CHAPITRE XI
La sensibilité a-t-elle des intermittences ou est-elle continue ? — La sensibilité doit être continue comme l'activité ellemême. — Preuve de cette continuité par ' Tobservation. — Opinions contraires de divers psychologues. — Pas d'indifférence absolue. — Pas d'équilibre du plaisir et de la douleur, comme entré des forces mécaniques. — Les petits plaisirs et les petites douleurs. — Leur rôle et leur importance dans Tâme humaine. ~- Des causes générales qui agissent constamment sur la sensibilité. — L'union de Tâme et du corps. — L'état des organes. — La bonne ou la mauvaise santé. — La nature extérieure. — Les perceptions de chaque sens. — La lumière du jour. — Les plus petites choses nous impressionnent. — Influence des pensées qui sans cesse se succèdent dans notre esprit. — Influence de la sympathie. — De l'anesthésie. — L'anesthésic absolue serait la mort. — Accord de l'induction et de l'cxpé* ricnce eu faveur de la sensibilité continue.
Nous allons soumettre à une nouvelle épreuve ce que nous avons dit du principe de la sensibilité. L'activité, essence deTàme, n*est sujette à aucune suspension ou intermittence ; en quelque moment qu'on cherche à surprendre l'âme, toujours on l'aperçoit agissant ou bien réagissant,
soit comme cause du mouvement et de la vie, soît comme cause du penser et du vouloir. Pour notre . âme, cesser d'agir et cesser d'exister seraient, comme on l'a dit bien souvent, une seule et même chose. Si donc, conformément à notre théorie, le plaisir et la douleur sont concomitants à tout exercice, librç ou contrarié, de l'activité normale, la sensibilité, pendant toute la période consciente de l'existence de l'âme, ne peut pas plus souffrir d'intermittence que l'activité elle-même dont elle est inséparable. Si l'activité est la vraie cause de la sensibilité, l'âme ne doit pas cesser un seul instant de jouir ou de souffrir. Cette conséquence confirmée par l'observation psychologique sera un argument de plus en notre faveur; sinon ce serait une grave objection contre tout ce qui précède.
Voyons donc si en effet la sensibilité ne fait jamais défaut, s'il n'est pas un seul moment de notre existence qui ne soit peine ou plaisir, ou bien si, entre ces deux états, il en est un troisième, celui de l'indifférence absolue. Ici encore les psychologues sont loin d'être du même avis. Les uns ont nié, le s autres ont admis la réalité de cet état intermédiaire d'indifférence, et même lui on fait une assez grande place dans la vie humaine.
Platon n'admet pas la continuité non interrompue du plaisir et de la douleur. « S'il est vrai, ditil, que lorsque l'animal se corrompt, il ressent de
la douleur, et du plaisir; quand il se rétablit^ voyons, par rapport à chaque animal, lorsqu'il n'éprouve ni altération, ni rétablissaient, quelle doit être dans cette situation sa manière d'être...» N'est-il pas de toute* nécessité que, durant cet intervalle, l'animal ne ressente aucune douleui^, aucun plaisir ni grand ni petit? — C'est une nécessité*. »\
Épicure, au contraire, qui nous semble avoir ici raison contre Platon, n'admettait pas d'état intermédiaire entre lô plaisir et la douleur; l'absence même de toute douleur lui semble, nonseulement un plaisir, mais, comme on le sait, le bonheur suprême. « Quiconque, dit-il, sent la façon dont il est affecté éprouve nécessairement du plaisir ou de la douleur*. » Cicéron combat Épicure ; il nie que le nihil dolere soit un plaisir, par où il est conduit à admettre dans l'âme, comme Platon, l'indifférence. .
Chez . les modernes, Leibniz semble, aussi admettre cet état intermédiaire entre le plaisir et la douleur ; mais comme il ne le fait consister qu'en des sensations confuses, plus ou moins imperceptibles, et non dans l'absence de toute sensation;
• 4. Philèbe, traduction de Cousin. Il est aussi question, dans le IX* livre de la République, de cet état intermédiaire où l'âme se trouve à Tétat de repos à Tégard du plaisir ei de la douleur.
2. « Quisquis enim sentit quomodo sit affectus, eum hecesse est aut in voluptate esse aut in dolore. » (De Ftnibus, lib. I, cap. x.)
comme, d'un autre côté, il fait fréquemment intervenir les petits plaisirs et les petites douleurs, il n'est pas possible de le ranger parmi les partisans de rindififérence absolue'.
De même en est-il de Reid. Il est vrai qu'à côté des sensations agréables ou désagréables il en place d'autres, beaucoup plus nombreuses, qui, suivant lui, sont indifférentes. Mais on voit, par l'explication même qu'il en donne, que l'indifférence quUl leur attribue est purement relative: € Elles attirent si peu, dit-il, notre attention qu'elles n'ont point de nom dans les langues et qu'elles sont oubliées aussitôt que senties. Nous ne parvenons même à nous convaincre de leur existence qu'en observant avec soin les opérations de notre esprit... Les sensations indifférentes sont loin d'être inutiles. Elles nous servent à distinguer les choses indifférentes et nous révèlent, comme autant de signes, ce qui se passe en dehors de nous^. » Des sensations qu'on remarque avec quelque attention, des sensations qui nous sont utiles, ne sont pas évidemment des sensations absolument indifférentes.Condillac n'est pas pour l'indifférence : € Parmi ces différents degrés des plaisirs et de la douleur, il n'est pas possible, dit-il, de trouver un état indifférent •. )»