‹ Du plaisir et de la douleurChapitre 64 sur 107 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

LA SENSIBILITÉ ET l'iMAGINATION

Gomment nous impressionne la pensée des choses futures. ~ De la sensibilité dans ses rapports avec la prévision et Timagination. — Impressions causées par la perspective de biens et de maux futurs. — Divers effets en sens contraire de cette perspective sur la sensibilité. — Influence de rimagination. — Rapport de Timagination et de la sensibilité. — Pourquoi la sensibilité diminue avec la distance des lieux. — Pourquoi esU elle plus sympathique pour les grands personnages et les victimes illustres? — Question de critique littéraire. — De la part de Tesprit ou du cœur chez les grands écrivains. — Yaut-il mieux oublier que se souvenir? — Thémistocle et Cicéron. — Nulle amertume dans la mémoire, sauf quand il y a eu faute ou crime. — Secours qu'elle prête à la morale. — Le remords.

Comme il y a une sensibilité excitée par le souvenir des choses passées, il y a une sensibilité excitée par la prévision des choses futures, qui est comme une sorte de sensibilité par anticipation. Nous n'avons pas seulement le don de nous souvenir, maïs celui de prévoir. De même que la sensibilité revient par la mémoire sur le passé et nous affecte à la seule pensée de maux et de biens

qui ne sont plus, la faculté que nous avons de prévoir l'avenir, jointe à l'imagination, nous affecte à la pensée de biens et de maux qui ne sont pas encore et qui peut-être ne seront jamais. Les choses futures, c^est-à-dîre les images des choses futures, des biens que l'on espère ou des maux qu'on redoute, ne nous émeuvent pas moins que les souvenirs de nos anciens plaisirs et de nos anciennes douleurs. De là encore une nouvelle classe de plaisirs et de douleurs dont le rôle n'est pas moins considérable dans le bonheur ou le malheur d'une vie humaine.

Ces deux sortes de sensibilité, quoique inclinées en sens contraire, l'une vers le passé, l'autre vers l'avenir, ont en commun ce caractère essentiel, qu'elles sont excitées par des idées, par des images et non par les objets eux-mêmes, qui- ne sont déjà plus, ou qui ne sont pas encore et qui peut-être ne seront jamais. Que nous soyons émus par la pensée de l'avenir ou par celle du passé» dans l'un comme dans l'autre cas, les plaisirs et les douleurs que nous éprouvons sontde vrais plaisirs, de vraies douleurs et notre sensibilité n'est pas moins réellement en jeu que s'il s'agissait de choses présentes et d'objets réels. Nous distinguons les impressions des choses futures d'avec celles du présent, comme les impressions des choses passées par la situation qu'elles

occupent dans la suite de nos pensées et par le degré généralement moindre de leur vivacité.

Cependant la différence en moins n'existe pas toujours, de même que pour les souvenirs ; les terreurs d'un avenir menaçant peuvent dépasser les maux véritables, comme les plaisirs de l'espérance l'emporter sur ceux de la réalité. Il y a des fêtes de l'espérance, comme du souvenir, fêtes sujettes sans doute à bien des illusions et des mécomptes, mais qui, au moins pour un temps, font une heureuse diversion aux misères de l'heure présente, et qui, à tout prendre, sont un bien, plutôt qu'un mal, pour la pauvre humanité.

Cependant tout plaisir entrevu dans nos prévisions sur l'avenir n'est pas, au moment présent, un plaisir pour nous. La pensée d'obstacles, de dangers qui nous en séparent, vient-elle s'y ajouter, jugeons-nous que ces obstacles sont insurmontables, que ces dangers sont trop grands, ce n'est plus du plaisir goûté en quelque sorte à l'avance, c'est le chagrin et la douleur, c'est le désespoir qui s'emparent de nous.

Dans la prévision, d'un mal, comme dans celle d'un bien, la sensibilité peut être très-différemment affectée. L'âme passe par tous les degrés, à partir de l'inquiétude, de la simple appréhension, jusqu'à l'angoisse et à la terreur, selon la grandeur et la nature des maux ou des douleurs en perspec-

tive, suivant leur probabilité plus ou moins grande, suivant la distance ou la proximité à laquelle ils nous apparaissent. Si nous nous persuadons, au contraire, que nous ne sommes plus menacés, si nous avons la confiance que nous sommes pour toujours à l'abri, alors une évolution en sens inverse se produit dans notre sensibilité. Au lieu de nous attrister, la pensée de ce mal, désormais chimérique, nous réjouit et laisse dans Fâme, en s' évanouissant, un agréable sentiment de délivrance et de sécurité.

Continuons cette analyse et insistons davantage sur les rapports de la sensibilité avec Timagination, soit pour les choses passées, soit pour les choses futures. Personne nMgnore combien Timagination influe sur nos propres plaisirs et nos propres douleurs; nous avons déjà vu ailleurs comment elle aiguisait nos plaisirs et nos peines. Mais peut-être a-t-on moins souvent signalé son influence sur l'impression plus ou moins vive que nous font les plaisirs ou les misères d'autrui, sur les degrés di vers de sympathie ou de pitié dont chacun de nous est plus ou moins susceptible. L'imagination n'y a pas moins de part que la sensibilité elle-même. Tel qui passe pour dur et insensible pèche plutôt, comme l'a bien observé Dugald Stewart*, par

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