Petit carême, 5"»* sermon
bien d'autrui : la vue d'un sourire en appelle un autre sur nos lèvres ; nous partageons la joie de celui qui vient d'échapper à un danger. Nous sympathisons aussi avec la grandeur et la richesse, mais moins vivement qu'avec la douleur, peut-être à cause de quelque envie secrète, peut-être aussi parce que les heureux du siècle n'ont que faire de notre aide et de notre bienveillance. Une faut pas accepter sans réserve cette pensée de J.-J. Rousseau : i II n'est pas dans le cœur humain de se mettre à la place des gens ^ui sont plus heureux que nous, mais seulement de ceux qui sont plus à plaindre ^ > Le propre du bonheur, comme du malheur, est d'exciter la sympathie. Ainsi se passent naturellement les choses dans le cœur humain, sans cette prévoyance intéressée, sans aucun de ces calculs si faussement imaginés par La Rochefoucauld.
Mais, sans pousser plus avant ces analyses, il s'agit pour nous de rechercher la cause de ce plaisir inhérent à l'état sympathique, plaisir sans aucun mélange de peine, quand il est excité par la joie d'un autre, plaisir au contraire qui se mêle à la douleur et qui la tempère, quand c'est la douleur qui éveiUo en nous la sympathie. Il s'agit de ré-
1. ErmUt ni* livre. C'est une des trois maximes dans lesquelles résume toutes ses observations sur la sympathie, qui font presque un traité sur la question.
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pondre à la question posée en commençant: sommes-nous ici en présence de deux principes, l'un égoïste, l'autre altruiste, pour parler la langue des philosophes qu'on nous a opposés comme ayant connu mieux que nous la nature humaine? Ou bien n'y en a-t-il qu'un seul qui, au fond toujours le même, se manifeste à nous par des effets en apparence opposés?
On ne peut, nous dit-on, réduire la sensibilité à l'amour de soi. Tous les systèmes qui l'ont tenté, y compris le nôtre, tombent dans des contradictions ou de vaines explications ^ On ajoute que le positivisme lui-même donne sur ce point une bonne leçon aux spiritualisles en faisant une place à l'altruisme. Notre contradicteur se trompe; il nous semble n'avoir pas suffisamment bien étudié la doctrine de l'altruisme et du positivisme où il veut que nous allions prendre une leçon. Nous le renvoyons d'ailleurs nous-même au chapitre sur les sentiments altruistes des Principes de psychologie, de H. Spencer. Il y verra que les sentiments altruistes ne sont qu'une transformation des sentiments égoïstes, en passant par l'intermédiaire des sentiments égo-altruistes. Dans tous les sentiments altruistes il entre, selon l'expression de Spencer, un facteur égoïste. Nous ne
1. Courdaveaux, Des Causes du rire, petit in- 12, Didier, 1875.
pensons pas qu'aucune doctrine positiviste interprète l'altruisme d'une autre façon et le purifie de ce facteur égoïste.
Accordons cependant que l'expression d'amour de soi a quelque chose de trop restreint, qu'elle a le tort de sembler n'être pas égale en extension à cet amour de l'être qui, suivant nous, est le principe de toute notre activité et par conséquent de toute la sensibilité. L'amour de l'être en effet comprend non pas seulement ce qui nous est exclusivement personnel, mais ce qui est conforme à notre être, à notre nature, à ce qui nous en semble comme l'image, l'extension et la prolongation en dehors de nous. «: Les plus hautes affections et les plus désintéressées rentrent, a bien dit Damiron, dans l'amour de soi plus général qui embrasse à la fois tous les intérêts de l'âme humaine*. » C'est encore nous-même, comme nous l'avons vu, que nous aimons dans les autres.
L'amour de l'être, l'égoïsme, agrandi en vertu delà similitude et de l'analogie de nature, embrasse à la fois l'amour de nous-même et l'amour des autres, n n'y a donc qu'un principe unique de toutes les manifestations diverses , ou même en apparence opposées, de la sensibilité. On a dit de l'amitié qu'elle était de l'égoïsme à deux; osons dire que la