Le RirCy questions encyclopédiques
qu'on la suppose, et qu'il n'y a pas de passage ou de transformation possible de l'un à l'autre, comme de la chaleur au mouvement, on peut affirmer que jamais la méthode et l'objet propre de la psychologie n'ont été plus nettement séparés de toutes les autres méthodes, de tous les autres objets avec lesquels on a voulûtes confondre. Sans doute il n'est pas interdit au psychologue de faire de la physiologie, pas plus qu'au physiologiste de faire de la psychologie, pour embrasser, s'il se peut, l'homme dans son entier, le physique et le moral, l'âme et le corps. Mais c'est à la condition que l'un et l'autre, en changeant d'objet, changent aussi de méthode, et que l'un ne s'avise pas d'étudier le cerveau avec la conscience, pas plus que l'autre la conscience avec le cerveau.
Que d'ailleurs on jette les yeux sur toute l'histoire de la philosophie, depuis Platon et Aristote jusqu'à Descartes et Leibniz, jusqu'à Kant, jusqu'à Maine de Biran et à Jouffroy, voit-on que ceux qui passent, de l'aveu de tous, pour avoir pénétré le plus avant dans la science de l'esprit et du cœur humain, aient fait ce mélange, ou plutôt cette confusion, contre laquelle on ne saurait trop protester, de Tune ou de l'autre science?
Nous estimons d'ailleurs que, si cette confusion est fâcheuse pour la psychologie, elle ne l'est pas moins pour la physiologie elle-même qu'elle jette
hors de sa voie, qu'elle entretient dans les plus étranges illusions sur la possibilité d'atteindre par ses procédés la conscience et la pensée.
Nous pourrions même trouver de nombreux témoignages en faveur de la méthode psychologique jusque dans les ouvrages des penseurs qui lui semblent le plus hostiles et qui, tout en donnant la physiologie, comme ils disent, pour base à la psychologie, en vertu de la connexion fondamentale des états de conscience et des états nerveux, sont cependant obligés de reconnaître que dans chaque phénomène humain il y a deux côtés, l'un psychique et subjectif, l'autre physique et objectif, qui ne peuvent être étudiés de la même manière. Sans doute un pareil langage suppose la plus grave des erreurs; où ils ne veulent voir que deux côtés d'un même phénomène, nous sommes bien convaincus qu'il y en a deux bien différents. Néanmoins, tout en prenant plus ou moins en pitié une méthode aussi vieille que la nôtre, ils veulent bien nous accorder la faculté et le droit d'étudier exclusivement la face qu'il nous plaît, sans y joindre l'étude de la face opposée, c'est-à-dire des faits d'une tout autre nature qui en sont la suite ou l'accompagnement dans les prganes. Notre intention, parfaitement légitime de leur propre aveu, est donc de considérer uniquement, pour parler comnie eux, le côté psy-
chique , ou la face subjective du plaisir et de la douleur, sans emprunter des pages plus ou moins nombreuses à quelque savant traité de physiologie.
Quoi donc ! ne nous serait-il plus permis de faire l'analyse des idées sans y entremêler l'analyse des lobes et des fibres du cerveau, ou bien de traiter des passions, à l'exemple de Spinoza, sans faire l'anatomie du cœur, sans suivre, à travers tous les vaisseaux, la marche du sang, ou bien encore ne pourra-t-on plus, à la façon de Pascal, discourir sur les passions de l'amour, sans y mêler la description de leur côté physique?
Notre sujet étant ainsi circonscrit et notre méthode déterminée , nous devons avoir pour premier soin de distinguer le plaisir et la douleur de tous les autres états de conscience et de marquer leur place au sein de l'âme humaine. C'est un point sur lequel il y a beaucoup d'incertitude et de confusion dans les théories psychologiques des anciens et des modernes, et même de la plupart des contemporains. La division des phénomènes de conscience en deux grandes classes a longtemps régné dans les théories des facultés de l'âme humaine. Sensation et raison, puissance sensitive et entendement, facultas cognoscendi et appetendi, entendement et volonté, facultés intellectuelles et facultés actives, voilà la division bipartite généra-
tement adoptée dans l'antiquité, dans le moyen âge et chez les modernes.
La sensibilité, par où nous entendrons, disons-le tout d'abord, la faculté d'éprouver du plaisir et de la douleur, s'est toujours trouvée fort gênée et compromise dans cette division où elle n'avait pas de place propre. Tantôt elle a été mêlée et confondue aveclaconnaissanceparles sens; tantôt, souslenom d'inclination, d'appétit ou de désir, elle a usurpé plus ou moins le rôle ou la place de la volonté; tantôt, enfin, malgré son unité, elle a été démembrée et scindée en deux facultés différentes, le du/ioç et l'iTTtdTifAYiTcxov, daus la langue des Grecs, ou bien l'appétit raisonnable et l'appétit déraisonnable, dans la langue des scolastiques, ou encore l'égoïsràe et l'altruisme, dans une langue plus récente , selon qu'eile se manifeste à la suite des sens ou à la suite de la raison, selon qu'elle s'applique à nous-mêmes ou aux autres.
Il faut remonter presque jusqu'à la fin du XVIII* siècle pour trouver une théorie des facultés de l'âme où le plaisir et la douleur forment nettement une classe à part, irréductible, entre les autres phénomènes de l'âme, au même titre que rintelligence ou la volonté. A la psychologie allemande de la fin du xviii* siècle revient l'honneur, si je ne me trompe, d'avoir fait la première, et sans aucune, équivoque, cette importante distino^
EttUIVOaUES DU MOT SENSATION 9
tien. Suizer dans ses Recherches sur V origine des sentiments agréables et désagréables, Mendelssohn dans ses Lettres sur les sentiments j Kastner dans ses Réflexions sur Vorigine des plaisirs^ d'autres encore, avant Kant, avaient bien déjà considéré les faits affectifs comme une classe particulière des faits de conscience. Mais c'est Kant qui, en séparant les sentiments de l'intelligence et de la volonté, semble avoir le premier consacré par son autorité la trichotomie , comme dit Hamilton, de l'esprit humaine
Comment une distinction si naturelle de faits si divers et si distincts n'a-t-elle pris place que récemment dans la science, après tant d'ambiguïtés et d'équivoques dans les idées et dans les mots?
Nul n'ignore. en effet, non par le dire des docteurs, mais par sa propre expérience, ce qu'il faut entendre par plaisir et par douleur; nul, quelque peu psychologue qu'il soit, ne les confond avec aucun autre fait, dans la conscience qu'il en a, dans les divers jugements qu'il en porte et même dans le langage de la vie ordi-
1 . « Toutes les facultés de Tàme doivent être ramenées à ces trois qui ne peuvent, plus être dérivées d*un principe commun : la faculté de connaître, le sentiment du plaisir et de la peine, et la faculté de désirer. » {Critique du jugement^ Introduction, trad. Barni.) Il donne aussi la même division dans son Anthropologie,
naire. Mais autre chose est de sentir, comme tout le monde, le plaisir et la douleur, autre chose est de les démêler par l'analyse psychologique de tous les autres faits auxquels ils sont si étroitement associés. Telle est aussi la diversité, la multitude presque infinie des causes particulières du plaisir et de la douleur qu'elle a bien pu faire méconnaître l'identité d'essence, l'homogénéité de tous les faits affectifs et Tunité de la faculté à laquelle ils se rapportent tous également. Ajoutons que bon nombre de philosophes et de psychologues, préoccupés de faits et de problèmes qui leur paraissaient d'un ordre supérieur, ont plus ou moins négligé ce côté de l'âme humaine. De là ces confusions qui subsistent encore dans les théories des psychologiques et dans notre langue philosophique.
Comme de tous les faits intellectuels il n'en est pas qui soient plus profondément pénétrés, pour ainsi dire, par le plaisir et la douleur que les opérations sensitives, nulle part aussi la confusion n'a été plus profonde et plus opiniâtre.
Telle est la cause de la double signification, en grec, en latin, en français, en anglais, en allemand, dans toutes les langues, du mot sentir. Sentir en effet signifie à la fois la connaissance des objets qui tombent sous les sens et les affections agréables ou désagréables dont celte connaissance est accompa-
ÉQUIVOQUES DU MOT SENSATION il
gnée. Déjà les auteurs de la Logique de Port-Royal se plaignent des nombreuses équivoques des mots sens et sentiments On voit en effet, dans la langue du X.VII* siècle, pour ne pas remonter jusqu'à l'antiquité ou au moyen âge, que ces mots, auxquels on peut ajouter ceux d'opérations sensi tives et même de passions, signifient à la fois les connaissances qui nous arrivent par les organes des sens ou par l'imagination et les plaisirs et les douleurs qui viennent à la suite de ces mêmes connaissances.
Dans le Traité des passions y Descaries comprend à la fois sous le nom de perceptions des faits purement affectifs et des pensées; Malebranche, dans le premier livre de la Recherche de la vérité^ classe parmi les sentiments, non-seulement le plaisir et la douleur, mais toutes les pensées qui nous viennent par les sens ou par l'imagination, toutes celles, comme il le dit, dans lesquelles le corps a quelque part*. Bossuet ne distingue dans l'âme que deux sortes d'opérations, les opérations intellectuelles et les opérations sensitives, mais il réunit sous ce même nom d'opérations sensitives les perceptions qui nous viennent par les sens,