‹ Du plaisir et de la douleurChapitre 25 sur 107 · Sur les plaisirs, à M. le comte d'Olonne · texte numérisé non relu

Sur les plaisirs, à M. le comte d'Olonne

§vr leur bonheur. Nous les trouvons malheureux ji'ê|.re privés delà lumière du soleil, de la vue et du commerce des hommes, d'être enfermés dans une froide tombe et d'y servir de proie à la corrup- )Û09, d'être oublias du monde et peu à peu éloignés du souvenir et de raffectio|i,de leurs parents les plus proches et de leurs amii$ les plus, cbpr3. ^ous croyons ne pouvoir trop Qous intéresçf r à pe^\ qui ont déjà éprouvé un pareil sort; nous pcinsons même leur devoir un tribut d'affeçUon d'autant p^us grand qu'ils nous paraissent courir un plus grand risque d'être publiés, et par. Ie3 yains bpnneurs que nous rendons à leur ^xtéipoire nous travaillons à réveiller et à perpétuer, pour ainsi dire en nous le triste souvenir de potre destruction. L'impuissance, de nos .se^timents sympathiques ppur leur sQulagejçient; nous paraît encore un accroissement à leur malbepr^ et l'iauti^té de ce que noy^ pouvçNQS pour eux,, de ce qui adoucit ordinairement les maux, l'inutilité des regrets, de l'amour, des larmes de leurs amis, ne sert qu'à exalter le sentiment que nous avons de leur malheur. Cependant toutes ces choses ne peuvent certainement rien sur le bonheur des- morts et ne peuvent altérer en rien la profonde paix dans laquelle ils reposent. La pensée de cette sombre et ét^nelle mélancolie, que notre imagination attache naturellement à leur état, vient de ce que

nous joignons au changement qu'ils ont éprouvé la conscience de ce changement. En effet, noud nous mettons nous-mêmes dans leur situation, et plaçant, jsi Ton peut s'exprimer ainsi, nos âmes toutes vivantes dans leurs corps inanimés, nous nous représentons les émotions que nous éprou-* verions en un pareil état'. »

Non- seulement, pour tous ces motifs, la mort des inconnus et des indifférents ne nous laisse pas insensibles, mais la pitié d'ordinaire l'emporte, même à l'égard des ennemis; le propre de là mort est d'adoucir les haines les plus violentes qui, en général, et sauf des cas de fanatisme religieux ou politique, ne subsistent guère au delà du tombeau. Aussi y a-t-il une vérité profonde dans cette pensée de Spinoza : la destruction de notre plus cruel ennemi ne va pas sans quelque tristesse. Non-seulement je la goûte mieux, mais je la trouve bien plus vraie, pour l'honneur de l'humanité, que la maxime tout opposée et^si triste de La Rochefoucauld: « Dans l'adversité de nos meilleurs amis

1. Sentiments moraux, section l'*, De la sympathie envers les %nQHs. — Kant a dit la même chose : « La crainte de la mort n*est T»as y ne appréhension de mourir, c*est plutôt, comme le dit avec raison Montaigne, l'appréhension de la pensée d*étre mort, pensée par conséquent que le candidat de la mort sMmagine avoir encore quand M ne sera plus, lorsqu'il conçoit le cadavre qui n*est plus lui'inéme, cotitme étant toutefois soi->même dans un tombeau téné- IvreuL » {Anthropologie, p. 78.)

DE JLACRAINTE DE LV MOltT 8l

il y a tomours quelque chose qui ne nous deplaît pas.» J> : .. ' . . î .

Deoes seatiments à l'égard de la mort, qui isôfti ceux de la foule, passons à ceux que Housdeyriôiis avoir, d'après les ss^cs et d'après tes philosophes, sinon d'après les théologiens. Ici nous rencotitrons deux opinions o(q)Osée&. Selon les uns, il ne faut jamais penser à la mort, selon les autres il faut y peaser toujours. Seloà Platon, la vie entiëiié doit être une méditatLoii dé l» mort 5 apprendre à philosopher, c'est apprendre à mdurir. <ï Totaphilosdphortitn vita, a. dit Cicéron en traduisant Platon, moiitis commentatio est: » Telle est aussi lài grande règle de conduite, de prudeiice, de sainteté, de salut, bien>plus strict^enlprescrite par les Pères, les saints et les docteurs du christianisme, et pair l'auteur de V Imitation. « Dies antiquos cogitavi et annos aeternos in m^nie habui», teUe est la pieuse réponse du solitaire auquel on demandait à quoi il avait employé tant d'années dans le désert.

Mais voici en regard de? maximes d'une tout autre sagesse. D'après Spinoza,:,* La chose di| monde à laquelle un homme libre pense le moins, c'est la mort. La sagesse n'iest pas nne méditation de la mort, mais de la vie. » Pour notre part nous n'accepterions aucune de ces deux opinions sans quelques atténuations et quelques réserves. Nous n'estimons pas, avec Spinoza, que la mort doive

être la chose du monde à laquelle un homme libre pense le moins. Ici nous opposerions t Spinoza, non pas seulement des théologiens, mais une foule de moralistes et de philosophes qui n'ont rien de mystique ; nous lui opposerions, par exemple, Montaigne lui-même qui est d'avis qu'il faut regarder la mort en face : « Le but de notre carrière, c'est la mort; c'est l'objet nécessaire de notre visée. Si elle nous effraye, comment est-il possible d'aller un pas en avant sans fièvre? Pour lui ôter son plus grand avantage contre nous, prenons une voie toute contraire à la commune. Otons-lui l'étrangeté, pratiquons-la, accoutumons-la, n'ayons rien si fort à la tête que la mort ^ »

Pour continuer à citer des sages profanes, la- Fontaine a dit de même :

La mort ne surprend point le sage ; Il est toujours prêt à partir, S'étant su lui-même avertir Du temps où l'on se doit résoudre à ce passage ^.

n a d'ailleurs soin d'ajouter, comme l'eussent fait Bossuet, Bourdaloue ou Massillon :

Ce temps, hélas f embrasse tous les temps.

Mais s'il est bon de songer à la mort, et si le sage

i. Essais, i, XIX.

t, La Mort et le Mourante

doit considérer à l'avance, suivant le précepte de Sénèque, comment il sortira de la vie : « circumspiciendum est quando exeas ^ » ; nous ne sommes pas de Tavis de Platon, ni même des saints et des pieux docteurs, qui recommandent d'y penser toujours et de ne faire autre chose de la vie qu'une méditation de la mort'. Il ne faut pas que la. pensée de la mort nous empêche de vivre el d'agir. Yauvenai^es signale ce danger : « La pensée de la mort nous trompe, car elle nous fait oublier de vivre. » Le même moraliste a dit encore : « Pour exécuter de grandes choses il faut vivre comme si on ne devait jamais mourir. »

A prendre ces paroles à la lettre, Vauvenargues lui-même, comme Spinoza, tomberait ici dans un autre excès, recommandant d'une manière absolue de ne pas penser à la mort. La vérité, suivant nous, est qu'il faut y penser, mais y penser en vue même de la vie, c'est-à-dire pour nous encourager à bien faire, sans nul délai ni ajournement, et à marcher jusqu'au bout, la tête haute, le cœur droit, sans nulle faiblesse ni défaillance. Nous sommes contre cette vieille maxime : « vitam habere in patientia,mortem in desiderio. »

Aimer la vie sans craindre la mort, comme

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