Esprit de$ Uns, liv. XIV, chap. n
des faits affectifs est une des raisons pour les*quelles ils échappent à une prise directe de la mémoire. Que la mémoire ne retienne pas les plaisirs et les peines comme elle retient les idées, voilà une assertion qui peut paraître, au premier abord, assez étrange et même en manifeste contradiction avec le témoignage de tous les hommes. Qui ne se souvient en effet de ses plaisirs et de ses douleurs? Combien la vie humaine n'est-elle pas charmée, cembien aussi n'est-elle pas attristée par le souvenir des biens et des maux qui ne sont plus? Les phénomènes de la sensibilité reviennent donc sans doute à notre esprit, mais, suivant une délicate et exacte analyse de M. Paffe \ ils n'y reviennent pas de la même manière que les idées, c'est-à-dire par une prise directe et immédiate de la mémoire. Les idées, comme plus tard nous l'expliquerons davantage, réapparaissent par leur propre vertu, tandis que les plaisirs et les douleurs ne peuvent revenir à l'esprit que par le secours et par l'intermédiaire des idées *.
La façon dont les faits affectifs se comportent
1. Considérations sur la sensibilité^ 1 vol. in-8, Paris, 1830.
Dans cet ouvrage, qui abonde en excellentes analyses psychologiques» Tauteur a pour but principal de distinguer de tous les autres phénomènes de conscience les faits purement affectifs du plaisir et de la douleur.
2. Voir, au chapitre ix, le développement de ce que nous nous bornons à indiquer ici.
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les uns à l'égard des autres, comparée aux relations réciproques des faits intellectuels, nous donne encore une autre différence caractéristique que M. Paffe n'a pas moins finement remarquée.
Les idées les plus opposées, les idées contraires, peuvent subsister à la fois, sans aucune difficulté, dans notre intelligence qui peut à l'aise les comparer. Non-seulement elles ne se repoussent pas, mais souvent elles semblent plutôt s'attirer que s'exclure, en vertu même de leur contraste. L'idée de la nuit rappelle irrésistiblement celle du jour, l'idée de la maladie celle de la santé, l'idée de la négation celle de l'affirmation. L'opposition ou le contraste ne sont-ils pas une des grandes lois de l'association des idées ? Or les sentiments et les sensations, dans leur opposition, ou même seulement dans leur diversité, ne sont pas d'accommodement si facile les uns avec les autres. Des sentiments opposés s'emparent-ils de notre âme, au lieu de coexister paisiblement, ils entrent aussitôt en lutte jusqu'à ce que le plus fort ait chassé le plus faible pour régner seul sur l'âme tout entière. S'agit-il de sentiments qui, sans être opposés, diffèrent d'intensité, c'est le plus vif qui absorbe tous les autres; s'agit-il enfin de sentiments de même nature et d'intensité à peu près semblable, ils tendent à se confondre pour n'enformer qu'un seul. Ainsi, comme le dit M. Paffe,
à la différence de rintelligence, la faculté de jouir et de souffrir semble ne pouvoir supporter de division et de partage.
Partout rhabitude agit avec les mêmes lois, comme l'a bien démontré M. Lemoine^, mais ses effets sont cependant bien différents au regard de rintelligence et au regard de la sensibilité. En diminuant la dose d'activité mise en jeu, l'habitude, on le sait, émousse les plaisirs. Aussi est-ce une maxime de la plus vulgaire sagesse, qu'il faut les ménager pour les faire durer. A la longue et trop souvent répétés, ils deviennent fades et languissants. Juvénal a bien dit :
Yoluptates commendat rarior usus.
Mais si l'habitude émousse le plaisir, heureusement pour nous, et comme par une sorte de compensation, elle produit le même effet sur la douleur. <i Si nos douleurs et nos plaisirs conservaient toujours la même vivacité, le corps et l'âme, a bien dit un moraliste contemporain, n'existeraient pas*. » Avec l'habitude ou, ce qui est la même chose, avec le temps, ce consolateur par excellence, les douleurs les plus vives de l'âme
1. Habitude et instinct, chapitre sur VhaHtudeet la sensibilité^ Ia-18. Bibliothèque philosophique de Germer Raillière. % Laténa, Étude de Vkammé,
et du corps deviennent moins insupportables. C'est là, pour ainsi dire, la grâce d'état de ceux qui souffrent. Le temps, a dit Sophocle, est un Dieu facile ^ Selon saint Augustin, le temps guérit la douleur, « tempus dolorimedetur*.» Voltaire, dans le joli conte des Detuc consolés, nous montre les deux inconsolables, la femme désolée qui a perdu son époux et le philosophe marié qui a perdu son fils, se revoyant trois mois après, tout étonnés de se trouver d'une humeur très-gaie. « Us firent ériger une belle statue au Temps, avec cette inscription : ' '■' A celui qui console '. »
Or c'est un effet tout contraire que l'habitude produit sur l'intelligence. En émpussant, en rendant moins vifs les sentiments et les sensations qui se mêlent aux idées et qui les offusquent plus ou moins j il se trouve qu'elle rend par là même indirectement les idées plus vives et plus distinctes. Plus les actes d'attention sont nombreux et répétés, plus nos connaissances gagnent en précision et en clarté.
Il n'importe pas moins, d'autant que la psycho-