U est probable, dit Dugald Stewart, que la froideur
défaut d'imagination que par défaut de cœur. Ces misères d'autrui, dont il s'émeut trop faiblement , il y compatirait sans nul doute davantage, autant peut-être que ceux qui passent pour avoir un cœur plus sensible, s'il avait la faculté de se représenter, avec le même degré de vivacité, tous les traits, tous les détails, les scènes émouvantes, le pathétique tableau, de ces joies, de ces dou* leurs , de ces drames , dont il entend le récit , mais qu'il n'a pas vus de ses yeux*. De même que la force de l'imagination augmente notre sensibilité pour les souffrances, de même aussi elle l'augmente pour le bonheur d'autrui dont elle nous retrace les riantes images.
Pourquoi les catastrophes lointaines, quelque grandes et terribles qu'elles soient, font-elles généralement si peu d'impression sur nous? La principale cause est dans lé défaut de l'imagination impuissante à nous les représenter. On dirait presque que la sensibilité, la sympathie, la pitié, sont dans les cœurs en raison inverse du carré
fespècc d'égoïsme qu'on observe dans beaucoup d'hommes tiennent en grande partie à un défaut d'attention et d'imagination. U faut être doué de l'un et de l'autre à un certain degré pour comprendre pleinement la situation d'un autre ou pour se faire une idée des maux qui existent dans le monde. » {Philosophie de Vesprit humain^ !!• voL, chap. viii, section 4.)
1. « La cruauté, dit Lecky, vient en partie bien souvent de l'épaisseur de l'imagmation. » (The natural history of mordis^ 2 vol. in-8, 1869 ; voir la page \i\ du I" volume.)
des distances, suivant la loi de l'attraction newto* nienne. Le moindre accident nous touche, s'il a lieu près de nous, dans notre maison, dans notre quartier, dans notre ville; mais que le théâtre s'éloigne, que la scène se passe à un certain nombre de kilomètres, notre sensibilité va s'affaiblissant. Par delà les Pyrénées ou les Alpes, mais surtout par delà les mers, il faudra qu'un malheur soit bien grand, ou même qu'il prenne d'effroyables ; proportions, pour ne pas nous laisser plus ou moins insensibles. Ainsi lisons-nous froidement, dans un journal du matin ou du soir, qu'un cyclone, une peste, yne famine, un tremblement de terre, ont fait des milliers de victimes dans les Indes, en Chine ou au Japon. Voltaire n'aurait sans doute pas écrit un poëipe sur un tremblement de terre au Pérou, comme sur la catastrophe de Lisbonne et l'Europe ne s'en serait que faiblement émue.
Quelle est donc cette sensibilité si courte que rien ne l'émeut plus au delà d'une certaine distance? Ce n'est pas tant à la dureté et à la; sécheresse du cœur qu'il faut s'en prendre, qu'au défaut de l'imagination trop faible pour donner,si loin de nous, des traits et des couleurs, la vie et le relief, à ces grandes calamités, sur des rivages lointains, sous un autre ciel et chez des peuples inconnus.
De même que la sensibilité semble augmenter.
OU diminuer, selon la proximité ou la distance, de même aussi elle semble faiblir ou s'iaccroître. selon les rangs et les conditions, selon que ceux qui souffrent ou qui sont heureux sont plus haut ou jplus bas placés. Elle est généralement plus vive pour les grands que pour les petits, pour les chefs que pour la foule, si bien qu'on pourrait la soup-r çonner de certaines tendances aristocratiques, non pas seulement chez les nobles ou les riches, mais même dans les cœurs de la multitude. Ainsi nous sommes naturellement plus touchés des malheurs d'un homme qui s'élève au-dessus de la foule, des destinées tragiques de ceux qui ont brillé dans le monde, d'un grand, d'un ministre, d'un prince, d'un roi, d'une reine, que du sort de victimes obscures, quoique plus nombreuses et peut-être plus dignes d'intérêt. La mort d'un seul, s'il est en évidence, nous impressionnera plus que celle non moins tragique de beaucoup d'autres qui font partie de la foule, qui n'ont pas de sceptre, de titres, ni de blason. Ces larmes qui abondent, dit Bossuet, dans les yeux d'une reine, nous émeuvent plus que celles d'une humble femme. N'aurionsnous donc réellement de pitié que pour les vie-times illustres? Serions-nous indifférents pour ceux qui ont souffert et succombé dans des conditions obscures? Cette dureté pour les petits et les faibles ne ferait pas honneur au cœur humain;
mais la vraie explication est ici la même que tout à l'heure. Nous sommes plus touchés, les passions à part, surtout les passions politiques ou religieuses, du sort des grands de la terre, parce que l'imagination nous les représente mieux avec leurs douleurs insignes et éclatantes. Elle fait revivre sous nos yeux ces personnages aux tragiques destinées ; elle reproduit leurs traits, leurs souffrances, leurs derniers moments; elle mesure toute la grandeur de leur chute; nous ne perdons aucun détail de la catastrophe et dans les malheurs d'un seul nous voyons les malheurs et les misères de tous. C'est par là que l'imagination excite si vivement notre sympathie et notre compassion pour les infortunes qui sont comme des illustrations de toutes les infortunes humaines. Au contraire, elle laisse dans le vague et la confusion les maux d'une foule anonyme ou bien les destinées et les vicissitudes d'acteurs effacés qui n'ont joué qu'un rôle secondaire, et dont les physionomies peu distinctes n'ont rien qui attire, d'une manière particulière, la sympathie et la compassion.
On voit quels liens étroits et quelle constante réciprocité d'action et de réaction existent entre l'imagination et le cœur. Le cœur d'abord est ému par le tableau que lui présente l'imagination, puis il excite à son tour l'imagination qui, sous l'influence du cœur, donne un nouveau relief et de
nouvelles couleurs à cette première ébauche, d'où suivra encore une nouvelle excitation de la sensibilité
Selon Bain, les sentiments seraient la base de rimagination, c'est-à-dire Timagination serait excitée par les sentiments et non les sentiments par rimagination. Il nous semble que le célèbre psychologue se trompe en ce point et qu'il intervertit les rôles. Dans la région idéale du souvenir et de rimagination, comme dans celle de la réalité, jamais on ne s'émeut de rien. Pour qu'il y ait émotion, quand il s'agit de faits dont nous n'avons pas été les témoins, il faut aussi qu'il y ait une cause de cette émotion, c'est-à-dire, il faut que l'imagination précède et qu'elle représente d'abord aux yeux de l'esprit la scène qui est propre à nous émouvoir. Puis a lieu, comme nous l'avons dit, une action réciproque du cœur sur l'imagination et de l'imagination sur le cœur. C'est donc, contrairement à l'opinion de Bain, l'imagination qui est la base du sentiment, et non le sentiment la base de l'imagination.
Supposez que l'imagination soit à peu près nulle chez un individu, d'ailleurs assez bien doué des facultés du raisonnement, chez un logicien, un calculateur habile, un mathématicien, nulle aussi ou presque nulle sera chez lui la sensibilité pour des douleurs ou des joies dont il n'aura pas été le
témoin, dans l'impuissance où il est de se les reprêseuver : « Nul ne devient sensible, dit Rousseau, que quand son imagination l'anime et le transporte hors de lui*. » Selon Herbert Spencer, comme selon Rousseau: « Le sentiment altruiste devient élevé à proportion qu'il devient représentatif*. »
Nous rencontrons ici une des questions souvent agitées, surtout de nos jours, par la critique littéraire. Quelle est la part de l'imagination et quelle est celle du cœur, la part de l'émotion vraie et de l'émotion feinte, dans la peinture des passions, dans les inventions et les personns^ges de tel ou tel écrivain ou poète? Qu'il s'agisse de Chateaubriand, Je Lamartine, de Gœthe, de Byron ou de Victor Hugo, les avis sont assez ordinairement très-partages. Quelques-uns veulent que, chez celui-ci ou chez celui-là, la tête et l'imagination l'empoYtent sur le cœur, d'autres pensent que l'émotion vraie, que les sentiments et les passions qui partent du cœur s'allient réellement, dans l'œuvre de ces [joëtes, à la puissance de l'imagination. Nous croyons, quant à nous, que la chose n'est pas facile à juger et que celui qui prétend faire ainsi les parts du cœur et de l'imagination court grandement le risque de se tromper. En effet, dans les œuvres d'art, comme dans la conduite de la vie,