CHAPITRE IX
Gomment nous impressionnent les choses passées. — De- la sensibilité dans ses rapports avec la mémoire. — Du rôle d« la sensibilité dans l'association des idées. — Comparaison de la sensibilité rétrospective et de la sensibilité originale. — Plaisirs et peines de la première non moins réels que ceux de la seconde. — Nul sentiment n'est représentatif. — Il y a des ressentiments, non des idées ou images du plaisir et de la douleur. — Pourquoi nous ne confondons pas ces deux sortes de plaisirs et de peines. — Distinction d'un double courant, le fort et le faible, dans les phénomènes de conscience. — Continuel mélange de Tun et de l'autre. — Nécessité de la discrimination pour le souvenir. — La mémoire n'a prise que par les idées sur les faits affectifs. — Métamorphoses de la sensibilité dans la mémoire. — Douleurs transformées en plaisirs. — Plaisirs transformés en douleurs. -^ Exceptions à cette double loi.
D'après tous les moralistes, sacrés ou profanes, rien de plus fugitif que les plaisirs et les joies de ce monde. Tous ont dit, presque à satiété, combien sont courts les moments du plaisir, avec quelle rapidité ils passent, ne laissant après eux que le vide, le dégoût ou la douleur de les avoir perdus? Mais
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quelle que soit la vérité de cette pensée psychologique et morale, elle souffre cependant une restriction considérable. Le plaisir passé, pas plus que la douleur, ne s'évanouit en entier et pour toujours, en même temps que son objet. S'il fuit d'une fuite éternelle, selon l'expression de Pascal, grâce à la mémoire qui le ressaisit dans cette fuite et qui en garde la trace, il pourra nous charmer encore, pendant bien des années, et même jusqu'à la dernière heure de la vie, s'il ne s'agit pas d'un plaisir indigne de nous.
Maïs le souvenir du plaisir ne va. pas sans le souvenir de la douleur. Si la mémoire retient et prolonge le plaisir, autant elle en fait à l'égard de la douleur. Ne nous hâtons pas néanmoins de trop nous en plaindre et de la mettre en cause comme coupable de priver nos peines du bénéfice de l'oubli. Elle en conserve, il est vrai, la trace, mais non sans atténuation et adoucissement, ni même quelquefois sans une complète et heureuse métamorphose. Il y a en effet, nous allons le voir, des douleurs dont le souvenir n'est pas douloureux, comme il y a aussi des plaisirs dont le souvenir n'a rien d'agréable.
Les souvenirs de nos plaisirs et de nos douleurs tiennent une grande place dans cette suite ininterrompue de sentiments et de pensées qui relient tous les moments de notre existence intellectuelle
et morale et que les psychologues appellent l'association des idées. Nous n'avons pas à traiter ici de ce fait capital de l'intelligence qui explique bien des choses en psychologie, mais qui cependant ne les explique pas toutes, qui surtout ne saurait tenir lieu des facultés, et encore moins de l'âme elle-même, comme le prétend une certaine école. Notre intention est seulement de montrer quelle part il faut y faire à la sensibilité.
En effet, cette chaîne de phénomènes n'est pas formée par les idées toutes seules, comme on pourrait le croire, à prendre à la lettre cette dénomination inexacte d'association des idées. Elle vient sans doute de ce que, dans le cours ordinaire des phénomènes delà conscience, ce sont les idées qui ont le plus de saillie et qui se font d'abord remarquer avant tous les autres. Cependant avec quelque attention il ne nous est pas difficile d'apercevoir que, non-seulement la sensibilité n'en est nullement absente, mais qu'elle y joue un rôle non moins considérable que l'intelligence elle-même. Il ne s'agit pas seulement ici de ces grandes douleurs, de tes grands plaisirs, qui nous frappent vivement encore, toutes les fois qu'ils réapparaissent à la pensée, mais de ceux, en plus grand nombre, qui nous échappent plus ou moins, à cause de leur confusion et de leur faiblesse. S'il est vrai, comme nous croyons l'avoir montré, que nulle idée ne
nous laisse absolument insensibles, que toute perception, image ou conceplion, s'accompagne de quelque sentiment de peine ou de plaisir, il est vrai aussi qu'il n'y a pas, pour ainsi dire, un seul interstice dans toute l'association des idées qui ne soit rempli, comblé, par la sensibilité. Les sensations et les sentiments- n'y figurent pas en moins grand nombre que les idées elles-mêmes auxquelles ils sont toujours liés comme des effets à leurs causes. De là, en y joignant aussi les impressions actuelles de tout ce qui agit sur nous, au dedans et au dehors, ces dispositions d'esprit, ces. humeurs plusoumpinè gaies, où nous jette, sans qiie nous nous en rendions compte, telle ou telle suite de pensées, telle ou telle rêverie, selon la prédominance de ces petits plaisirs ou de ces petites douleurs dont sans cesse, en l'absence de sentiments plus vifs, nous affecte la mémoire, au fur et à mesure des idées qu'elle rappelle à l'esprit.
Plaisirs et douleurs s'associent, passent et repassent dans la mémoire, suivant les mêmes lois et avec les mêmes rapports que les idées ellesmêmes auxquelles ils demeurent indissolublement unis, dans cette seconde apparition, comme ils l'ont été une première fois dans la conscience. Nous ne connaîtrions donc qu'une bien faible partie de ce vaste domaine de la sensibilité et nous ne saurions apprécier toute son jnfluence
sur le bonheur ou le malheur des vies humaines, si, à l'analyse delà sensibilité des choses présentes, nous n'ajoutions celle de la sensibilité renouvelée au souvenir des choses passées, si nous ne tenions pas un grand compte de ces plaisirs de seconde formation, que nous devons à la mémoire, et qui sont comme le reflet ou plutôt le renouvellement de ceux que les objets eux-mêmes nous ont fait d'abord directement éprouver.
« L'homme peut être affecté, comme dit Spinoza, d'une impression de joie ou de tristesse par l'image d'une chose passée ou future, comme par celle d'une chose présente K » Voyons d'abord comment il est affecté par les choses passées. Il y a une sensibilité renouvelée ou rétrospective, suivant une expression de Brovm*, qu'il s'agit de mettre en regard de la sensibilité directe qui en- est l'original. Nous évitons de l'appeler sensibilité représentative ou idéale, comme quelques auteurs, par souci de l'exactitude et par crainte de malentendu. Suivant nous, il n'y a point de sentiments représentatifs, représentative feelingsy comme dit Spencer, point de plaisir idéal, point de douleur idéale, comme le dit Alexandre
i. Éthique, 3*°* partie, prop. xyni, trad. Saisset.
2. Brown, qui classe les émotions par rapport au temps, les divise ea émotions immédiates, rétrospectives et prospectives. iPhUosophy of the human mind, lecture ui,).
Bain; c'est-à-dire, il n'y a point d'images, point d'idées du plaisir ou de la douleur qui soient autre chose que du plaisir et de la douleur de nouveau ressentis. Le plaisir et la douleur se sentent, ou bien se ressentent, à des degrés différents, mais ne sont pas susceptibles d'une représentation quelconque. Les réminiscences du plaisir ou de la peine ne sont pas des sensations, des sentiments transtonnés en idées^ des phénomènes d'un ordre particulier, un je ne sais quoi d'intermédiaire entre un fait purement sensible et une idée; ce ne sont pas des images réfléchies, des espèces fantastiques, de vains fantômes, mais de vraies douleurs et de vrais plaisirs. Qu'ils soient éprouvés pour la première fois, ou reproduits par la mémoire, les sentiments et les sensations res* tent ce qu'ils ont été, c'est-à-dire des faits purement affectifs; il n'y a de représentatif que ce qui est en de.hors d'eux, que ce qui n'est pas eux, à savoir les idées qui les font renaître, les circonstances qui les ont accompagnés et dont il est impossible de les séparer. A l'état de réminiscence, un plaisir ne se changera pas plus en idée qu'une idée elle-même en plaisir, il demeure tout aussi réellement du plaisir que le plaisir original dont il est la reproduction, quelque affaibli ou émoussé qu'il puisse être, La différence entre les premiers et les seconds n'est pas dans la nature, elle est seu*^
lementdans le degré. Quant à la cause elle n'est plus la même ; nous ne sommes plus émus par les objets, mais par leurs idées ou images.
Allons au-devant d'une difficulté qui semble se présenter ici. S'il n'y a point de différence de nature entre ces deux ordres de plaisirs et de peines, comment se fait-il que nous ne les confondions pas les uns avec les autres? Comment se fait-il que, sans nous tromper, sans hésiter, nous rapportions les uns au passé et les autres au présent? La différence de degré ne saurait suffire toute seule pour nous guider dans un discernement si prompt et si sûr, car elle n'a rien de fixe et d'absolu, et même elle n'existe pas toujours. En plus d'une circonstance, elle serait même, au contraire, tout à l'avantage du souvenir sur la réalité. Si nous situons dans le passé, et non dans le présent, à telle distance, plutôt qu'à telle autre, il y a dix ou vingt ans plutôt qu'hier, certaines joies et certaines douleurs, c'est uniquement en raison de la position qu'elles occupent dans l'association des idées, au sein de laquelle elles ont été ramenées à la mémoire et à la conscience. La suite des idées et des faits dans lesquels elles reparaissent comme encadrées nous empêche de les confondre avec l'original, de prendre pour des impressions nouvelles des impressions qui ne sont que renouvelées, en nous obligeant de les reporter
dans un passé plus ou moins éloigné, après tel ou tel événement, avant tel ou tel autre.
On peut, avec H. Spencer, distinguer dans la vie de Tesprit deux sortes de courants de phénomènes de conscience, l'un fort et l'autre faible ; le premier composé de sensations et de perceptions actuelles ; le second de réminiscences et de souvenirs. Mais il ne faut pas se représenter ces deux courants comme coulant parallèlement, l'un à côté de l'autre, chacun en un lit séparé, sans se mêler et se confondre. Tout au contraire, il y a un mélange presque continuel, une sorte d'entrelacement des sensations et des perceptions actuelles avec celles qui se réfèrent à un passé quelconque dont elles ne sont que l'image ou le ressentiment. Parmi les premières, il n'en est pas une qui ne puisse servir de point de départ, de point d'attache, à toute une chaîne nouvelle d'idées; de même aussi, il n'est pas d'association d'idées à laquelle des sensations ou perceptions nouvelles ne viennent, presque à chaque instant, donner un autre cours, ou du moins infléchir en tel ou tel sens plutôt qu'en tel autre. Le sommeil lui-même ne fait pas exception; les impressions du dehors, le bruit . la température, la position du corps, l'état des organes, introduisent sans cesse dans le rêve des éléments nouveaux, si même ils ne le remplacent tout à coup par quelque autre rêve, sans nul rap-
port avec le premier. Ainsi la sensibilité qui embrasse la vie entière, qui en fait le bonheur ou le malheur, est un continuel et intime mélange des impressions de ce qui est actuellement et des impressions de ce qui n'est plus ; tantôt ce sont les objets eux-mêmes, tantôt seulement leurs images conservées par la mémoire qui nous affectent et nous émeuvent.
. L'opposition entre la vivacité d'un des courants et la faiblesse de l'autre n'est elle-même vraie que d'une manière générale, et non dans toutes les cir^ constances. Sans doute l'image est généralement moins vive que la réalité, la copie a moins de relief que l'original, le ressentiment nous impressionne moins que le sentiment dont il est un écho plus ou moinç affaibli. Mais les impressions de la mémoire n'ont cette infériorité au regard des impressions des objets présents, que toutes choses à peu près égales d'ailleurs, c'est-à-dire à la condition que les peines et les plaisirs comparés ; dans ce double courant, aient quelque proportion et quelque analogie.
Le souvenir d'un repas exquis, quoiqu'il puisse encore de loin faire venir l'eau à la bouche d'un gourmand , ne saurait s'élever à la hauteur du plaisir goûté pendant le repas lui-même. La pensée d'une opération douloureuse, même toute récente, est sans doute loin de nous affecter au
même point que Topéradon elle-même. Mais il pourra bien n'en être plus de même si le parallèle a Jieu entre des faits d'un ordre différent et disproportionnés les uns avec les autres, comme des faits de Tordre physique et des faits de Tordre moral. Combien ne pourra pas Temporter sur des souffrances physiques le souvenir de la perte d'une personne aimée?
Il arrive même que les plaisirs de l'esprit et du cœur nous paraissent plus grands de loin qu'ils ne Tout été dans la réalité, grâce à Timaginalion, ou à la faculté que nous avons de les idéaliser, c'està-dire de nous les représenter, moins les contrariétés, les points noirs, les contre-temps, les dégoûts, qui s'y sont mêlés au temps de la jouissance actuelle. Il est d'ailleurs inutile d'insister sur ce pouvoir de raviver les plaisirs en les idéalisant, que les poètes et les moralistes ont décrit avec tant de charme et de vérité ^ Remarquons cependant que ces plaisirs de la mémoire et de l'imagination ne sauraient longtemps se suffire à eux-mêmes. Ils ont besoin de s'alimenter de temps à autre de la nourriture plus substantielle de la réalité, tout de même, suivant l'ingénieuse comparaison de Bain, que le papier-monnaie a besoin de reposer rur une certaine réserve métallique.
1. Voir particulièrement dans la Philosophie du bonheur par M. Janet, le chap II, de rimagination.
Mais examinons à quelles conditions la mémoire peut garder, reproduire, exciter, en l'absence même de leurs objets et de leurs causes, nos peines et nos plaisirs passés. Selon une observation qui s'étend à tous nos souvenirs, de quelque ordre qu'ils soient, la mémoire n'a réellement prise que là où il y a, comme disent les Anglais, discrimination, c'est-à-dire sur cela seul qui présente des caractères plus ou moins nets et précis par où il se distingue de tout autre phénomène. Quant aux choses vagues et confuôes , elle n'en prend que difficilement l'empreinte et n'en garde guère le souvenir. Ainsi, parmi nos perceptions, celles-là se retiennent le mieux qui ont le plus de caractères particuliers et distinctifs, comme les perceptions de la vue. Il n'en est pas de même de celles du goût et de l'odorat, qui se distinguent par des caractères moins nombreux et moins tranchés. Il y a comme une échelle de reviviscence des états de conscience, plus ou moins faciles à retenir, d'après ce caractère plus ou moins marqué de discrimination. Or les faits affectifs purs sont au plus bas degré de cette échelle.
En effet, considérés intrinsèquement, ils ne diffèrent, comme nous le verrons quand il s'agira de les classer, que par la durée et l'intensité, sans que l'une et l'autre puissent se mesurer rigoureusement. Comment, dans ces impressions vagues et
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confuses, qui ne sont susceptibles que d'une faible discrimination, la mémoire trouverait-elle, en quelque sorte, par où les saisir? Elle n'y réussit qu'à l'aide de distinctions extrinsèques empruntées aux idées auxquelles ces impressions sont attachées. C'est par là seulement qu'elle est capable, nous ne disons pas de les garder, mais de les renouveler. Se peut-il que le plaisir et la douleur tout seuls, c'est-à-dire complètement isolés d'autres phénomènes, subsistent, à un degré quelconque, dans la mémoire et y laissent une trace plus ou moins fugitive? Nous croyons que l'expérience est tout à fait impossible ; aussi n'hésitons-nous pas à affirmer qu'en fait , jamais le plaisir et la douleur n'apparaissent, si ce n'est par leur association à des faits ntellectuels qui les excitent de nouveau, et auxquels ils empruntent ce caractère de discrimination qui leur fait défaut*.
On ne peut se rappeler une saveur agréable sans ridée du mets qui en a été la cause ou de quelquesunes des circonstances dans lesquelles cette sensation a été éprouvée? Tout de même on ne par-
1. « Nous n*avons qu*une faible réminiscence, dit Buffon, de la sensation même, tandis que nous avons une mémoire nette des circonstances qui l'accompagnaient et du temps où elle est arrivée. » {Disc, sur la nature des animaux.) Mais si Buffon attribue une faible réminiscence à la sensation même, il est à remarquer qu'il n'entend pas par sensation un fait purement affectif; il y mêle plus ou moins rélément représentatif de la perception.
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vient pas à se souvenir d'une douleur quelconque j physique ou morale, sans songer en même temps aux objets, aux personnes qui en ont été la cause, aux lieux, aux circonstances où on l'a ressentie.
Ainsi les peines et les plaisirs ne restent dans l'esprit qu'autant qu'ils sont liés avec des idées et par l'intermédiaire des idées. Les faits affectifs, avons-nous dit, bien que renouvelés par la mémoire, ne changent réellement pas de nature ; ce sont toujours des plaisirs et des peines, quoique ordinairement d'une intensité plus ou moins affaiblie ; s'ils se réfèrent au passé, c'est uniquement par la place qu'ils occupent 4ans la chaîne de nos idées. Mais en demeurant toujours des faits purement affectifs, malgré leur passage de l'actualité au souvenir, du présent au passé, ils sont sujets, sans sortir du domaine de la sensibilité, à dés métamorphoses qui ne sont pas assurément un des faits les moins merveilleux de la mémoire. Il y a tel plaisir d'autrefois qui, vu dans le passé et à distance, se change en une peine. 11 y a, au contraire, telle douleur qui devient un plaisir, comme par une sorte de réfraction au travers de la mémoire. De là une nouvelle preuve qu'il n'y a point de sensibilité par représentation, point d'image du plaisir et de la douleur. En effet, la copie ne faisant que reproduire l'original, le souvenir d'un plaisir serait
toujours un plaisir, celui d'une douleur sérail toujours une douleur. Voyons maintenant les lois de ces curieuses métamorphoses.
Rappelons ici qu'il y a un plaisir attaché à l'exercice de toutes nos facultés en vertu d'une loi générale à laquelle la mémoire ne fait pas exception. La mémoire ne nous présente jamais rien, dit Aristote, qu'elle ne nous apporte du plaisir. De là il ne suit pas cependant que tout souvenir, pas plus que toute perception, soit chose agréable. En effet, ce plaisir, inhérent à l'exercice même de la mémoire, peut être compensé, neutralisé, effacé tout à fait, par l'agrément ou le désagrément de l'objet en face duqugl la mémoire nous place de nouveau. Nous avons sans doute toujours du plaisir à nous souvenir, mais combien la peine Femportet-elle sur le plaisir, s'il s'agit de quelque événement douloureux, de quelque fait lamentable ou odieux, s'il s'agit surtout de quelque faute commise ? Que se passe-t-il alors dans l'esprit? Loin de s'ouvrir, en quelque sorte, pour recueillir ce souvenir, alors qu'il se présente, loin de faire effort pour le garder et le compléter, la mémoire recule attristée et épouvantée; elle fait un effort contraire, comme pour se fermer ; elle s'en détourne avec horreur. Ainsi Énée, malgré l'invitation de Didon, ne reporte qu'avec douleur sa pensée sur la prise et le sac de Troie :
Infandam, regina, jubés renovare doloreni...
Meminisse horret luctuque refùgit ^
Ainsi, avec plus d'horreur encore, Macbeth, et tous les assassins du monde repoussent -ils le souvenir et l'image sanglante de leurs victimes.
Nous distinguerons deux classes principales de ces métamorphoses que subit la sensibilité, à travers la mémoire : celles du plaisir en douleur, et celles.de la douleur en plaisir. « Je me souviens avec joie, dit saint Augustin, de ma tristesse passée et avec tristesse de ma joie*. » Voilà, résumées en quelques mots, les deux grandes lois des variations de la sensibilité excitée par les images ou par les idées des choses passées. Mais ces deux lois ne sont vraies que sous certaines réserves et avec de nombreuses exceptions. Il y a des tristesses dont on se souvient sans nulle joie ; il y a des joies dont on se souvient sans tristesse, quoique perdues pour jamaif. Il faut tenir compte de la nature des maux ou des plaisirs passés, de l'impossibilité ou de la probabilité de leur retour , de la manière dont nous les avons perdus, sans notre faute ou par notre faute.
Ainsi la pensée des dangers et des maux passés ne peut avoir pour nous quelque charme qu'au-