CHAPITRE II
Le plaisir et la douleur ne sont-ils que de simples rapports ou bien des phénomènes réels de conscience? — Distinction des faits affectiCs d*avec les faits de connaissance. — La perception et la sensation en raison inverse Tune de Tautre. ^- Différence fondamentale entre les idées et les faits affectifs. — Dualité et objectivité des premiers, unité et subjectivité pure des seconds. — Différences secondaires. •» Instabilité des faits aff^ectifs, fixité relative des idées. — Différence au regard de la mémoire des uns et des autres. — £ffets opposés de rhabitude. — Effets opposés de la compétition entre les idées et de la compétition entre les faits affectifs. -— Distinction d*avec les faits volontaires. — La sensibilité ne dépend pas de nous. ~
. En quoi consiste Taction de la volonté sur la sensibilité. -* Différence entre sentir et consentir. — Justification, par des exemples et des autorités, du sens que nous donnons au mot de sensibilité.
Nous ne pensons pas que jamais aucun philosophe, même le stoïcien intrépide qui, au milieu des tourments, s'écriait : « Douleur, tu n'es qu'un nom >, ait sérieusement nié la réalité du plaisir et de la douleur. Mais , sans nier les sentiments agréables ou désagréables qu'ils nous font éprouver, quelques psychologues ont refusé de les re?
connaître pour de vrais états de conscience, pour des phénomènes réels, au même titre que les idées ou les volitions. Le plaisir et la douleur ne seraient rien de plus, suivant eux, que de simples changements ou rapports, que Taccompagnement ou le retentissement de certains états de conscience, et non pas des états particuliers en eux-mêmes ^ Tel ou tel fait, disent-ils, est agréable ou douloureux, mais la douleur et le plaisir ne sont pas d'autres faits qui s'ajoutent, sinon il y aurait deux états dans un même état de l'âme. Il nous semble qu'on pourrait raisonner de la même façon contre la réalité de tous les autres faits de l'âme, de telle sorte qu'on aboutirait à cette conclusion singulière, qu'il n'y a que des rapports et point de phénomènes réels dans la conscience. Tous les faits de conscience ne s'accompagnent-ils pas, en effet, les uns les autres? Yoit-on la volonté sans la con-^ naissance, pas plus qu'une perception quelconque sans le plaisir et la douleur? Ce ne sont pas là deux faits dans un seul fait, mais deux faits indissolublement associés. Quel est le phénomène dont
1. En Allemagne, nous citerons Chrétien Weiss et surtout Krug qui ne veulent voir dans le sentiment qu'une sorte d'équilibre entre la force expansive de Tàme, qui est la volonté, et la force attractive» qui est la pensée. De même, selon Herbart, le sentiment ne serait pas un fait élémentaire et résulterait d'un rapport réciproque entre les idées. M. Léon Dumonta soutenu la même opinion dans sa Théorie Kientifique de la sensibUitL
on ne peut dire aussi, avec autant de vérité, qu'il est un changement? Tout phénomène n'est-il pas quelque chose de nouveau qui apparaît? Nous admettons bien que le passage d'un état à l'autre, que la comparaison, avivent le plaisir et la douleur : « ubiquemajusgaudium, a bien dit saint Augustin, majori molestia praeceditur^ > Mais nous n'admettons pas que ce passage et cette comparaison en soient l'indispensable condition et l'essence même. Nous verrons d'ailleurs qu'ils sont attachés à tout mode d'activité en lui-même, au premier comme au second, sans nul rapport ou comparaison.
Voici encore une autre objection, qui a été surtout développée par Krug*. Il n'y a que deux directions des phénomènes de conscience, l'une du dedans au dehors, qui est celle des désirs ou des -volontés ; l'autre du dehors au dedans, qui est celle des faits de connaissance; comme les faits affectifs ne rentrent ni dans l'une ni dans l'autre, il suit qu'ils ne sont pas des états réels de conscience. De là, tout au contraire, nous concluons, avec Hamilton, qu'ils constituent une troisième classe dont le caractère propre est précisément de n'aller ni du dedans au dehors, ni du dehors au dedans, mais de ne pas nous faire sortir de nous*