Recherche de la vérité^ liv. iV, cliap. i
3. « Unaqueeque res, quanluin in se est, in suo esse perseverare conalur. » (Prop. 6 }
« Conatus quo unaquaeque res in suo esse perseverare conatur, nihil estprœter ipsius rei actualem essentiam. » (Prop. 7.)
à cette tendance le nom de désir, c cupiditas ». Le désir est, dit-il, l'essence même de l'homme.
L'amour de soi,dont Jouffroy, dans ses Mélanges philosophiqueSy fait le principe unique de tous les mouvements les plus variés, et en apparence les plus contraires, de la sensibilité, est ]a même chose, sous une autre forme, que la tendance à persévérer dans l'être, que le désir de Spinoza, que l'inclination fondamentale au bien de Malebranche. « L'amour de soi, dit-il, est la loi suprême et fatale de la force sensible dominant tout et expliquant tout dans la sphère sensible, et les phénomènes et la sensibilité elle-même. » Telle est la cause première du plaisir et de la douleur. Il y a plaisir toutes les fois que l'activité de l'âme, ou bien celle d'un être vivant quelconque, s'exerce dans le sens des voies de sa nature, c'est-à-dire dans le sens de la conservation ou du développement de son être ; il y a douleur au contraire toutes les fois que cette activité est détournée de son but et empêchée par quelque obstacle du dedans ou du dehors*.
Tout ce que nous venons de dire suppose dans
1. Cette expression d*amour de soi nous semble moins exacte, parce qu'elle est plus restreinte, que celle d'amour de^ Têtre. C'est un point sur lequel nous aurons à revenir quand nous traiterons de la sensibilité par sympathie et que nous combattrons les théories dualistes sur la sensibilité. Voir notre chapitre Tin.
chaque être rexistence d'une activité normale, un type de l'espèce et de nos facultés, auquel se rap* porte, par conformité ou déviation, par harmonie ou désaccord, tout plaisir, comme toute douleur. Mais ici nous paraissons courir le risque de nous trouver aux prises avecl'école de l'évolution, selon laquelle il n'y a point de type de l'espèce, point d'activité normale, rien qui ne soit sujet à changement et transformation.
Nous croyons que, sans entrer dans une discussion approfondie avec les évolutionnistes, nous pouvons nous borner à faire remarquer que l'évolution, quand elle serait démontrée, laisserait subsister intacte, au moins pour longtemps encore, l'existence de l'activité normale et par conséquent la théorie de la sensibilité dont nous en faisons le fondement. De là un accommodement possible, sinon définitif, au moins d'une durée très-satisfaisante, quoique provisoire.
En effet, même en supposant qu'il fût prouvé qu'il n'y a point de type absolu de l'espèce, que toutes les espèces, y compris la nôtre, vont en se transformant, les plus zélés partisans de l'évolution sont bien obligés de convenir que ces transformations ne s'opèrent pas, du jour au lendemain, au gré de leur impatience, et qu'elles ne sont certainement pas des changements à vue. Pour trouver où les placer, il faut reculer les temps
et prodiguer les siècles. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'on a beau remonter à bien des milliers d'années; si loin que notre expérience puisse s'étendre, nul n'en a pu montrer encore une seule accomplie, ni simplement en voie de s'accomplir, non -seulement dans l'homme, mais dans aucun animal, même dans les organisations inférieures. J'en conclus qu'entre ces intervalles à long terme, avant que s'achève la métamorphose de l'être ancien en un être nouveau, avant qu'il y ait lieu de faire je ne sais quelle psychologie nouvelle, il y a une perspective fort rassurante de stabilité et de durée pour l'activité normale actuelle, et pour la psychologie du plaisir et de la douleur que nous y rattachons tout entière.
Si même, en ajoutant les siècles aux siècles, un temps doit en effet arriver où s'opère ce merveilleux changement, il y aura toujours une activité normale. Ce ne sera plus sans doute la même, mais elle devra remplir exactement le rôle de celle dont elle aura pris la place; elle devra, comme elle, être en rapport avec la nature, avec les tendances et les facultés de l'être nouveau engendré par cette lente et tardive évolution, sinon cet être ne pourrait exister. Si donc, en ce tempslà, il y a encore des psychologues qui étudient le plaisir et la douleur, c'est, comme nous, sur cette activité normale qu'ils devront s'appuyer.
Notre théorie de la sensibilité n'a donc pas, à ce qu'il semble, de grands risques à courir de l'action plus ou moins perturbatrice de l'évolution, et nous pouvons passer outre, sans nous en inquiéter davantage.
En n'abandonnant pas cette ferme base de l'activité normale, sans laquelle jamais nul être n'a existé et n'existera, qu'il y ait ou qu'il n'y ail pas d'évolution, nous n'aurons pas de peine à nous défendre contre cette autre objection que nous adresse M. LéonDumont.
L'exercice de nos facultés, comme d'une force, quelconque, étant une consommation, une dé pense d'activité, si, conformément à notre théorie, le plaisir consistait dans l'exercice de nos facultés, comment le distinguer de la douleur, qui ellemême, d'après nous, n'est qu'une diminution d'activité ? L'identité du plaisir et de la douleur, telle serait la conséquence étrange de l'explication que nous prétendons donner; d'où notre adversaire conclut que le plaisir consiste, non pas à dépenser de la force, mais tout au contraire à en recevoir.
Est-ce bien là une autre théorie, en contradiction avec celle que nous croyons la vraie ? Sans doute recevoir et dépenser , pris en eux-mêmes, sont deux choses fort différentes ou même opposées ; mais néanmoins il arrive qu'elles se suppo-
sent, loin de se contredire, dans le sein de Factîvité normale des êtres vivants, qui ne peut subsister qu'à cette double condition, connexe et réciproque, de recevoir et de dépenser. Qu'il y ait augmentation ou réception de force en un être vivant, sans quelque écoulement proportionnel , tout aussitôt se produirait cet excès en plus, non moins nuisible, non moins douloureux, que l'excès en moins. D'un autre côté, la dépense toute seule, si elle n'était immédiatement compensée par quelque augmentation correspondante, ne deviendrait pas moins promptement un défaut, un déchet et en conséquence une douleur *. Remarquons d'ail-^ leurs que l'énergie d'un être vivant a cela de propre que, loin de s'épuiser, à moins d'excès, elle grandit et se fortifie par l'action, tandis qu'elle dépérit par le repos. Le plaisir est une dépense, sans doute, mais équilibrée et proportionnée ; la douleur est aussi une dépense, mais sans compensation et disproportionnée. Ainsi s'efface, ou plutôt ainsi se concilie et se neutralise, au sein de l'harmonie de l'activité normale, cette prétendue antithèse de la force reçue et de la forcé dépensée. L'une ne va pas sans l'autre; l'une suppose l'autre, de telle sorte qu'on ne peut les
1. Objection de Léon Dûment. Voir dans \9, Revue philosophiqtie du l*' mai 1875, notre article sur la Cause du plaisir.
considérer à part ni les opposer Tune à l'autre, sans se placer en dehors de cette activité normale, de cette harmonie qui est le propre de Tètre vivant.
Considérons maintenant dans ses divers effets le jeu de l'activité normale, ce grand et unique principe du plaisir et de la douleur. Tous les modes, sans exception, de cette activité, soit l'activité motrice et vitale, soit, l'activité intellectuelle et volontaire, sont accompagnés de plaisir ou de douleur, selon qu'ils s'exercent sans empêchement dans le sens de ce grand but de la conservation, ou selon qu'ils en dévient et tournent à la destruction ou à l'amoindrissement de notre être^ Le plaisir, a dit profondément et poétiquement Âristote, est le complément de l'acte; il le complète, non comme une qualité qui existerait dans l'âme préalablement, mais plutôt comme une fin qui vient se joindre au reste, comme la fleur de la jeunesse à l'acte heureux qu'elle anime ^. Ainsi le plaisir s'ajoute naturellement, comme par surcroît, à l'exercice libre et régulier de l'activité, ou plutôt, suivant une autre expression d' Aristote, cette activité le porte en elle-
rale à Nieomaque, II* liv., chap. m.)
S. Morale à Nieomaque, liv. X, chap. ir, trad. de B. SainU Hilairc.
même dans la plus intime et la plus indissoluble des unions.
Selon Hamilton, cet habile et pénétrant interprète de la doctrine d'Aristote, le plaisir est l'efflorescence de la perfection de l'acte. Chaque pouvoir de l'âme, chaque action de l'âme sur le corps est à la fois la faculté d'une énergie spéciale et la capacité d'une douleur et d'un plaisir appropriés qui accompagnent cette énergie. Le plaisir et la douleur sont des phénomènes concomitants ou des contre-phénomènes de chaque énergie particulière ^
En même temps que l'explication du plaisir et de la douleur, nous avons celle de leur plus ou moins grande intensité. Plus est parfaite l'énergie déployée et plus elle est agréable ; plus elle est imparfaite et empêchée et plus elle est désagréable, ïl faut, dit Aristote, que l'esprit qui contemple et
1. Voici comment il définit la cause du plaisir et de la douleur : « Pleasure is a reflex of the spontaneous and unîmpended exer<* tion of a power of whose energy we are conscious; pain, a reflex of the overstrained or repressed exertion of such a power. » (MetaphysicSy liv. II, chap. XLi.) Voir ce chapitre et les suivants pour sa théorie de la sensibilité.
Alexandre Bain restreint, à ce qu'il semble, à l'activité vitale une loi qui est générale et s*étend à tous les modes de Tactivité. Aussi cherche-t-il à lui donner pour complément une autre loi qu'il appelle: loi de stimulation. « States of pleasure are connected wiih an increase, and states of pain vith an abatement of some, or ail, of the vital functions. » (Intelligence und sensés, 2«éd., Lond., 1864, p. 289.)
DE LA CAUSE I>U plaisih 69
que ce qui est contemplé soient ce qu'ils doivent être. Mais comment seront-ils ce qu'ils doivent être ^'un et l'autre? Quelles sont les conditions de la perfection d'une énergie ou d'une faculté? On peut en distinguer deux sortes : celles qui regardent le sujet ou le pouvoir lui-même qui est en exercice, et celles qui regardent l'objet sur lequel elle agit, quoique en dernière analyse, comme nous le verrons, les unes et les autres se ramènent à l'activité du sujet, hors de laquelle il n'y a absolument ni plaisir ni douleur. Au premier point de vue, une énergie est parfaite quand la faculté et ses organes, comme le remarque Aristote, sont en bon état, quand ses manifestations ne demeurent pas audessous de la plénitude naturelle de sa puissance, et aussi quand elles ne l'excèdent pas. En effet, si le plaisir vient de l'activité, il ne dépend pas seulement de la quantité, mais aussi de la qualité de l'activité, en rapport avec la nature de l'être qui en est le sujet, c'est-à-dire, encore une fois, de l'activité normale. Audelàd'un certain degré, l'activité se fatigue et s'épuise; d'agréable elle devient douloureuse, alors que, dépassant ses forces et ses limites naturelles, elle tourne à sa propre ruine, c'est-à-dire à celle de notre être même, au lieu de concourir à notre conservation et à notre dévô' loppement. Toutes les fois que cet excès a lieu, la douleur est là pour nous avertir énergiquement
que, sous peine de vie, il faut s'arrêter et se garder de passer outre. Le plaisir est donc généralement attaché aux activités moyennes et proportionnées; s'il arrive cpi'une activité extraordinaire, excessive, fasse briller un instant des éclairs de plaisir, bientôt elle est suivie d'abattement et de douleur. C'est en effet une loi générale de la sensibilité, que tout exercice de nos forces physiques ou intellectuelles, si agréable qu'il soit d'abord, se change bientôt en une douleur quand il devient trop vif et trop prolongé : « in prœcipiti est voluptas, a bien dit Sénèque, ad dolorem verçit nisi modum teneat*. »
Tout en constatant la grande loi qui fait dériver le plaisir de l'activité, Lévêque de Pouilly n'a pas moins bien marqué cette restriction qui la borne et au delà de laquelle commence la douleur : « 11 y a, dit-il, un agrément attaché à ce qui exerce les organes sans les affaiblir. Il y a aussi un agrément attaché à ce qui exerce l'esprit sans le fatiguer*. > Donc une énergie quelconque peut être plus ou moins imparfaite et, en conséquence, plus ou
i. Epist. xxui.
2. Théorie des sentiments agréables^ in-12, Paris* 1769. Cet ouvrage, aujourd'hui trop oublié, a eu cinq éditions. Raid, en traitant du plaisir et de la douleur, le mentionne avec de grands éloges : « C'est un sujet, dit-il, qui a été parfaitement traité par un écrivain français dans un ouvrage inlitulé : Théorie des Untiments agréables. »
moins douloureuse, de quatre manières différentes, qui s'opposent deux à deux, comme trop forte, ou comme trop faible, comme trop prolongée ou trop courte.
Mais une énergie ne sera parfaite qu'autant que son objet remplisse certaines conditions. Tout objet n'est pas également propre à en favoriser le développement complet. Il faut non-seulement qu'il la mette en jeu, mais qu'il la fasse se déployer tout entière, sans toutefois la pousser jusqu'à la fatigue et l'épuisement. Là se trouve la raison de l'agrément de tel ou tel objet ; voilà pourquoi il y a des choses qui nous plaisent davantage, d'autres moins, d'autres enfin qui nous déplaisent. Un objet est-il trop simple, ou trop insignifiant, pour donner lieu à quelque déploiement de notre activité, il nous laisse presque insensibles. Est-il au contraire trop compliqué pour que notre intelligence puisse, sans fatigue, en saisir les rapports, il nous est désagréable, à moins que nous ne soyons stimulés à l'étudier par quelque intérêt particulier.
Mais on voit comment, en définitive, les causes externes ou les conditions objectives se ramènent toujours à la cause interne et subjective qui est le déploiement de l'activité. Que l'activité soit excitée du dedans ou du dehors, c'est toujours à elle, et à elle seule, qu'il faut en revenir, si l'on veut re-
èâ DE LA CAUSE DU PLAISIR
monter à la source unique du plaisir et de la douleur ^ L'objet n'est pas agréable par lui-même ; il Tie Test qu'autant qu'il favorise la perfection de l'énergie,
1. Quand nous avons supposé qu*il pouvait y avoir quelque agrément dans certains objets, nous ne Tavons pas entendu d'une autre façon. Nous croyons donc n'avoir pas mérité le reproche de contradiction qui nous a été fait à ce propos par M. Conrdaveaux» dans son ouvrage sur les Causes du rire. Mais cette critique était pour nous un avertissement d*être plus clair et plus précis sur ce point important.