CHAPITRE IV
Impressions mondaines au sujet de la mort — Amour de la vie, le premier de tous les plaisirs. — Crainte de la mort, la plus grande des peines. — Comment toute la sensibilité en est continuellement affectée. — De quelques travers d'esprit et de sentiment où nous jette l'appréhension de la mort. — Mauvaise foi et sophismes dans nos raisonnements au sujet de la mort. — Hommes et mortels, expressions synonymes. — Diverses impressions à la nouvelle d'une mort. — Ëtonnement et stupeur du premier moment. — Puis mauvaise humeur et récriminations contre celui qui est mort. — Tactique des vivants à regard des morts. — Méchantes querelles que nous leur faisons pour s*étre laissé mourir. — Exception chimérique où chacun cherche à se placer. — Tactique semblable à l'égard des malades. — Citation de Xavier de Maistre. — De la commisération pour les morts. — Quel sentiment T homme sage doit avoir sur la mort? — Faut-il y penser toujours, ou ne faut-il y penser jamais? — Deux excès. — Résignation à la loi commune. — Sage précepte de Descartes. — Aimer la vie sans craindre la mort.
Qu'on rentre au dedans de soi pour observer d'où naît le plaisir et d'où il se répand dans toute l'âme, ou qu'on examine ce qui fait jouir et souffrir les autres hommes, ou bien encore qu'on interroge les observateurs les plus profonds de la nature humaine, on s'assure également, par toutes
ces diverses voies, que l'activité normale, qae révolution de Tètre suivant sa loi, ou cette même activité empêchée et contrariée, hors de son équilibre naturel, est la cause unique, la règle et la mesure de tous les plaisirs et de toutes les douleurs. Non-seulement il n'est pas un seul mode d'activité que le plaisir ou la douleur n'accompagnent à quelque degré, mais il n'est pas un seul fait affectif, même les prétendus plaisirs passifs du repos physique ou moral, qui ne soit l'effet de l'activité; enfin il n'est pas un ressort de notre être physique et moral qui ne soit cause de quelque plaisir ou de quelque peine, selon qu'il joue librement ou qu'il est empêché. Nous pouvons donc dire avec Virgile:
Hinc metuunt cupiuntque, dolent gaudentque^
La tendance fondamentale à persévérer dans l'être se manifeste en premier lieu, et d'une manière immédiate, par l'amour de la vie, par le plaisir de vivre, plaisir qui est au cœur de tout ce qui respire. Il y a, non-seulement dans l'homme, mais dans toute la nature animée, un immense désir de vivre, comme dit Pline l'Ancien : « vivendi immensa cupido. » Qu'il est doux d'être au monde et quel bien que la vie ! C'est le cri de tous les êtres
i. En., liv. Yï, V. 733.
vants, au sein même de la douleur, au sein des plus affreuses tortures physiques et morales* Sauf de rares exceptions, telles que le dévouement et le suicide, dont nous n'avons pas à nous occuper, nons voyons cet amour de la vie comprendre et dominer tous les autres amours ou plaisirs, comme Tinclination fondamentale à persévérer dans Tètre comprend et domine toutes nos autres inclinations. Pourquoi le sentiment de rètre est-il pour nous le premier des plaisirs en date, en durée et en étendue? Pourquoi aimonsnous par dessus tout Texistence? c'est que la vie, comme l'a dit profondément Aristote,est une sorte d'acte ^ c'est que nous n'existons que par la continuité de cette activité qui est notre essence même et la source de tout plaisir. Nous n'aimons pas seulement la vie à cause deâ biens et des plaisirs dont elle nous permet de jouir ; nous l'aimons pour elle-même, indépendamment de tous les biens, de toutes les circonstances,', qui peuvent plus ou moins nous y attacher; nous l'aimons même en dépit de tous les mahleurs, de toutes les souffrances qui devraient nous la faire prendre en haine. Il y a la joie de l'existence, « the enjoyement of existence, » comme
i, ri 5e Ctt>Y) èvépYsia tic èorC (Morale à Nicomaqtke, liv. X chap. IV.)
dit Hamilton^ qui n'a pds d'autre cause que la: conscieuce même d^xisjter, i ) ; :
! Si, dans le train ordinaire des choses, dans rétat de santé, nous ne pji:ei)on$ pas beaucoup de garde à cette joie del>xistçQçe, c'est à cause de sa eoatinuUi,: h mm^, ^; j'hahUude et du défaut de saillie; mais Jl n'en ^t plps de même (famé nous sommes menacée i^h p^di^e. Alors ce gentiment apjmiialt dans.iout^ sa vivacité, dans * toute sa fonce» Lagraa^ew de Istcrainjte de la mort donne bien Ja mesura d$:la|;^Buvle^r,de| Famour dç la vie ; ,ees dieux, sentiinents de.notre cœur sont en exaotQ prçportipB l'un d^ l'antre. Comme l'appréhension .de la- moit met en son ;plus grand relief le. plaisir; deiviyrej, c'est de. ce point de vue, en ; renversant des traits, que nous allons le, considérer.
I^a tendaq^Ge à se^^nserverdans l'être, étant le principe W^fflie ilu plaisir.et de la douleur, il est naturel de parler d'abor4 du sentiment immédiat qu'elle fait naître dans l'âme, c'est à dire de l'amour de l'être, ou, ce qui revient au même, de la crainte de le pçrdre, d'autant que, de près ou de loin, et pendant la vie tout entière, elle affecte profondément l?i, sensibJiUté^ Par qe|te craiiite, toute la vie est comme voilée et assombrie ; pas de bonheur qui dure, rien de si plaisant à quoi ne se mêle, pour l'empoisonner, cette funèbre per-
fipectîve. C'est, comme on Ta dit bien avant nous, le squelette hideux et ricaneur, à pei^e diéguisé, de la danse maoabie qu'on aperçoit sournoisement rOt tragiquement mêlé, par un affreux contrastera toutes les grandeurs, àtQute& lôsjei'QS pt< à toutes le& fêtes 4e ce ,moi|de. • A aucune époque ! on ne trouve de plus vives* et ,pluS' saisis^aates expressions de celte^épouvante^ de la mort qu^àu moyen 'fige,^mais, sou^de^ formes j)lus ou mains adoucies, on voit le* même seatime&t dans le oœur de rhomme^de tous les temps, d^ tous les pays et aU'seiii de toutes les religions. Ainsi Cicéron s'é*- ^iBj 4oul ^ommeuapère de l'Églisaou un moine : € Quel bonheur peut-il y avoir dans la vie, alors ^ue, jour et' nuit^ il faut ppnser qu'à chaque instant la mort paut venir f? »...
- Non«seulemeAt toute joie es* ce monde est diminuée, mais que de douleurs> sont accrues» et quelle doulew^suprêmO' couronnant toutes les autires. découle ^de ce -grand mal de ia mort? Qui ae^'est ;écr^, ou qui ne s'écriera, avec l'Écriture :. Siccine mors amara sepava^ ! c'est donc ainsi qu&l'amère mort sépare ! Mais no^us n'avons nullement la pensée ile sonder toutes les profondeurs et toutes les angoisses d'un pareil sujet ;^ nous ne. regarderons pas au delà, de la tombe ;
i. « Quœ potes{ in vitâ esse jucunditas quum (lies el noctes cogUandum-sit Jain'jamque' es9emorienchim?i (F* Tuscidane,)
nous n'essaierons pas d'aller sur les traces de tant de sages, de moralistes, de théologiens, de grands prédicateurs, qui en ont su tirer de si grands enseignements et de si salutaires leçons.Qu'ajouter, d'aÂUears, qui ait quelque importance et quelque moralité nouvelle, à leurs analyses, à leurs tableaux , à leurs préceptes? Aussi, sans exclure cependant tout enseignement moral, nous prendrons de pré* férence ce grand sujet par quelques-uns de ses petits côtés, en relevante à un point de vue plus mondain que religieux et moral, certains travers d'esprit et de sentiment où cette pensée de la mort, si pleine de trouble et d'effroi, jette habituellement la plupart des hommes.
Rien de plus singulier, de plus en dehors de la logique et du sens commun, quand on les examine de sang-froid, que les raisonnements en usage pour nous amuser et nous étourdir, malgré tant de sinistres • avertissements tout le long de la route, malgré les lois mêmes de la nature. Qu'ils sont peu solides, peu spécieux même, et peu propres à faire des dupes, si nous n'avions pas un si grand désir de l'être, si nous n'avions pas un parti pris de fermer les yeux et de nous tromper nous-mêmes 1
De même qu'il y a des sophismes de la passion ou des sophismes de l'amour-propre, et bien d'autres encore, de même il y a, on peut le dire, des
sophismes de la mort, dignes sans doute de quelque indulgence, mais qui ont bien aussi leur importance et leur danger dans la conduite de l'esprit et de la vie, quoiqu'on ne les rencontre dans aucune logique, même au chapitre des faux raisonnements dans la vie civile de VArt de penser.
Tout ce qui vit meurt, mais l'homme seul, entre tous les êtres vivants, a le triste privilège de prér voir la mort, par où il semble payer en quelque sorte la dure rançon de la supériorité de sa raison. « La mort, dit très-bien La Bruyère, n'arrive qu'une fois et se fait sentir à tous les moments de la vie ; il est plus dur de l'appréhender que de la souffrir K » De là encore cette mélancolique pensée du même moraliste: « Je doute que le ris excessif convienne aux hommes qui sont mortels'. » 11 en est de l'humanité tout entière comme du héros de Virçile destiné à mourir jeune; elle aussi, elle porte un nuage au front:
Sed frons lœta parum'.
C'est de là sans doute qu'entre tous les êtres vivants, les hommes, par une sorte d'excellence dans cette grande et commune misère, se sont dé-
' ! Chapitre de r/^oimm^. "
S. Ibid, On peut rapprocher cette pensée de ce dur atiathëme de Bossuet contre Molière : c Malheur à celui qui rit t •
*à. Marcellus, fin du Vl"* chant de VÉnéide»
cerné & efinc^Hiéines te triste «loni de '^ioeMidla'^ comme ^'ik étaient les seuls 'mortels deTùnivers^ comme s^ils>àvaient seuls le prcvilége de la mopt» Hommes et mortels, «aBgri-moftalés^») quelle ^j^as triste etplus significative synonymie, en usage ^^ lement chez tous, andens et moderàes*, poêles; m6ralidte», théologiens ! Nos yeux et noire ped^ée se défourâ^ht «ve^'bori^eur de cette- fin littalej ({noique la religion, la^ philosophie^ la nlorïde nous oonviénl à Tetivisagër 'avee . sang>froi<l, avec courage, avèo résignation -et 'même »V6C es{)é* rfimce. Que de répugnance à ()rendre,<mème'en pteîne santé, des dispositions en prévièion-du tai<^ nientoû noud me serons pltls ^ t Gomme-én détoilrn^ les^regards de cBtte^ limage affi^use! c Lesoleil ni/la mort, dit La Rocheft^udaiuld', ne^^se^pedvent regâtrderiûieîaiènt. » Que si ^ néanmoins. ndulB/ ne pouvons nous eDapèdifi^'^d'y -penfiér^; avec qu^)6 naïveté nous^isntrepretions de nous persiiada^iquej par je ne sais quel singulier privilège, par quel miracle de position, ou de nature et de conformsiitfon^ nous soqipes à Tabri ies cQupsf que la mcHt fait pleu^^oir autour de noijs ! , . , . ^ j., ,.,.; , La mort est çe^rtaine, maJiç,j'hjejMre,eA psi.ip/cjçiPr
1. A la lecture d*un contrat de mariage, un personnage de comédie perd patience et s'écrie irrité : « Mais dans tout ce papier il n'est questioa que. de ma mort! — Et de quoi voufec>-voo» qu'il Mit question? t;répond le inotiire. (Les Faux bomhommesy paf Barrière et Gapendu.) , - '
DE LA GRAINtE DE LA HQRT 71
taineî vôîlà où est te champ qui teste ouvert à notre imagiaatioû et à nos iilasions. Nous en abur sdûs d'une manière étrange en reculant sans cesse, au gré de nos désirs et de nos craintes, tes l)omes et tes marques sur te catendrier Ëital de la vie et de la mort. C'est cette incertitude qui nous amuse, suivant une forte expressiim de Massillon^ Selon taBrciyére': < oer qui est «certain dans la mort est un peu^dcmci'pat^ cequi est incertaine v.v . .m'v Jusqti'àf quàrsffîfir ans; me disait an vieillard, OBf sécroitîmmorteh (Uillusioniste-continue bien au délày on n^ose pâd,'il est vixai, se icroiretout à fait miihbitel,Bi se persuader, qa^un mirante seira fait ^n nôtre faveur,' mais ont se %ur6: que le terme re^ douté fuit à mesure qu'oniêoàppi!€di0i Ce ridicule rêve de l'immortalité terrestre où s'est laissé entraînef Gend&rcét par l'Idée fausse d'une perfectibilité indéfinie, chacun le fait plus ou moins dans le fbtfd dé Sdn'cfeur,'àon* ^fas a'ù proiit dé rHumanîté, non paé au préfil^delà perfectibîBte indéfinie^ maïs pour son compte ^eirsoMel, bu, ce qui éét plus dîgne d'extiûse; î^if le compte de ceui qtf oii airiiê.^'C'est ici Surtout que les prédicateurs ^i'ottt pas laissé un seul tràilà aijoûtefr à cette 'feibleâde de itotre cœur et à ce tiralvers de notre esprit, c La mort, dit Massillon^ nous paraît toujours comme
i. Sermon sur la mort, «