‹ Du plaisir et de la douleurChapitre 17 sur 107 · Confessions^ liv. IV, chap. vm · texte numérisé non relu

Confessions^ liv. IV, chap. vm

3. « L'ancienne Ëcole a raison, elle qui Va. si rarement, ab assuetis non fU passio, habitude ne fait point passions n (Voltaire, Questions encyclopédiques, art. Rare.)

logie touche ici à la morale, d'éviter toute confusion des faits affectifs et des faits volontaires.

Si les rapports sont intimes entre la sensibilité et rintelligence, ils ne le sont pas moins entre la sensibilité et la volonté. Non-seulement on ne veut que ce qu'on connaît, mais on ne veut que ce qu'on désire; or le désir est un phénomène qui appartient à la sensibilité. L'attrait du plaisir, l'appréhension de la douleur, voilà les stimulants énergiques de toute notre activité en ce monde. On dit que la sensibilité nous émeut; cela est vrai, non pas seulement au sens métaphorique, mais au sens propre ; elle nous fait vouloir et agir, elle nous met en mouvement. Sans elle on ne voudrait jamais rien. C'est à cause de l'intimité de ces rapports que quelques philosophes ont plus ou moins confondu les inclinations, les désirs de la sensibilité avec les déterminations de la volonté. Ainsi Malebranche définit la volonté : la faculté de re- ' cevoir des inclinations ou le mouvement naturel qui nous porte vers le bien en général. Ainsi, selon Condillac, la volonté est « un désir absolu déterminé par l'idée d'une chose qui est en notre pouvoir. » Son disciple Deslutt de Tracy la définit de la même manière : la faculté de sentir des désirs*.

1. « On donne le nom de volonté à cette admirable faculté que nous avons de sentir des désirs. » {Idéologie, i^ partie, cbap. y.)

Gomment peu à peu un désir s'accroîl-il jusqu'au point d'entraîner et de dominer la volonté? C'est une question d'un grand intérêt pour la psychologie et pour la morale. Contentons-nous de dire, sans pousser plus loin l'analyse, que le désir arrive à ce degré de puissance par la persistance de notre imagination à nous en représenter l'objet, par la concentration de notre pensée sur le bien, sur le plaisir qui en est attendu. De là les tentations, qui ont été analysées, avec tant de subtilité et de profondeur, par les moralistes, par les théologiens et les casuistes. Avec quelle vérité l'auteur de Vlmitation n'a-t-il pas décrit, en deux lignes, les phases principales de leur force croissante, depuis qu'elles commencent à s'insinuer dans Tâme, jusqu'à ce qu'elles y régnent en souveraines et subjuguent la volonté ! « Une simple pensée s'offre d'abord à l'esprit, puis une vive image que se forme l'imagination, puis le mouvement déréglé et enfin le consentement ^ » Mais autre chose est le désir, autre chose est le consentement.

Nous pouvons vouloir ou ne pas vouloir, nous pouvons nous résoudre en tel ou tel sens, ou bien en tel ou tel autre ; nous pouvons commencer ou

1. « Nam primo occurrit menti simplex cogitatio, deinde fottis imaginatio, postea delectatio, et motus pravus et asscnsio. » (Lib. I, cap. XIV.)

ne pas commencer, continuer ou interrompre tel ou tel acte; c'est en quoi consistent notre liberté et notre responsabilité. Le désir, au contraire, naît en nous et subsiste en nous malgré nous, il dépend sans doute de nous de lutter contre lui, de céder ou de combattre, mais non de l'éteindre dans notre cœur. Nous pouvons aller au-devant de certaines causes de plaisir, nous mettre plus ou moins en garde contre certaines causes de dou* leur ; mais ces causes étant données, le plaisir et la douleur s'imposent à nous, malgré nous. Il dépend seulement de nous de consentir ou ne pas consentir. « Si nous ne sommes pas libres de sentir, dit Maine de Biran, nous le sommes de consentir. Pour consentir il faut que l'âme, que le moi se rende présent aux affections sensibles qu'il ne fait pas et qu'il y participe, s'y complaise ^ t> On n'est jamais en liberté d'aimer ou de cesser d'aimer, a dit La Rochefoucauld. Les peines et les plaisirs nous viennent des dieux ; ce sont les dieux qui dispensent le rire et les larmes ; voilà comment Homère et Sophocle expriment poétiqueitient ce caractère des impulsions de la sensibilité, en opposition aux libres déterminations de la volonté. Nous retranchons donc de la sensibilité d'abord

\. Es ais d'anthropologie. Vie de Vesprit

(GÀRACTÊRES t)ES PAIT8 AFFECTIFS il

tout ce qui appartient au corps, et non à l'âme, ] puis les idées, même les plus humbles et les plus confuses, qui toutes sont du domaine de l'intelli* gence, puis enfin toutes les déterminations qui sont le propre de la volonté, pour ne lui donner en partage que le plaisir et la douleur. Dans notre langue psychologique, la sensibilité ne sera rien de plus, et rien de moins, que la faculté d'éprouver du plaisir et de la douleur. Ainsi, d'ailleurs, nous nous conformons, loin d'innover, à la langue de tout le monde et à celle des grands écrivains du xvir siècle ^ En outre, parmi les psychologues eux-mêmes, nous suivons l'exemple de Jouffroy et d'autres auteurs récents dont les ouvrages font autorité dans la science*.

1. Voici encore quelques exemples tirés des grands auteurs à l'appui de cette signification que nous donnons au mot de sensibilité : c II y a un excès de biens et de maux qui passent notre sensibilité. » (La Rochefoucauld. )

« Il est bien certain que ce qui s*appelle sentiment du cœur et en général sensibilité commence par les yeux. » (Bossuet, Traité de la concupiscence, chap. ix.)

L*auteur, quel qu'il soit» Bossue t ou Fénelon, du sermon sur les obligations de la vie religieuse, parle ainsi : c Une vive amitié cause aux deux époux des délicatesses, des sensibilités, des alarmes. » Malebranche se sert du mot sensibilité pour signifier rimpression, la prise sur les sens. Ainsi il recommande de ne pas donner « trop de sensibilité au style ».

2. Dans la Théorie des facultés de Vâme humaine, qu'on trouve dans ses Mélanges, Jouffroy définit la sensibilité : « Celte susceptibilité d'être affecté péniblement ou agréablement par toutes les causes intérieures ou extérieures et de réagir vers elles par des-

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mouvements d'amour ou d« lutine, de désir ou d*espérance, qui sont le principe de toutet les passions. » M. Damiron définit de la même façon la seilfibilité dans son Cours de psychologie» M. Franck, dans VsatÛde Seiisibilité du DictiomMire des sciences philosophiques^ donne aussi la même signification. L*auteur de la Théorie scientifique de la sensibilité, M. Léon Dumont, entend comme nous, fif sensibilité, la faculté d^éprouver du plaisir et de la douleur. De même aussi M. Janel dans son Traité été' meniaire dé philosophie.

CffAPITRE III

Insignifiance et tautologie des diverses définitions du plaisir et de la douleur. — On ne peut les définir que par leur cause. — A quelles conditions un être est sensible. — Activité, conscience, unité, finalité. — Fin de l'activité propre A tous les êtres \i^ vants. — Tendance fondamentale à persévérer dans Tètre. — Autant cette tendance comprend d'énergies spéciales, autant U y a de sources particulières de plaisir et de douleur. — Le plaisir est concomitant à tout développement libre et régulier; la douleur à tout empêchement ou contrariété. — De Tactivité normale dans chaque être. — La doctrine de révolution laisse elle-même subsister une activité normale. — Différence entre Texercice de Tactivité qui engendre le plaisir et une dépense excessive de force d*où natt la douleur. — Diverses conditions de la perfection ou de Timperfection d*une énergie. — Perfection de l'objet. — Comment elle se ramène A la perfection de l'énergie.

Il semblera peut-être que nous aurions dû cominencer par une définition du plaisir et de la dou* leur. Mais le plaisir et la douleur, comme tout ce qui est simple, comme toutes les qualités sensibles, se refusent par leur nature même à une définition nominale ^ Que sont-ils donc? Ils sont ce

1. « Le plaisir ou la douleur parait consister dans une aide ou

que nous les sentons et ils ne sont pas autrement que nous les sentons, voilà notre seule réponse. Aussi toutes les définitions qu'on a voulu en donner ne nous apprennent-elles absolument rien sur leur nature; ce ne sont que de vaines répétitions de ce qu'il s'agit de définir, d'insignifiantes tautologies où les termes seuls sont changés. D'après Cicéron : a Omnes, jucundum motum quo sensus hilaretur, grœce li^oviv, latine voluptalem vocant*.» Mais que savons-nous de plus sur le plaisir, quand on nous a dit que c'est un mouvement agréable dont les sens sont réjouis? Saint Augustin nous apprend bien quelque chose en définissant la douleur : le sentiment de l'âme offensée de quelque obstacle qu'elle rencontre dans le gouvernement du corps*; mais c'est à la condition de faire intervenir dans sa définition une des causes de la douleur, à savoir le dérangement des organes.

Charron ne nous apprend rien plus que Cicéron lorsqu'il nous dit : « La volupté est un mouvement et un chatouillement plaisant, comme à l'opposite la douleur est un sentiment triste et

un empêchement notable. Favoue que cette déftnitton n*e8t point nominale et qu*on n*en peut point donner. » (Leibniz, NouoeoM» Essais, liv. Il, chap. xx.)

i. De finibus, ii, 3.

2. « Gum afflictiones corporis moleste sentit anima, actionem suam quœ illi regendo adest, turbato ejus temperamento impediri ofifenditur; et hœc ofifensio dolor vocatur. » (De Gen., cap. xiv )

déplaisante » De même en est-il de cette définition de Bossuet : c Le plaisir est un sentiment agréable, qui convient à notre nature; la douleur un sentiment désagréable contraire à la nature^. » Y a4-il plus de lumière dans cette définition de Maupertuis : « Le plaisir est toute perception que l'âme aime mieux éprouver que ne pas éprouver ; la peine toute perception que l'âme aime mieux ne pas éprouver qu'éprouver'*. »

De même en est-il de ces définitions que nous trouvons citées dans le Dictionnaire des sciences médicales : « La douleur est une sensation incommode qui agite notre économie. » Ou bien u Une perception incommode et confuse provenant d'une lésion quelconque des fibres nerveuses*». Autant vaudrait dire que le plaisir est un plaisir, ou la douleur une douleur. Ne sont-ce pas là des définitions de même nature que celle de la lumière dont se moque Pascal? <i J'en sais qui ont défini la lumière en cette sorte: la lumière est un mouvement luminaire des corps lumineux. Gomme si l'on^ pouvait entendre les mots de laminaire et de, lumineux sans celui de lumièreM » De même, ajoutons-nous^ on ne peut entendre ceux d'agré-

i.Dela Sagesse, liv. III, chap. xxxvin.

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