Cbap. V
pour celui qui en est le sujet, n D'après cette théorie, qui a fait fortune*, qui,- des anciens, à passé chez les modernes, plus ou moins modifiée dans la forme, mais la même au fond, le risible serait une légère imperfection, un diminutif de la laideur, une faute sans gravité*. Mais que d'imperfections, que de difformités, même légères, que de fautes sans gravité qui n'ont rien de risible !
Ceux qui y ont ajouté l'idée d'un contraste ont approché davantage, à ce qu'il nous semble, de la vérité. En effet rien ne nous fait rire où n'entre un ceitain contraste aperçu plus ou moins nettement par la personne qui rit. Mais cependant tout contraste ne fait pas rire. Il y a des contrastes, comme des imperfections, qui n'ont rien de risible ; il en est qui sont tristes, douloureux, déchi^ rants, tragiques au dernier point. Quel est donc ce contraste spécial qui, entre tous, a le privilège d'exciter le rire? Plusieurs auteurs, parmi les modernes et les contemporains, ont cherché à le déterminer avec plus ou moins de succès et en approchant plus ou moins du but.
Une des théories les plus accréditées et les plus répandues est celle qui, conformément à Aristote,
1. Cicéron reproduit le sentiment d* Aristote sur le rire : « Locus et regio quasi ridiculi turpitudine et deformitate quadam continetur. » {DeOrat., II, lviii )
2. C'est la théorie de Descai'tes, Traité des passions, V* partie, art 178.
place ce contraste essentiel au rire dans quelque dégradation ou quelque incongruité, de légère conséquence chez autrui, qui éveille en nous le sentiment de notre supériorité. Telle est Texplication de Dugald Stewart, de MM. Garnier et Lévêque, d'Alexandre Bain. Celui-ci donne pour cause au rire: « la dégradation d'une personne ou d'une chose ayant une certaine dignité et dans des circonstances où cette dégradation n'excite pas d'autre forte émotion*. » Ailleurs il dit que c'est « une branche de l'agréable sentiment du pouvoir »^. Dans un essai sur la physiologie dû rire, beaucoup plus physiologique que psychologique, Herbert Spencer n'admet pas l'opinion de Bain. « Le rire suit naturellement, dit-il, quand notre esprit est soudainement transporté des grander> choses aux petites, c'est-à-dire seulement quand il y a ce que nous appelons une incongruité descendante^. »
Selon Darwin, comme selon Alexandre Bain, le rire est causé par quelque chose d'incongru ou d'inexplicable excitant la surprise et provo-
1. fl Laughter is connectée! wlth dégradation of some pefson, or interest, possessing dignity, in circumstances that excite no othcr strong émotion. ■ {The Emotions and the Will, chap. IV.)
â. « We bave hère still a branch of the pleasurable sentiment of power. ■ {On the Study ofcharacter, p. 252, in-8, Lond.)
3. The Physiology of laughter, dans les Scientificpoliticalani spéculative Estays, 2 vol., Lond., 1868.
quant dans celui qui rit un sentiment de supériorité ^
Quelle meilleure critique que celle de Voltaire contre cette explication du rire par le sentiment de notre supériorité ou^ comme dit Spencer, de l'incongruité descendante! c II est vrai que rhomme, qui est un animal risible, est aussi un animal orgueilleux; mais la fierté ne fait pas rire; un enfant qui rit de tout son cœur ne s^abandonne pointa ce plaisir parce qu'il se met au-dessus de ceux qui le font rire... J'avais onze ans quand je lus tout seul pour la première fois V Amphitryon de Molière ; je ris au point de tomber à la renverse; était-ce par fierté? On n'est point fier quand on est seul. Était-ce par fierté que le maître de l'âne d'or se mit tant à rire, quand il vit son âne ^manger son souper*? >
De même aussi, que de choses subites, inexpïi-
1. The expression of the émotions in man and animal. àelon Darwin, le rire ne serait pas le propre de l*homme, comme
on disait dans TËcole. La Fontaine, avant Darwin, a dit aussi (fin du I*' livre de Psyché) que les animaux rient. L'un et l'autre t^nfondent sans doute le rire avec des témoignages de satisfaction et interprètent arbitrairement certains signes extérieurs de la face de l'animal. Nous persistons à penser, avec TÊcole, que le rire e t le propre de l'homme; et avec Buffon, que « le rire et les lai/i'^s sont des signes particuliers à l'espèce humaine pour exprini r le plaisir ou la douleur de l'Âme. » — Milton, suivant nous, a eu raison.de dire:
Smiles from reaBon flow to brutes denied.