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Principes de psychologie, chap. des Sentiments

2. C'est un point sur lequel nous aurons occasion de revenir.

cœur s'échauffe et s'exalte aux grandes pensées et, à son tour, il nous donne la force pour les manifester par de grandes actions. Voilà le vrai et le faux dans cette pensée si souvent citée de Yauvenargues.

Pénétrons maintenant au sein même de cette dissemblance si profonde; analysons les principaux caractères qui font du plaisir et de la douleur une classe à part et irréductible des phénomènes de conscience. Dans tout fait de connaissance la réflexion distingue deux choses : le sujet qui connaît et l'objet qui est connu. La distinction est facile quand le sujet connaissant et l'objet connu sont réellement deux êtres différents comme dans la perception du monde extérieur. Mais la dualité, quoique plus difficile à discerner, n'en subsiste pas moins, alors même que l'objet de la connaissance du moi n'est qu'une modification du moi lui-même, comme cela a lieu dans le souvenir, dans l'imagination, dans toutes les opérations mentales. La conscience fait la distinction de ces modifications accidentelles du moi d'avec le moi lui-même; elle les détache du sujet connaissant, elle se les oppose en quelque sorte, et quoiqu'elles ne correspondent à nul objet extérieur, elle ne les prend pas pour le moi lui-même. Ainsi, en pro jetant, pour ainsi dire, au dehors ses propres idées, pour les mettre en face de lui et les consi-

dérer à part, le moi leur imprime en quelque sorte, par rapport à son être propre, un certain caractère objectif. Cette objectivité, que la con-: science trouve dans tout fait intellectuel, même quand le sujet et l'objet ne font qu'un, même lorsque le moi n'est en rapport qu'avec une de ses propres modifications, cette distinction de soi: d'avec soi, voilà le caractère essentiel de toute, connaissance.

Il n'en est pas de même du plaisir et de la douleur. L'esprit ne se distingue pas des impressions* agréables ou désagréables qu'il éprouve, comme de ses idées; il est pour ainsi dire fusionné, identifié avec elles ; elles ne s'opposent pas à lui, elles ne le font pas sortir de lui-même ; rien absolument ne s'y réfère à autre chose qu'au moi lui-même ^

Contrairement à ce que nous avons dit dans la première édition de cet ouvrage, et après une réflexion plus profonde, nous ne croyons pas, comme nous le montrerons plus tard*, qu'il y ait une exception à faire même pour les plaisirs et les dour leurs renouvelés par la mémoire, en l'absence de

1. « Dans la sensation, ce qui occupe la conscience, c'est quelque chose appartenant au moi; dans la perception, c'est quelque chose appartenant au non moi... Dans un cas, ce qui occupe la conscience, c'est quelque chose considéré comme appartenant au moi ; dans l'autre, c'est quelque chose considéré comme appartenant au non moi. » (H. Spencer, Principes de physiologie, de la perception en général, II* vol., chap. xvui, trad. Ribot.)

â. Voir le chapitre a, sur la sensibilité et la mémoire.

leur cause et de leur objet. Eux aussi sont des plaisirs et des douleurs tout comme les douleurs et les plaisirs causés immédiatement parles choses préseates. Il y a de vraies douleurs ou de vrais plaisirs renouvelés, mais il n'y point d'idées de plaisir ou de douleur. >

Impossible à la conscience de les détacher du sujet sentant et d'y opérer, par aucune sorte d'abstraction, un dédoublement semblable à celui du sujet connaissant et de l'objet connu. Le plaisir et la douleur ont pour caractère propre de nous laisser enfermé au dedans de nous-mème, sans rien nous apprendre , sinon que notre existence est agréablement ou désagréablement modifiée. En d'autres termes, tandis que, suivant une formule célèbre, il y a du moi et du non moi dans tout fait de connaissance, il n'y a que du moi dans les faits de pure sensibilité, dans les sensations et les sen-: timents. Cette impuissance où est la conscience de leur donner un caractère quelconque d'objectivité,, cette subjectivité en quelque sorte indécomposable, cette subjectivité subjective, comme dit Hamiltôn, est donc le trait, essentiel qui sépare absolument tous les faits de sensibilité de tous les faits d'intelligence.

Voici encore d'autres différences, moins importantes, moins absolues, mais qui sont dignes de remarque et qui, d'ailleurs, de près ou de loin, .

se rattachent encore à cette différence fondamentale. Les idées mêmes, en laissant à part les idées absolues, les formes de Tentendement, les idées innées, les axiomes, les principes nécessaires, sans nous engager en aucune discussion sur la question de leur origine, ont un certain caractère, sinon absolu, au moins relatif, de généralité et de fixité. Leur objet, quel qu'il soit, offre certains points, certains caractères plus ou moins stables, auxquels elles demeurent , pour ainsi dire , attachées et auquel elles se laissent comparer, comme la copie à l'oiiginal. Les sciences, par leurs descriptions, leurs analyses, leurs définitions, leurs démonstrations, et même, à défaut de la science, Tobservation la plus vulgaire des choses qui nous entourent, mettent dans les esprits un certain nombre d'idées communes, susceptibles de comparaison les unes avec les autres. Enfin, alors même que certaines idées varient d'un individu à l'autre, du moins ne varient-elles pas, à chaque instant, dans le même individu.

Au contraire, il n'y a rien de fixe, rien de stable dans le plaisir et dans la douleur. Il semble que le plus ou le moins, qu'un continuel changement soient leur essence même. Quel est celui chez qui le plaisir et la douleur demeurent, deux instants de suite, au même degré? Y a-t-il au monde deux individus que la même cause, le même objet.

émeuvent de la même façon? Le vieil adage, tôt capita totsensuSj est bien plus vrai de la sensibilité que de l'intelligence ; Horace a eu raison de dire :

Quid placet aut odio est, quod non mutabile credas^?

Mais nul mieux quj i doCLii a ii mis en saillie cette continuelle mobilité de nos plaisirs et de nos douleurs: < Les principes du plaisir ne sont pas fermes et stables. Ils sont variables dans chaque particulier avec une telle diversité qu'il n'y a point d'homme plus différent d'un autre que de soimême . Un homme a d'autres plaisirs qu'une femme, un riche et un pauvre en ont de différents ; un prince, un homme de guerre, un marchand, un bourgeois, un paysan, les vieux, les jeunes, les sains, les malades, tous varient, les moindres accidents les changent, i) Ajoutons qu'on sent différemment suivant le ciel sous lequel on vit.

Montesquieu a bien dit : ^ Comme on distingue les climats par les degrés de latitude, on pourrait les distinguer par les degrés de sensibilité', d

Concluons que, s'il y a des universaux de l'entendement, en quelque sens qu'on les entende, il n'y a pas d'universaux du cœur.

Cette nature essentiellement mobile et fugitive

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