Oraison funèbre de la Dauphine
% f-a Mort et le Mourant,
connu, notre première impression est celle de Tétonnement et d'une sorte de stupeur. Bossuet a décrit ce premier mouvement avec une bien forte et éloquente familiarité. « On n'entend dans toutes les funérailles que des paroles d'étonnement de ce que ce 'mortel est mort. Chacun rappelle en son souvenir depuis quel temps il lui a parlé, et de quoi le défunt Ta entretenu, et tout à coup il estmortM »
On dirait, pour passera un ton moins élevé, que chacun prend plaisir à commenter, à retourner dan^ tous les sens, cette chanson populaire^ si connue, dont le grotesque héros, un quart d'heure avant sa mort, était encore en vie. Ne sommes-nous pas aussi plus ou moins semblables à ces sauvages pour qui la mort d'un des leurs est toujours l'eifet de quelque sort ou sorcellerie *?
Mais après cette première impression d'étonnément, aprèsque nous nous sommes, pour ainsi dire, tfttés nous-mêmes, comme pour bien nous assurer que nous ne sommes pas atteints par ce coup, voici qu'un autre sentiment succède ; nous nous
I. Sermon sur la mort, — Qu'on me permette d'ajouter un trait tiré des Scènes de mœurs d*Henri Monnier. U s*agit d'un enterrement. « Ce qu'il y a de bien singulier, dit un des assistants, c'est, que j'ai causé avec ce pauvre M. Périnet, il n'y a pas .de cela quinze jours, il avait l'air de ne se douter de rien. »
'2. Voir le Voyage dans V Afrique éguatoriale, par le marquis de -Gompiègne.
74 DB LA CnAINTE DE LA MORT
retournons en quelque façon contre ce mortel qui a' eu Vinsigne maladresse de ise laisser mourjiry Il n'est chicane, il n*est mauvaise querelle qu-OB. ne fasse à la mémoire de ce pauvre mort, pour, tâcher; s'il est possible, de bien nous coavaincp^ nouB^mêmes qu^ir n'est mort que par quelqufi faute I quelque imprudence, quelque étour4eri{» que, pour nôtre part, nous saurons bien éviter, qu'eu un mot il n'est mort que parce qu'ij l'a bîéu foutu. N^e pouvons-nous le prendre en qt)ilelque faute de conduite ou de régime, on se rejette suir certains vices d'organisation ' que nous ' nous flattons bien de ne psis avoir. Qudle n'est pas /h vëilté de cette pensée. dé Yauvenargu^ t .<t ^ On eherobe querelle aux malheureux pour être dis^ pensé de les plaindre.» Ainsi fait-on à Tégard des mortSi non pas tant pour être dispensé- de \és plaindre, que pour ne pas se mettre dans \eW cas et nie pas avoir à craindre le même sort.
S'agit-il de quelqu'un plus âgé, né serait*ce qtlè de quelques années, son oraison funèbre est bientôt faite; il avait bien vécu son temps, le moment était venu de faire place à d'autres. Était-il au contraire pîijig. jçLune ou moins âgé, on n'a garde de s'en prendre à son âge, mais on cherche à découvrir» ^pr^ coup, quelque endroit faible par où la mort de*vait avoir facilement accès chez lui et pri^e. sur sa pauvre machine. On attaque sa constitution^ son
tempérament, sa manière de vivre, son régime, quoique jusqu'alors on ne se fut pas avisé d- y voir quelque chose de faible et de défectueux; c'est un véritable procès qu'on institue contreiui, où tout est matière à chicane; où. les contradictions ne coûtent rien, d'au^f)|l, q^iq4p fflyalliQ^reux mort ne peut se défendre. IN^fauVril d^^oifi pa^<qu'à tQijMl prix nous le mettions (j^t^Çf.fiap^ tf^rt^tUffSen^bl^i^i bien, portant, mais jc^,f^é^r^\i\j^^ yfU^Cjapparence: depuis loogtempjSji^f^'étai^ffQrp^^faperçu des symptômes àa .m^ %^i< )»>.|^fpporté^ J)' était trop gras, ou^bien il était4f^y<n)fiig|re ; Ui^jt^ gros ou mince, rouge ou pâle y ih^vkitiùù^oyitel la^poi^ tpine de tello ou telle façon«'£niiAi<ce quiest plus grave, et cequiachèye dei le condamner, ilrest bien imort par sa; faute, po\ir n'aviO^r^pafi/éoouté les conseils de ses amis, pour a'âlrdi tirop soigaé. ou pa$.raseez,,.poufi. avoir<.lropi mangé tou i^'être' bissée dépérir d'inanition, pour avoitfitropitravaiUé ou pour n'avoir rien fait, pour avoir pris tel médecin, et noa pas tel autre qu'on: lui oonseillait, pour être sorli de sa ichambre ou «pour y .ètr^ resté; pour avioiruenfîn cominis quelque^ insigae imprudence. Qu'allait-il faire à ce dîner? Que ne restait-il chez lui, au lieu d'aller au spectacle ou à l'église,, par le ç^iaud ou par. le froid? Nul, jeune ou vieux, et de quelque manière qu'il soit mort, ne sort innocent de cette minutieuse et par-
tiale enquête sur ses moindres démarches, sur ses faits et gestes, à la veille du mal qui Ta emporté ^
C'est aussi de la même manière, et pour la même raison, que les gens bien portants font durement le procès des malaies, sans plus d'équité et de bienveillance que celui des morts. Mais tandis que les morts n'entendent rien de tous les sots propos dont nous avons parlé, il n'en est pas de même des pauvres malades. C'est à eux-mêmes, en effet, qu'on entreprend, sans doute pour mieux les consoler, de démontrer que, s'ils sont malades, c'est qu'ils l'ont bien cherché et qu'ils l'ont bien voulu. Voici encore à ce propos une autre pensée de Vauvenargues qui ne nous semble pas moins piquante que vraie : « Si un homme est souvent malade et qu'ayant mangé une cerise il soit enrhumé le lendemain, on ne manque pas de lui dire pour le consoler que c'est sa faute. »
Telle est la tactique peu loyale dont usent les vivants à l'égard des morts et les bien portants à l'égard des malades, à l'effet de les convaincre
1. Ce travers n*a pas échappé à Massillon, mais il n*a fait qu^ rindiquer ; « Ainsi sont morts vos proches, vos amis, tous ceux^ que vous avez vus mourir, tous vous ont laissés vous-mêmes étonnés de la promptitude de leur mort; vous en avez cherché des raisons dans rimprudenee du mAlade, dans le choix des remèdes, etc. », (Sermon sur la mort.)
que c'est bien leur faute s'ils sont morts ou s'ik sont malades, et pour se rassurer plus ou moins soi-même contre un sort semblable au leur, en $e. plaçant dans quelque exception plus ou moins chimérique.
Autant encore nous appliquons avec rigueur, et d'une façon impitoyable, les règles probables de la mortalité à la vie des autres, autant nous les méconnaissons quand il s'agit de nous-mêmes. Chose étrange, nous en arrivons à considérer notre propre mort comme contraire au train ordinaire des choses, comme un renversement des lois de la nature, tandis que celle des autres nous semble tout ce qu'il y a de plus naturel au monde. Bien dé plus profondément vrai, sous une forme plaisante; que cette saillie du spirituel auteur du Voyage autour de ma chambre, Xavier de Maistre : < Comment! je mourrai, moi qui parle, moi qui me sens et qui me touche, je pourrais mourir; j'ai quelque peine à le croire I Car enfin les autres meurent, rien n'est plus naturel; on voit cela tous les jours. On les voit passer, on s'y habitue; mais mourir soi-même, mourir en personne, c'est un peu fort M »
Mais à part ces méchantes querelles que, dans les premiers moments, nous faisons aux morts, nous
!• Expédition nocturne autour de ma chambrcm
sommes pleins de commisération, non pas saqs quelque retour sur nous-mêmes, pour ceux qui ne sont plus Je ne parle pas seulementdes parents et des amis, mais même decpux que nous ayons à peine connus. Ce pauvre un tel! voilà la, locution faiipilièj^eiqui marquç^'biein, indépendamment de toute co^sidératio^ religieuse. <m]< morale, cette cpmp^iséryaljion. com^lune. dont ries morts sont Fpbjet.^.Nous. ies «plaigaonsd'avpir. perdu la vIq que.nous. aimions tant.^ Notre sympathie, s'accroît encore .de.tout un ensemble de funèbr'Os >et hideuses images, de privations, de misères^ quoiqu'iteiie^puissenA Ai les voir ni \e^ sentir. Nous les plaignons en. raison de toutes ces circonstances g^î, 4 parler de bon sens, comme dit Saint^Évrempnt^ ne regardent que: ceux qui restent^.
.^jCes divers motifs de nôtres sympathie >pouF le? ijdQrts ont^été..pariaitement analysés par Adam Sm^Uh. « Nous sympathisons même avec les morts, et.s^s nous occuper de ce qu'il y a d'important dans leur situation, de cette redoutable éternité qui les attend,, nous sommes particulièrement affectés de quelques circonstances qui frappent nos sens, quoiqu'elles n'aient aucune influence
1. J'ai dévelqppé ailleurs quelqueft-um»» de ces réflexi(ms sur la crainte de la mort. Voy. les deux chapitres sur les sentiments des vivants à Tégard des morts, dans mes Etudes familières de psychologie et de morale.