‹ Du plaisir et de la douleurChapitre 63 sur 107 · De Consolationey lib. I, n · texte numérisé non relu

De Consolationey lib. I, n

2* Nessun maggiore dolore

CShe ricordarsi de! tempo felice Nella miseria.

Dans l'opéra italien à*Otheîlo, un gondolier chante ces vers qui se trouvent si bien en harmonie avec la situation de Desdemona. Tasse a dit de même :

Glie ricordarsi U bcn doppia la noia.

ceur ces souvenirs, idéalisés par rimagination , ne donnent-ils pas à l'heure présente et au dernier âge de la vie, à défaut de la réalité qui n*est plus et qui a fui pour toujours. Ainsi, à la vue des douces caresses d'Henriette et de Clitandre, Chrysale se ressouvient de ses jeunes amours et sent son cœur agréablement ému.

Ces effets divers, ces métamorphoses, ces jeux, pour ainsi dire, de la sensibilité à travers le prisme de la mémoire sont dépeints par Fénelon, qui s'inspire de saint Augustin \ avec autant de mouvement et d'élégance que d'exactitude psychologique. « Je renouvelle quand il me plaît la joie que j'ai ressentie il y a trente ans ; elle revient, mais quelquefois ce n'est plus elle-même; elle paraît sans me réjouir. Je me souviens d'avoir été bien aise et je ne le suis point actuellement dans ce souvenir. D'un autre côté je renouvelle d'anciennes douleurs; elles sont présentes, car je les aperçois distinctement telles qu'elles ont été dans leur temps; rien ne m'échappe de leur amertume

1. Voici le passage de saint Augustin, imité par Fénelon : « Affectiones animi mei eadem memoria continet, non illo modo quo eas habet ipse animus cum patitur eas; sed alio modo multum diverso, sicut sese habet vis mémorise. Nam et lœtatum me fuisse, reminiscor non leetus; et tristitiam meam prieteritam recordor non tristis. Et me aliquando timuisse recolo sine timoré, et pristinœ cupiditatis sine cupiditate sum memor. » {Confess,, lib. X, cap. XIII.)

et de la vivacité de leurs sentiments, mais elles ne sont plus elles-mêmes ; elles ne me troublent plus; elles sont émoussées. Je vois toute leur rigueur sans la sentir, ou si je la ressens ce n'est que par représentation; et cette représentation d'une peine autrefois cuisante n'est plus qu'un jeu. L'image des douleurs passées me réjouit: il en est de même des plaisirs ^ »

Tel est bien le tableau animé et fidèle des phénomènes de la sensibilité par représentation, suivant l'expression dont se sert Fénelon pour l'opposer à la sensibilité originale; telles sont les transformations qu'opère la mémoire, comme avec une baguette magique, sur les impressions qu'elle renouvelle dans notre âme.

Nous avons maintenant à voir les transformations analogues qui s'accomplissent dans la sensibilité quand elle est affectée par les images des choses futures.

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