‹ Du plaisir et de la douleurChapitre 66 sur 107 · Emile, III" livre · texte numérisé non relu

Emile, III" livre

Se Principes de psychologiej chapitre des Sentiments altruistes.

comme dans les mobiles de nos actions, comme dans la sympathie plus ou moins grande pour autrui, ces deux sources d'inspiration se mêlent si étroitement qu'il est bien téméraire de vouloir distinguer ce qui découle de Tune et ce qui découle de l'autre.

C'est ainsi que la mémoire, l'imagination, la faculté de prévoir, agrandissent dans tous les sens, du côté du passé et du côté de l'avenir, le domaine de la sensibilité et reculent ses limites bien au delà des bornes étroites du moment présent et de la réalité.

 la suite de cette analyse, nous pouvons nous demander, en forme de conclusion , à l'exemple de plusieurs des anciens et des modernes, s'il n'eût pas mieux valu, pour le bonheur de l'espèce humaine, que la mémoire et l'imagination, bornées aux idées et aux images, eussent été dépourvues du pouvoir de faire revivre, ou d'exciter par avance, sinon les plaisirs, au moins les douleurs. N'était-ce donc pas assez des peines de l'heure présente, sans y ajouter celles des heures passées et des heures futures?

Cicéron rapporte que Simonide apnt proposé à Thémistocle de lui enseigner l'art de la mémoire, celui-ci aurait répondu qu'il aimait mieux l'art de l'oubli, parce qu'on se souvient de ce qu'on ne voudrait pas et qu'on ne peut oublier ce dont on ne voudrait pas se souvenir. Mais Cicéron ^e

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goûle point cette réponse à laquelle il oppose ce

que nous venons de dire de celte vertu qu'a la

mémoire de transformer en plaisir des douleurs

passées. Gomment, dit-il, penser de la sorte,

quand le souvenir lui-même des maux passés est

agréable? Ne dit-on pas vulgairement : a jucundi

actilabores? » Euripide, dont je tâche, continue

Cicéron, de rendre la pensée en latin, n'a pas mai

dit:

Suavis laborum est prsBteritorum memoria ^

Dugald Stewart, cet excellent moraliste, pense aussi, comme Cicéron, que mieux vaut se souvenir : « Je suis convaincu, dit-il, qu'à part quelques circonstances, cette partie de notre constitution est une source plus abondante de plaisirs que de peines*. »

Nous sommes de l'avis de Cicéron et de Dugald Stewart. Mieux vaut se souvenir, non pas seulement au point de vue de la science et des opérations de la pensée, dont il n'est pas ici question et qui toutes, sans la mémoire, seraient impossibles, mais au point de vue même de la sensibilité et du bonheur. S'il y a des maux, des peines et des douleurs que la mémoire importune, ravive et prolonge, il en est d'autres, en plus grand nombre, qu'elle ne fait revivre qu'en les transformant en

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