XII AVERTISSEMENT
l'idéologie dans lequel la psychologie française, aujourd'hui, comme au siècle dernier, semble avoir une certaine tendance à se renfermer.
Comment ne pas s'étonner que des phénomènes qui occupent une si grande place dans la vie humaine en aient eu jusqu'à présent une si petite dans la plupart de nos ouvi'ages de psychologie?
Pour cette question du plaisir et de la douleur, comme pour celle des rapports de l'âme et de la puissance vitale', toute notre ambition serait de provoquer d'utiles discussions et de rappeler l'attention de nos psychologues sur des points de la science de l'âme, qui, malgré leur importance, nous semblent avoir été beaucoup trop négligés. D'ailleurs nous ne présentons pas au public ce petit ouvrage comme un traité complet sur un si vaste sujet, mais comme une simple esquisse d'une théorie du plaisir ou de la douleur.
1. Du principe vital et de Vâme pensante, 2* éd. Didier, 1 vol
ET
CHAPHRE PREMIER
Objet de Touvrage. — Étude psychologique du plaisir et de la douleur. — De Vabus de la physiologie en psychologie. — Du plaisir et de la douleur dans les théories des anciens et des modernes. — Prédominance de la division bipartite des facultés de rame jusqu*à Kant. — Confusion des faits affectifs avec des faits d'une autre nature. — Double signification du mot sentir dans toutes les langues; — Équivoques des mots sens, sensation, sentiment, dans la langue philosophique du xvii% du xvnr siècle et dans la psychologie contemporaine. — Divers sens du mot feeling chez les psychologues anglais. — Significations non moins diverses du mot de sensibilité. — Abus qu'en ont fait les physiologistes. — Qu'est-ce que le cœur ?
Nous nous proposons de traiter de ces deux phénomènes du plaisir et de la douleur qui tiennent une si grande place dans la vie humaine et auxquels, comme a dit Platon, tout animal mortel est suspendu. Nous avons déjà indiqué, dans
s ÉQUIVOQUES DU MOT SENSATION
la préface, mais il n'est pas inutile, pour plus de précaution, de rappeler encore ici comment nous entendons restreindre à notre guise, ou plutôt suivant nos forces, un si vaste sujet. Nous ne rétudierons qu'au point de vue psychologique, et non au point de vue moral qui est sans doute d'une bien grande conséquence, mais pour lequel nous pouvons renvoyer à tous les moralistes, anciens et modernes, philosophes ou théologiens, qui ont si bien analysé les secours ou les dangers de la sensibilité pour la raison et pour la morale. Nous n'avons pas même la prétention d'embrasser dans son entier le point de vue psychologique, c'est-à-dire d'étudiertous les phénomènes si nombreux et si complexes, émotions, désirs et craintes, amours et haines, passions de toutes sortes, qu'engendrent le plaisir et la douleur par leur association avec les faits intellectuels. Nous nous bornerons à les considérer en eux-mêmes dans leurs simples éléments et dans leurs traits les plus généraux. Notre principal but est de déterminer les circonstances dans lesquelles ils naissent en nous, les causes qui les produisent, de montrer comment toutes ces causes, en apparence si diverses , se ramènent cependant à une cause unique par laquelle s'expliquent tous nos plaisirs, les plaisirs du corps comme ceux de l'esprit, les plaisirs personnels comme ceux de la sympathie. L'étude de
la douleur se joindra à celle dû plaisir; ce sont les deux contraires qu'il est difficile de séparer l'un de l'autre. Sachant ce qu'est le plaisir, nous saurons par là même ce qu'est la douleur; nous ne pourrons pas ne pas le savoir, en vertu de l'unité de la science des contraires, comme on disait dans l'École K II suffira de renverser les traits du plaisir pour avoir ceux de la douleur, comme il suffit de retourner un verre concave pour avoir la face convexe.
Quoique la physiologie soit fort à la mode, quoi* qu'elle envahisse aujourd'hui en France, en Angleterre et en Allemagne, un certain nombre d'ouvrages sur l'âme et ses facultés, nous nous abstiendrons de la mêler à la psychologie. Quelque intérêt que nous attachions aux détails de la correspondance de l'esprit et du corps, à la connexion des états de l'âme avec ceux des organes, il ne sera . ici question ni de changements, ni de courants nerveux, parce que nous sommes bien persuadés qu'il n'y a aucune lumière à en tirer, pas plus que de l'algèbre*, pour ce qui est l'objet même de nos études. Nous ne méconnaissons pas l'importance et les découvertes de la physiologie, ni l'utilité de
1. « Eadem potentia animiB est unius contrarietatis, ut visus albi et nigri. » (Saint Thomas, Summay 1* pars., quaest. 81, art. 2.)
2. Nous faisons allusion à un mémoire de M Delbœuf, professeur à Tuniversité de Liége> sur la théorie générale de la sensibilité, dont les pages sont couvertes de formules algébriques
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son concours pour Un certain nombre de questions qui touchent plus particulièrement à la fois à l'âme et au corps ; mais nous voudrions qu'elle demeurât à sa place, dans son domaine propre, sans chercher à se substituer à la psychologie, sans prétendre remplacer, par des expériences de laboratoire et par des dissections, ou même des vivisections, l'observation intérieure et l'analyse psychologique. Que d'explications physiologiques de phénomènes de l'esprit, imaginées de nos jours par des déserteurs de la vraie méthode psychologique , rappellent celle dont se moque si sensément Voltaire à l'occasion de la cause du rire ! a Ceux qui savent pourquoi cette sorte de joie qui excite le ris retire vers les oreilles le muscle zigomatique sont bien savants. Les animaux ont ce muscle comme nous, mais ils ne rient point dé joie*, i) Toutes les cellules du cerveau, tous les courants nerveux, ne m'en apprendront pas plus sur la conscience, sur la production de la pensée, ou sur le plaisir et la douleur, que la description des muscles de la face sur la cause du rire. Puisqu'il est plus manifeste que jamais, grâce aux vains efforts qui ont été tentés pour démontrer le contraire, qu'il n'y a rien de commun entre un mouvement, quelque subtil qu'il soit, et une sensation, quelque grossière