Essais de théod.t !'• partie
en proie à la douleur à rester seul avec son chagrin, résulte de ce qu'il fixe son attention sur le contraste qu'il y a entre ce qu'il croit mériter et le traitement qu'il a reçu K Ainsi une âme se complairait au sein de la douleur, d'après Spencer, parce qu'elle aurait la conscience d'avoir mérité un meilleur sort. Nous croyons qu'un retour de ce genre, que la comparaison entre ce qu'on croit avoir mérité et les maux qu'on éprouve, que cette justice qu'on se rend à soi-même, au sein de certaines infortunes imméritées, peut bien en effet intervenir pour en adoucir l'amertume. Mais ce sentiment n'entre certainement pour rien dans bien des douleurs, des regrets et des larmes. Ajoutons d'ailleurs que Spencer lui-même n'affirme pas que cette explication soit la vraie et qu'il ne la donne que comme probable.
Nous croyons qu'il y a une plus grande part de vérité dans le sentiment de la convenance avec l'état où nous sommes, selon l'explication donnée par Malebranche, Pourchot et Lévêque de Pouilly. Si l'âme affligée se complaît dans sa douleur, si elle ne veut pas être consolée, c'est qu'elle a la conscience que l'état où elle se trouve est l'état de cœur et d'esprit qui convient le mieux à sa situation.
1. Principes de psychologie, chapitre des Sentiments altruistes.
Pourchot cherche même, non sans quelque subtilité, à rattacher cette explication aux hypothèses physiologiques de Descartes sur les passions. Telle est, dit-il, l'union de l'âme et du corps, que l'âme aime à être touchée et excitée par lui, pourvu que le choc ne soit pas trop violent et que les organes n'en reçoivent aucun dommage. Ainsi l'âme s'assure-t-elle que le corps est en bon état, ce qu'elle considère comme un bien, à cause du lien qu'elle a avec lui. Si l'âme, dans tous les mouvements des passions, même les plus douloureux, est en quelque sorte chatouillée par une douceur secrète, c'est à cause de la loi établie par Dieu entre le corps et l'âme, d'après laquelle l'âme éprouve du plaisir, quand elle cède aux impressions du corps et les sent telles qu'elles doivent être par rapport à l'affection qu'elle éprouvé*.
Mais si le sentiment de la convenance avec l'état où nous sommes est pour quelque chose dans cette complaisance de l'âme au sein de certaines douleurs nous croyons, avec Hamilton, que la cause principale est dans le surcroît, dans l'excitation extraordinaire d'activité, dans les secousses que donnent à notre être tout entier soit le ressentiment de nos propres douleurs, soit les spectacles tragiques qui s'offrent à nos yeux. I^e propre
• 1. Institut phîlosephicœ {pars tertia Physices), scct. III, cap. y.
des affections pénibles, dans Tordre moral, n'estil pas en effet d'inciter à un haut degré le souvenir • et l'imagination? Avec quelle vivacité la pensée de celui qui pleure, toujours en éveil et en mouvement, ne se reporte-t-elle pas sur toutes les causes ^ sur tous les objets de sa douleur et de ses larmes, sur les biens que nous n'avons plus, sur les êtres chéris que nous avons perdus, sur tous leurs traits et toutes leurs paroles, sur toutes les circonstances qui ont précédé ou accompagné leur perte? Telle est l'excitation d'esprit que causent, par une sorte de contre-coup, les douleurs morales et qui vient contre-balancer, pour ainsi dire, l'abattement vital qui est le propre de la douleur en elle-même.
C'est ce surcroît d'activité intellectuelle, cette réaction contre l'abattement de la douleur, qui relève les affligés et leur apporte le mystérieux, adoucissement dont ils ont si grand besoin, et grâce auquel ils supportent de si grandes et de si longues douleurs.
Quant à cet attrait odieux des tragédies réelles, du spectacle, du danger, de la souffrance et du sang, tout en ne dissimulant pas la répugnance qu'il nous inspire, gardons-nous cependant de faire l'humanité, ou même une portion de l'humanité, pire qu'elle n'est en réalité. Ce n'est pas la vue des mourants et des morts, du sang et des supplices qui attire la foule, mais la vivacité des
émotions et des pensées qu'excitent dans Tâme de pareils spectacles. € Généralement Tâme, a dit Descartes, se plaît de sentir émouvoir en soi des passions de quelque nature qu'elles soient ^ » Ajoutons avec Lucrèce :
Non quia vexari qaemqoam est jncunda voluptas, Sed quibtts ipse mails careas quia cernere dulce est.
Ainsi la vérité du principe d'où nous avons déduit le plaisir et la douleur reçoit une confirmation nouvelle, même de ces apparentes contradictions de la sensibilité.
Si d'ailleurs nous avons pris soin de mettre en lumière ce côté du cœur humain, cet adoucissement de la douleur qui sort par contre-coup du principe même de tout plaisir, qu'on ne nous prête pas la pensée, ridiculement optimiste, de vouloir transformer la douleur elle-même en quelque chose de doux et d'agréable et de placer la béatitude dans l'affliction. Malgré cet adoucissement qu'y fait pénétrer l'excitation de l'activité intellectuelle et morale, la douleur reste la douleur. Contentons-nous de dire avec Bossuet : « 11 nous est resté une petite goutte de joie pour rendre la vie supportable et tempérer par quelques douceurs ses amertumes infinies. »
1. Lettre à la princeise EUsaheth, édit. Cousin, t. IX, p. 211.