Supplément aux Questions encyclopédiques, art. RifiE
de Schopenhauer. Voici en effet la définition qu'il donne du rire et que je tâche de traduire aussi exactement que possible : « L'origine du rire est toujours le paradoxe, et en- conséquence la subsumption inattendue d'un objet sous une notion qui d'ailleurs lui est hétérogène, et, par conséquent, la subite perception d'une incongruence entre une telle notion et celle de l'objet réel qui est pensé par elle, c'est-à-dire entre l'abstrait et le sensible, produit toujours le phénomène du rire *. »
A travers l'obscurité des termes, je crois démêler qu'il y a dans le rire, d'après Schopenhauer, deux notions, deux jugements contradictoires qui s'excluent mutuellement, l'un étant une notion de l'esprit, l'autre une perception d'un objet qui tout à coup, quoique d'ailleurs il n'ait aucun rapport avec cette notion, semble s'y trouver compris ou subsumé*. Cette théorie a été, éclaircîe et confirmée par M. Léon Dumont, d'abord dans un
i. Die Welt und Will, vol. I*, chap. vm. Zur Théorie des LScherlichen. On peut bien appliquer à ce sombre philosophe ce que dit Voltaire dans Tarticle déjà cité du Dictionnaire philosophique : fl Ceux qui cherchent des causes métaphysiques au rire ne sont pas gais. •
2. fl Der Sprung des Lâcherlichen ist allemal die paradoxe und daher unerwartete Subsumption eines Gegenstandes unter einem ihmtibrigens heterogenen Begriff, und bezeichnet demgemâss das * Phenomenen des Lachens allemal die plôtzliche Wahrnehmung einer Incongruenz zwischen einem solchen Begriff und dem durch denselben gedachten realen Gegcnstand, also swischen dem abstractcn und dcmanschaulichcii. ■
traité particulier sur les Causes du rire, puis résumée dans un certain nombre de pages de sa Théorie scientifique de la sensibilité^. Le risible, selon cet habile et savant psychologue, n'est ni une imperfection ni un simple contraste ; mais un objet qui nous apparaît dans de telles conditions que noire esprit, à son égard, est obligé d'affirmer ou de nier, en même temps, la même chose; ou bien, en d'autres termes, c'est un objet qui suscite tout à coup, qui met subitement en présence, dans notre entendement, deux jugements ou deux idées contradictoires, lesquels s'expulsent mutuellement. Cette définition paraîtra peut-être au premier abord plus subtile que claire et exacte ; mais qu'on veuille bien ne pas légèrement la condamner, qu'on se donne Ja peine d'examiner attentivement les diverses causes qui produisent le rire, et on se convaincra de son exactitude dans tous les cas.
Toutes les fois que le rire éclate, nous trouvons dans l'esprit du rieur ces deux idées, jugements ou rapports contradictoires, provoqués par l'objet risible : le premier, qui est faux et qui ne fait que traverser l'esprit; le second qui est le vrai, et qui tout aussitôt expulse le premier. D'où vient le rire inextinguible des dieux de l'Olympe à la vue de
i. Sulzer dans la Théorie des sentiments agréables^ Marmonlel dans l'article de ses Éléments de littérature sur le plaisant, avaient aussi beaucoup approché de ce que nous croyons la vérité.
Vulcain quî court en boitant autour de la table du festin pour offrir le nectar? Ils ne rient pas parce que le pauvre Yulcain est boiteux et contrefait. Les dieux, j'imagine, de même que les hommes, n'ont pas si mauvais cœur ; mais ils rient à cause du contraste de sa malencontreuse tournure avec la prétention de remplir l'office de Ganymëde. Aie voir s'empresser ainsi autour des divins convives, ne croirait-on pas, en effet, qu'il est jeune, agile et beau, comme il convient à Féchanson des Dieux? Mais voici que les regards s'arrêtent sur son empressement maladroit, sur sa taille difforme, et aussitôt la première impression est chassée par la seconde, qui est la vraie.
Non moins inextinguible, pour la même raison, est le rire de Nicole S quand elle aperçoit son maître^ M. Jourdain, affublé en costume de cour. A la première vue, elle croit apercevoir un gentilhomme de la cour; à la seconde, et presque en même temps, elle reconnaît son maître, M. Jourdain, le fils d'un marchand, déguisé de la sorte en grand seigneur. Tel est le contraste» telles sont les deux idées ou jugements contradictoires, se heurtant coup sur coup, qui provoquent, dans Homère, le rire des Olympiens, et de Nicole dans Molière. Pourquoi rit-on d'une marionnette