‹ Du plaisir et de la douleurChapitre 51 sur 107 · Lettre à Malesherbes · texte numérisé non relu

Lettre à Malesherbes

4. Goethe a chanté Iss charmes de la mélancolie, Wonne der Wehmuth (Gedichie). -

6. Principes de psychologie, chapitre des Sentiments altruistes.

de la douleur, joy of grief. Que de chrétiens ont savouré la croix et le martyre ^ I

Nous avons rapporté assez de témoignages et de faits pour mettre hors de doute cet alliage singulier du plaisir et de la douleur, ce charme amer de certaines douleurs, au sein desquelles Tâme semble se complaire, comme elle se plait aussi dans le spectacle des fictions et des représentations tragiques, plaisir égal, sinon supérieur , à celui de la comédie. Mais voici un autre attrait, encore plus étrange, qui se mêle à la répugnance, à la pitié et à l'horreur qu'excitent les tragédies réelles, les souffrances d'autrui, le sang versé, les supplices. Combien de faits qui prouvent -que les plus douloureux spectacles, en même temps qu'ils repoussent, ont aussi quelque chose qui attire! Que de spectateurs, qui d'ailleurs n'ont rien de méchant et de pervers, y sont entraînés et retenus comme malgré eux !

Platon raconte que Léonce, fils d'Aglaïon, a été poussé, malgré lui, à se détourner de sa route pour aller contempler des cadavres de suppliciés qu'il apercevait de loin en revenant du Pirée. S'étant approché : t il résista d'abord et se cacha le visage, mais enfin, cédant à la violence de son désir, il courut vers ces cadavres et, ouvrant de grands

i* Fat me cruce Ghristi inebriari ! Hymne Stabat mater.

yeux, il s'écria: Hé bien, malheureux, rassasiezvous d'un si beau spectacle M > Quel n'était pas l'attrait des jeux sanglants du cirque ! L'histoire d'Alypius, rapportée par saint Augustin, montre bien quelle fascination ils exerçaient, même sur des hommes de mœurs douces et d'un, esprit cu^ tivé. Entraîné de force par quelques amis à ces jeux, dont jusque là il avait eu horreur, Alypius s'était prorais de tenir les yeux fermés pendant la durée de cet odieux spectacle. Mais une immense clameur, poussée par la foule, les lui ayant fait ouvrir, le voilà séduit et entraîné comme les autres. « Ut enim vidit illum sanguinem, immanitatem simul ebibit; et se non avertit, sed fixit aspectum; et hauriebat furias et nesciebat; et delectabatur scelere certaminis et cruenta voluptate inebriebatur*. »

Ces cruelles voluptés ne sont pas particulières aux temps anciens ni aux jeux du cirque, malgré l'adoucissement des mœurs chez les modernes.

1. République, liv. IV, trad. Cousin. — G*est ainsi que la foule court à la Morgue pour rassasier ses yeux d'un spectacle du môme genre.

2. Confessions, iib. IV, cap. vui. Plaçons à côté du récit de Saint Augustin cette conversation avec un ami revenant d'Espagne, que rapporte Saint-Marc Girardin :- « Je lui demandai si les combats de taureaux l'avaient beaucoup choqué. — Oui, dit-il, au premier moment, mais dès le second coup d'œil cela m'intéressait au point que je ne pouvais plus en détacher mes yeux. » Cours de littérature dramatique, 1* vol.,chap. I".)

Pourchoty le savant cartésien que nous avons déjà cité, rapporte qu'un prêtre, homme d'ailleurs excellent et instruit, ayant assisté quelquefois des condamnés à mort, avouait naïvement qu'il avait été ensuite poussé par je ne sais quel plaisir à voir de semblables exécutions. Quel n'est pas l'empressement de la foule autour d'un échafaud? N'achètM-on pas encore aujourd'hui le plaisir de voir tomber une tête? A défaut de réchafaud, on court avidement à des spectacles dangereux où il y a la chance de voir un homme se tuer ou bien être la proie des animaux féroces. € Mous voulons êti*e effrayés, dit Leibniz, par des danseurs de corde qui sont sur le point de tomber, et nous voulons que les tragédies nous fassent presque pleurer*. > N'aurions-nous pas en France, sinon les jeux du cirque, au moins les courses de taureaux, sans la police et les magistrats?

Demandons-nous maintenant quelle peut être la raison de ces contradictions du cœur humain?

Pourquoi donc y a-t-il du plaisir là même où nous devions si peu nous attendre à le rencontrer,, c'est-à-dire au sein de la douleur, son contraire?. On en a donné diverses explications. En voici une d'abord, proposée par Herbert Spencer.

11 se peut que le sentiment qui pousse l'homme

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