le cœur, chez les poètes et les grands écrivains, est la source des sentiments nobles et courageux, des grandes pensées, de l'enthousiasme, du dévouement.

L'amour a pour emblème un cœur enflammé. La tendance des philosophes mystiques est de substituer le cœur à la raison dans la connaissance de Dieu et de nos devoirs *. Le cœur, avec ses mouvements généreux et inspirés, est souvent mis en opposition avec l'esprit qui est froid, qui raisonne et qui calcule*. Ce qu'on appelle, chez les moralistes et les théologiens, la connaissance, l'analyse

i. ff Le cœur, dit Pascal, a ses raisons que la raison ne con« naît point, » et ailleurs : « On ne peut connaître Dieu que par le cœur. »

% « 1/esprit, dit La Rochefoucauld, est toigours la dupe du eœur; t

du cœur humain*, se preiïd ordinairement en un sens plus général qui embrasse toute la partie affective de Tâme, ses faiblesses et ses petitesses comme ses grandeurs, Tégoïsme comme la charité et le dévouement.

Gomment se fait-il que, bien avant les progrès et les envahissements de la physiologie, le nom d'un organe physique, d'un muscle, soit devenu dans la science de l'âme, et même dans la langue commune, l'expression et l'emblème des plus nobles sentiments? Sans doute c'est parce qu'il n'est pas besoin de beaucoup d'anatomie et de beaucoup de science pour apercevoir, au moins confusément, les rapports étroits du cerveau et du cœur, et pour sentir dans le cœur le contre-coup immédiat de tous les phénomènes affectifs *. Telle est la raison physiologique du sens littéraire, moral, philosophique et même religieux, de ce mot si simple , si touchant et si profond. Néanmoins, à cause de ce qu'il a de vague et de peu scientifique, nous éviterons de remployer, sans toutefois absolument le rejeter.

Nous croyons que, dès à présent, et sans qu'il soit nécessaire d'insister davantage, nous avons mi^s

1. Un chapitre des Caractères de La Bruyère est intitulé : Li

GCEUR.

2. Voir la physiologie du cœur dans les Leçons de physiologie expérimentale de Claude Bernard.

les lecteurs suffisamment en garde cantre les équivoques, les ambiguïtés, les abus de langage qui ont porté un si grand préjudice à cette importante partie de la science de l'esprit humain. Nous achèverons d'ailleurs de les dissiper en insistant sur les caractères qui distinguent si profondément le plaisir et la douleur de tous les autres phénomènes de conscience.

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