Molière, le Bourgeois gsntilhomme
qui marche, qui vous salue, qui fait des gestes? C'est que d'abord, ne fût-ce que pendant un instant imperceptible, on l'a prise pour un être vivant et animé, pour un homme ou un enfant, tandis que, presque au même moment, on a reconnu que c'était un mannequin, une poupée de bois ou de carton. Dans un mot à double sens qui nous fait rire, un premier sens, qui est le faux, s'est d'abord présenté à l'esprit- mais il a été aussitôt chassé par un second, qui est le vrai. Rien n'amuse plus un enfant qu'un objet qu'on fait tout à coup paraître et disparaître, qui est là devant ses yeux, puis qui n'y est plus. Il rit, lui aussi, à cause du branle imprimé à son esprit par le choc de ces deux juge^ ments : il est là, il n'y est pas ' M** Condorcet qui^ dans ses Lettres sur la sympathie ^ cherche la cause du rire à son origine même, dans les enfants, a dit comme nous : c C'est la vue d'un événement inattendu qui les frappe en leur offrant des images et des idées nouvelles et on exerçant vivement leurs facultés naissantes. »
Nous croyons donc, avec M. Dumont, qu'en effet tout objet risible est d'abord pour nous l'occasion d'une illusion ou d'une sorte de duperie, que
1. U éclate de rire par la môme raison, quand une grande perw sonne se baisse, puis se lève tout à coup devant lui ; elle est grande, elle est petild, voilà les deux jugements avec lesquels son esprit est aux prises. .:
i04 DES DIVERSES SORTES DE PLAISIRS
notre esprit traverse rapidement pour arriver à un second jugement qui tout aussitôtia redresse. Cette duperie, qui est, pour ainsi dire, le premier moment du rire , ne nous semble pas , comme à.
M^ Lévêque, une addition gratuite, mais bien la condition même sans laquelle le phénomène n'au-: rait pas liéu^ M. Lévêque objecte, il est vi-ai, que^lorsqu'on est dupé, on craint le ridicule, ce qui^ ôte Tenvie de rire. Mais la duperie qui entré dansj le rire est si courte, si légère, si insignifiante,! qu'on n'a pas à en rougir et que la crainte du ridicule ne saurait nous retenir et nous, atteindre. ) .'/Ainsi, dans l'objet risible, il y a un certain: caractère, une qualité particulière qui d'abord nous frappa et qui imprime à notre esprit une première impulsion; puis, presque immédiatement, dans ce , même objet, nous découvrons le contraire, de ce que nous avions cru y voir d'abord, d'où un second; jugement en contradiction avec le pre- Ddier, et une impulsion donnée à notre esprit en sens opposé de celle qui a précédé. Une sorte de choc,' l'excitation de l'entendement à un double exercice de son activité, la variété dans cette double activité, telle est donc la raison de ce vif sentiment de plaisir qui accompagne le rire. S'il arrive que divers éclats se succèdent , c'est qu'après avoir
i.i. Du comique et du rire. (Revue des. Deux-Mondesy l^^ septembre 1863.)
saisi, une première fois, les deux rapports opposés, dont l'objet risible est le terme commun, notre esprit revient ensuite sur chacun d'eux alternativement, allant du premier au second et du second au premier. M. Dumont compare ingénieusement ce mouvement de l'esprit à celui d'un pendule qui, lancé d'un point, va en frapper un autre situé en face, qui revient sur sa propre route et oscille quelques moments entre les deux corps qui l'ont
heurté* ••'•■'■• . / ■ '.^T!026'f ';.'.
'j'Dans les grandes comme dans les petites choses, la mesure des plaisirs de l'intelligence eàt toujours en raison du degré de Tactivité de l'es-* prit. Le déploiement, le plus complet exercice, dès: glus hautes facultés de l'intelligence, l'issue plus ou moins heureuse de leur effort, voilà la cause des plaisirs de celuiqui cherche la vérité, des t^avissements de celui qui la découvre. Ici nous avons encore bien moins la prétention de faire des énumérations et des analyses complètes et de redire ce que tant d'autres ont si bien dit. Nous nou^ bornons à continuer de mettre à l'épreuve' notre principe par un certain nombre de vérifications sur diverses catégories déplaises. r
Les objets qui nous présentent une certaine di-, yersité de caractères liés entre eux, ceux qui unissent la variété et l'unité, et dans lesquels nous pouvpns, sans trop de fatigue, saisir un plus grand
nombre de rapports, sont aussi ceux qui nous plaisent le plus. De là, selon Sulzer* et d'autres esthéticiens, le sentiment agréable que nous éprouvons en présence des objets beaux. S'ils nous plaisent, c'est parce qu'ils mettent davantage en jeu les facultés de notre esprit, sans excéder leur force et leur portée. En signalant une des causes de l'agrément des objets beaux, nous n'avons d'ailleurs aucunement l'intention de traiter, et encore moins de résoudre, la question de la nature du beau.
Remarquons que le sentiment moral, ce plaisir si puissant et si doux, qui accompagne la conscience d'avoir bien fait, témoigne aussi d'une même cause et d'une même origine. La pratique du bien, par elle-même et indépendamment du but, n'exîge-t-elle pas l'effort victorieux de notre activité morale, le triomphe sur tous les entraînements, en sens contraire, de la passion et des sens ? A ce déploiement d'énergie, nécessaire pour nous conformer à la loi supérieure de notre nature, doit correspondre, et correspond en effet, le plus doux, le plus rémunérateur des sentiments.
Mais si tous les plaisirs ont une même cause et une même origine, à savoir l'exercice, le développement de l'une des énergies de notre nature, conformément à la loi de son évolution, pourquoi
i. Recherches sur Vorigine des untiments agréables ou désa* gréables, (Mémoires de V Académie de Berlin, année 17^.)
les uns laîssent-ils après eux dans Tâme le mécontentement et la tristesse, tandis que d'autres y laissent, au contraire, comme le sentiment moral, le contentement et la joie ?
Ces deux effets contraires s'expliquent égale* ment bien par la loi générale que nous avons établie. Les premiers, comme les seconds, sont iur eontestablement des plaisirs au moment même où nous les goûtons, parce qu'ils sont l'effet concomitant de l'exercice d'un sens, d'un oi^ane, d'un instinct, d'une faculté, d'un principe d'action quelconque de notre nature. Il est conforme à la vérité psychologique, et nullement contraire à la morale, de dire avec Malebranche, quoique Ârnauid, comme on le sait, le lui ait si durement reproché, et l'ait même accusé d'épicUrisme : tout plaisir est un bien qui rend actuellement heureux celui qui le goûte. Mais il faut ajouter, avec Malebranche, que si tout plaisir nous rend heureux, tout plaisir ne nous rend pas solidement heureux.
Lorsqu'il y a abus des plaisirs, au point de ruiner les sens et les organes , au point d'étouffer l'activité intellectuelle et morale, qui est la plus excellente partie de nous-même ; alors, au lieu de nous maintenir, de nous développer dans l'être, ces plaisirs n'ont-ils pas pour résultat de nous rabaisser et de nous dégrader ? La conscience de
cette dégradation de ce qu'il y a de meilleur en nous, de cette diminution de notre être, pris dans son sens le plus élevé, voilà ce qui fait la tristesse et le remords qui fatalement les accompagnent. Comment la conscience ne les condamnef ait-elle pas, s'apercevant qu'ils vont, en définitive, contre le but même pour lequel le plaisir a été donné à l'homme par l'auteur de son être? Telle est la raison que nous donnerons, avec Leibniz, de l'état de tristesse que certains plaisirs laissent dans l'âme : « Tous les plaisirs ont eux-mêmes quelque sentiment de perfection, mais lorsqu'on se borne aux plaisirs des sens ou à d'autres, au préjudice de plus grands biens, comme de la santé, de la vertu, de l'union avec Dieu, de la félicité, c'est dans la privation d'une tendance ultérieure que le défaut consiste*, »
Les plaisirs attachés, non pas à une excitation passagère, suivie d'un inévitable et prompt affaissemenly mais à un usage modéré de l'activité physique, qui augmente la force et la santé, ou mieux encore à l'exercice de ces facultés plus hautes de l'âme, qui ont pour effet durable l'épa^» nouissement, l'expansion de ce qu'il y a de meilleur dans notre être, voilà les plaisirs que le souvenir et la réflexion renouvellent sans cesse, et
i. Théodicée, I" partie, g xxxiii.
qui laissent après eux dans l'âme le contentement et la joie. Soumettez à cette analyse les plaisirs de l'amour, de la famille, de la charité, du dévouement, et vous aurez le secret de ces incomparables joies dont ils remplissent l'âme tout entière. Deux êtres se complètent l'un par l'autre ; deux êtres se perpétuent, pour ainsi dire, étendent leur être propre par l'enfantement d'un être nouveau à la vie physique, à la vie intellectuelle et morale : voilà pourquoi les plaisirs de l'amour et de la famille sont si forts et sont si doux à notre cœur. N'est-ce pas aussi la conscience d'avoir soutenu, prolongé ou sauvé l'être de nos semblables qui fait les joies profondes de la charité et du dévouement?
Aussi les plus grands philosophes des temps modernes, sans paraître se douter qu'ils ne font que suivre Platon et Aristote, se sont accordés à mettre l'essence de la joie et de la tristesse, qui ne sont que le plaisir et la douleur combinés avec un élément intellectuel, dans le sentiment de quelque perfection ou imperfection de notre nature. € Tout notre plaisir, écrit Descartes à la princesse Elisabeth, est dans la conscience de quelque perfection*. »
Cette pensée, jetée en passant, ne semble pas avoir beaucoup attiré l'attention des mélaphysi-