‹ Du plaisir et de la douleurChapitre 57 sur 107 · Premier sermon sur la Circoncision, prêché à Metz · texte numérisé non relu

Premier sermon sur la Circoncision, prêché à Metz

montre elle-même à des degrés bien divers, selon qu'elle est empêchée ou favorisée par la lutte ou par rbarmonie des individi^s et des classes, par l'état plus ou moins avancé dé la société et de la civilisation. La sympathie ne peut être bien vive là où elle est neutralisée par la concurrence, par le combat pour la vie, là où tout homme peut apparaître à rbomme comme un plus dangereux ennemi que la plus cruelle des bêtes féroces. Mais, comme le dit H. Spencer, quand les activités destructives sont moins habituelles et la répression de sympathie moins constante, les sentiments altruistes qui trouvent leur satisfaction dans une conduite pleine d'égards pour les autres hommes, et mènent ainsi à une coopération harmonieuse, deviennent plus forts. Le caractère sacré de la vie, de la liberté, de la propriété, est ressenti de plus en plus vivement à mesure que la civilisation avance. L'augmentation des ressources pour la vie, l'adoucissement des mœurs, les spectacles, devenus plus rares, de la souffrance et de la misère, sont autant de causes favorables pour l'accroissement de la sympathie dans les cœurs^

Remarquons encore, avec Jouffroy, que le degré de notre sympathie, indépendamment de toute circonstance ou relation particulière, n'est pas le

1. Voy. dans mes Êtude8 familières de psychologie et de morale les effets de la distance sur la sympathie.

même pour les individus d'une même espèce, hommes ou animaux. Les individus les mieux doués de Tespèce, ceux qui, par leur aspect extérieur, par leurs qualités, manifestent le mieux l'activité et la vie, voilà ceux qui ont le privilège d'exciter entre tous notre sympathie, dont les préférences, moins fantasques et capricieuses qu'on pourrait le croire au premier abord, se règlent en général sur la loi même que nous venons d'établir. Entre des animaux semblables nous préférons celui qui nous parait le plus agile, le plus fort, le plus doué de sensibilité et d'intelligence*. De même aussi, parmi les hommes, toutes choses égales d'ailleurs, celui-là nous attire surtout qui manifeste davantage en lui les puissances et les forces de l'humanité. Nos sympathies sont acquises , de préférence à tous les autres, à l'homme de génie et au héros.

C'est ainsi que la sympathie, se proportionnant toujours au degré de la ressemblance et de l'analogie, s'étend, au delà même de l'humanité, sur

1. Cicéron cite un exemple remarquable de cette sympathie pour les animaux qui, par Tintelligence, se rapprochent le plus de nous, à propos de combats d'éléphants donnés dans le cirque par Pompée : « Elephantorum extremus dies fuit; in quoadmiratio magna vulgi atque turbae, delectatio nulla exstitit; quin etiam misericordia quaedam consecuta est, atque opinio ejusmodi, esse quamdam illi belluaB cum génère humano societatem. ■ (Epist. ad Marium, lib. VII, cpist. i.)

toute la nature vivante. Le vers célèbre de Térence :

Homo sum, humani nil a me alienmn puto,

n'exprime que le degré le plus élevé de la sympathie, mais non la sympathie dans toute son extension. Elle a un champ plus vaste, aussi étendu que la vie elle-même ; rien de ce qui, dans la nature entière, témoigne de la vie ne nous laisse absolument indifférents.

Mais la vivacité des plaisirs et des douleurs de la sympathie n'en égale pas l'étendue. Moindres sont ses plaisirs et ses peines que ceux que nous éprouvons pour notre propre compte. Écho plus ou moins affaibli, la sympathie ne peut rivaliser en intensité avec la sensibilité propre et personnelle. Elle est plus faible s'il s'agit de plaisir, moins amère, s'il s'agit de douleur : voilà où se ramènent toutes les différences que Jouffroy a si délicatement analysées dans son Cours (Testhétique.

Le sentiment sympathique s'affaiblit en passant d'une âme dans une autre, mais il ne subit pas au passage de réfraction qui altère sa nature propre. S'il était plaisir, il reste plaisir, quoique à un moindre degré; s'il était douleur, il reste douleur, mais une douleur tempérée parla douceur attachée à tout état sympathique. La pitié et la compassion ont sans doute quelque chose de pénible, mais

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elles ne sont pas sans douceur pour celui qui les ressent dans son cœur en présence des infortunes et des souffrances d'autrui. C'est un partage volontaire et doux dont on se sait quelque gré K Plus douces encore sont la pitié et la compassion pour celui qui en est l'objet. Semblables à un baume salutaire, elles font pénétrer dans le cœur de celui qui souffre la seule consolation dont il soit susceptible au moment même où il est en proie à sa douleur. S'il y a des douleurs si grandes qu'elles ne veulent pas être consolées, il n'en est pas qui ne veuillent être partagées. Aristote a bien dit, en parlant de l'amitié: « Lorsqu'on vient voir un ami affligé on le soulage et l'on prend sur soi une part dû fardeau qui l'accable*. » Dans ses pénétrantes analyses des diverses lois de la sympathie, il semble qu'Adam Smith n'ait fait que commenter cette profonde et délicate observation du plus grand des moralistes anciens. Citons encore une pensée de Duçlos qui complète celle d' Aristote : « Celui dont les malheurs attirent l'attention est à demi consolé. i>

Telle est la force de cette pitié sympathique, que souvent, au sein même de la plus grande

' i! « La pitié est un mouvement charitable et généreux, une tendresse de cœur dont tout le monde se sait gré. • (La Fontaine, Psychéf à la fin du I" livre.

1. Morale à Nicomaque, liv. IX, chap. ii, trad. de Barthélémy Saint-Hilaire.

prospérité elle nous importune et nous empêche de jouir de notre propre bonheur en face de trop grandes infortunes. Combien vraie est cette pensée de La Bruyère : « Il y a une espèce de honte d'être heureux à la vue de certaines misères ^ > Voici une observation non moins vraie de Massillon : « Si dans une condition médiocre on forme quelquefois de ces désirs chimériques de parvenir à de grandes places, le premier usage qu'on se propose de cette nouvelle élévation, c'est d'être bienfaisant et d'en faire part à tous ceux qui nous environnent ; c'est la première leçon de la nature et le premier sentiment que les hommes ducommuntrouventeneux*. » Nous faisons effort pour mettre nos sentiments au niveau de ceux d'autrui, pour ne pas trop rester au-dessous de leur douleur. Si on évite de se rencontrer face à face avec les grandes infortunes, ce n'est pas le plus souvent par insensibilité, mais par la conscience de ne pouvoir élever à leur niveau nos sentiments de sympathie et de condoléance.

Nous ne sommes pas non plus insensibles au

1. Chap. de V Homme. La Bruyère a dit encore dans le même chapitre : « H semble qu*aux âmes bien nées les fâtes, les spectacles, la symphonie, rapprochent et font mieux sentir les infortunes de nos proches et de nos amis. » — « Une grande âme est au-dessus de l'injure, de Vinjustice, de la douleur, de la moquerie ; elle serait invulnérable, si elle ne souffrait par la compassion, t

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