Voir le I1I« livre de VEmile
LA STMPATHIB 155
mais une seule qui, malgré la diversité de ses effets, tantôt partant de nous, tantôt partant des autres, tantôt personnelle, tantôt sympathique, se ramène à un seul et même principe. Quelles sont, en effet, parmi les manifestations si diverses des êtres qui nous entourent, celles qui ont la propriété de nous émouvoir agréablement ou désagréablement?
Jouffroy semble avoir traité avec une sorte de prédilection cette question de la sympathie, d'abord dans son Cours de droit naturelj mais d'une manière encore plus profonde dans son Cours d'esthétique. A notre avis, il a pleinement résolu la question que nous venons de poser, c'est-à-dire il a démontré l'unité de la sensibilité, qu'elle s'applique à nous-même, ou bien qu'elle s'applique aux autres, qu'elle soit égoïste ou, comme disent les positivistes, altruiste.
Qu'aimons- nous en effet dans les autres? Rien que ce que nous aimons en nous-même ; ce qui nous fait de la peine ou du plaisir en autrui est précisément ce qui nous fait en nous de la peine ou du plaisir pour notre propre compte. Supposez que nous n'aimions rien absolument en nous, nous n'aimerions rien dans les autres; tout comme, pour emprunter une comparaison à la morale, nous ne respecterions rien chez les autres, si nous n'avions rien à respecter en nous-même. En continuant la
comparaison, on pourrait dire encore que, comme la racine de la morale sociale esl la morale individuelle, la racine de la sensibilité sympathique est la sensibilité personnelle. De part et d'autre il n'y a qu'un seul et même principe qui, de nous-mêmes, va à autrui et qui revient sur nous par une sorte de réflexion.
Qu'aimons-nous donc en nous-mêmes et que n'aimons-nous pas ou, ce qui revient au même, quand et pourquoi sommes-nous agréablement ou désagréablement affectés? M suffit de rappeler que le libre développement, que la réussite des modes divers de notre activité est la cause de tout plaisir, tandis que la contrainte, l'empêchement, l'échec, est la cause de toute douleur. Or sommes-nous témoins des vicissitudes de cette lutte d'une activité vivante, semblable, ou même seulement analogue à la nôtre, nous ressentons au dedans de nous, àun certain degré, ce que nous ressentirions si notre activité propre était elle-même directement en cause.
En face de cette nature active et vivante, où nous voyons un constant effort contre tous les obstacles du dehors et du dedans qui compriment ses libres manifestations, contre le lourd poids de la matière inerte, contre une enveloppe plus ou moins épaisse, contre les pesantes chaînes du mécanisme, nous ne pouvons pas demeurer froids, indifférents et
insensibles. Sans nous rendre compte sans doute du vrai motif, nous nous sentons invinciblement attirés vers elle et nous prenons son parti. Quelque chose nous crie que cette lutte est la même aii fond que celle dont nous aussi nous sommes le théâtre, et que la cause dont il s'agit est notre propre cause : tua res agitur
Si nous la voyons succomber^ vaincue et impuissante, dans ce combat de tous les jours, contre tous ces obstacles qui semblent conjurés pour sa ruine, nous éprouvons quelque douleur; au contraire, la voyons-nous triompher, la voyons-nous se manifester libre et victorieuse, nous ne pouvons pas ne pas éprouver du plaisir. C'est la communauté, la parenté de nature qui nous émeut de la sorte, en présence d'êtres doués, comme nous, de vie et de sensibilité.
« En toute chose, ce que nous aimons, a bien dit M. Damiron, c'est l'âme ou l'analogue de l'âme, c'est le principe d'action qui est à la racine de tout être, s'y développe dans son essence et y accomplit sa destinée ^ »
La ressemblance ou l'analogie de nature, voilà donc l'unique principe de la sympathie. Ce qui achève de le démontrer, c'est que la sympathie croît ou décroît, selon que cette analogie est elle-