‹ Du plaisir et de la douleurChapitre 72 sur 107 · Théorie scientifique de la sensibilité^ p · texte numérisé non relu

Théorie scientifique de la sensibilité^ p

tence, dont bientôt tous les ressorts seraient usés ou brisés par cette suite ininterrompue de plaisirs trop vifs, non moins que de douleurs trop aiguës. Montaigne s'est plu, un moment, à rêver un monde nouveau où la jouissance continue, à son plus haut degré, serait l'état ordinaire de l'homme. Mais ce rêve n'est pas de longue durée, bientôt il se' ravise, il voit le danger qui menacerait cet homme toujours, suivant son expression, en proie à la volupté : « Je le sens fondre, dit-il, sous la charge de son être et le vois du tout incapable de porter une si pure, si constante volupté et si universelle ^ »

Ce n'est qu'à de courts instants, à de certains intervalles, que nous éprouvons, ou du moins que nous pouvons supporter le plaisir et la douleur à l'état aigu. Que de degrés, que de nuances, en nombre infini, au-dessous de ce maximum de la sensibilité! Il y a, à travers tous les moments de notre existence, une continuelle circulation de petites aidesou délivrances, comme dit Leibniz, de petits plaisirs, de petites douleurs qui, quoique à peine sensibles, pris à part, ne laissent pas cependant, parleur suite et par leur accumulation, d'influer sur un grand nombre de nos détermina-* tions, sur les dispositions, les humeurs et sur l'état

. EssaiSf liv. Il, cbap. xx.

gêné ml de notre âme. Leibniz qui, comme nous l'avons dit ailleurs ^ a introduit les infiniment petits dans l'étude de l'âme, comme dans les mathématiques et dans la physique, a noté l'existence de ces infiniment petits du plaisir et de la douleur, comme axissi celle de& infiniment petits de ]a pensée qu'il appelle dés perceptions insensibles ou imperceptibles. Par là il entend, non pas des perceptions qu'on ne perçoit pas, mais des percep* lions auxquelles on né prend pas garde, à cause de leur faiblesse ou de leur confusion. Ces pei'ceptions insen^bles s'accompagnent elle-mêmes de demi-plaisirs, de demi-douleurs, de petits empêchements, dp petites délivrances qui, d'ordinaire, nous échappent, mais qui se laissent cependant apercevoir, lorsque, rentrant en nous-mêmes, nous observons plus attentivement ce qui se pasise dans notre âme.

Considérons-nous d'ailleurs à un de ces moments de calme et d'apparente indifférence où il semble que rien ne nous émeuve et que notre sensibilité engourdie demeure comme suspendue entre le plaisir et la douleur. Cette apparence trompeuse d'insensibilité et de sécheresse, recouvre toujours quelques sensations, plus ou moins faibles, d'aise ou de malaise, quelques sentiments, plus ou moiu9

1. Le Principe vital et Vame pensante, deuxième édit., Didier. Voir le chap. XXII sur les Perceptions insensibles.

légers et confus, de joie ou de tristesse, qui, pour n'avoir rien d'excitant et de vif, n'en sont pa& moins réels*. Gomment d'ailleurs notre sensibilité ne serait-elle pas constamment plus ou moins impressionnée par tant de causes générales qui, indépendamment des causes particulières, agissent sur nous si constamment, à chaque instant de notre vie, et qui nous assiègent, pour ainsi dire, sans relâche du dedans et du dehors?

' Il en est d'abord que nous portons avec nous, sans jamais pouvoir nous y soustraire. Chacun de* nos organes, en raison de la couture si étroite, comme dit Montaigne, de l'âme et du corps, n'est-' il pas une cause sans cesse agissante de bien-être ou de mal-être, suivant le jeu régulier ou irrégu-' lier, l'équilibre ou le trouble de ses fonctions? On sait à quel point le plus léger dérangement organique, une bonne ou une mauvaise digestion, pour ne pas citer d'autre exemple, peut, influer sur les humeurs et faire voir toutes choses sous un jour plus ou moins sombre ou riant. Dans la jeunesse et la santé il y a un fonds permanent de bien-être, de contentement, de gaieté, qui vient du bon état de l'organisme.

1. Il serait plus exact de les appeler unexciting, comme le psychologue américain Noah Porter, dans son ouvrage The human' intellecty qu'indifférentes comme divers auteurs que nous avons cités.

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qui persiste, et qu'il n'est pas facile d'épuiser, au milieu même de bien des contrariétés et des traverses.

De là ces vagues dispositions à la tristesse et à la mélancolie, ou au plaisir et à la joie, dont la raison nous échappe. Bichat a dit, non sans quelque vérité, que le caractère moral est la physionomie du tempérament. Sous la seule influence de ces impressions sourdes et confuses de la vie organique, la sensibilité s'élève ou s'abaisse à un certain ton, d'après lequel nous sommes disposés à nous émouvoir plus ou moins, en diverses circonstances, à sentir, à voir et à juger toutes choses, a Tel est le principe, dit Maine de Biran, de cette sorte de réfraction morale qui nous fait voir la nature, tantôt sous un aspect riant et gracieux, tantôt couverte comme d'un voile funèbre, et qui nous représente dans les mêmes êtres, tantôt des objets d'espérance et d'amour, tantôt des sujets d'aversion et de crainte. Aussi le charme, l'attrait, le dégoût ou Fennui attachés aux divers instants de notre vie dépendent presque toujours de ces dispositions si profondément ignorées de notre sensibilité*. »

Aces impressions qui viennent, sans nulle interruption, des organes intérieurs, en vertu de l'union de l'âme et du corps, il faut ajouter les

i. Rapports du physique et du moral.

impressions, presque aussi continues , qui nous arrivent par les sens extérieurs. II n'est pas de perception si habituelle, si insignifiante, que n'accompagne une certaine affection, plus ou moins faible, plus ou moins confuse. Non-seulement nous ne pouvons goûter une saveur, sentir une odeur, mais nous ne pouvons entendre un son, voir la lumière, éprouver un contact, voir ou toucher un objet quelconque, sans être plus ou moins affectés d'une manière agréable ou désagréable. Il ; a des couleurs tristes et des couleurs gaies; il n'en est pas qui nous soient absolument indifférentes. Où est la forme si insignifiante, de la nature ou de l'art, qui, à quelque degré, ne nous plaise ou nous déplaise? Les plus petites choses, surtout parmi celles qui touchent à notre personne, suffisent à nous jeter brusquement d'un état dans un autre, à nous égayer ou à nous assombrir. Vous alliez gaiement à la promenade ; voilà qu'un léger désordre aperçu dans votre toilette, je ne sais quelle petite tache, un peu de boue à l'habit ou à la chaussure, font passer tout à coup un léger nuage sur votre belle humeur.

Quel est l'homme tout à fait insensible au seul aspect des lieux qui l'environnent, au changement des saisons, à l'état du ciel et de l'atmosphère? Cette influence est particulièrement remarquable sur certains tempéraments, mais il n'est personne

qui ne la ressente à quelque degrés Les langues sont remplies de. métaphores qui marquent, de la manière la plus expressive et la plus poétique, ces harmonies des divers aspects du monde extérieur avec les divers états sensibles de notre âme. Il y a 4es lieux riants, il en est d'autres qui sont mornes et désolés; il y a des jours et des saisons où, comme disent tous les poètes, classiques ou romantiques, la nature est en deuil. Nous sommes plus naturellement portés à la mélancolie, à la tristesse, à l'ennui, quand de sombres nuages cour vrent le ciel, quand la pluie tombe; mais lorsque le ciel est serein, lorsque le soleil brille de tout son éclat:

Pacatumque nitet diffdso lumine cœlian,

' 1. Haine de Biran lai-môme peut être cité comme un exemple de ces natures qui sont particulièrement sensibles aux circonl^tances atmosphériques. Voici ce qu*ea dit M. Naville : i Toute sa ▼ie il subit au plus haut degré les influences du dehors ; le yent qui change modifie ses idispositions, Tétat de son âme varie avec )e degré du thermomètre. Son journal intime renferme des notes souvent très-détaillées sur la température, l'état du ciel, l'humidité ou la sécheresse de l'atmosphère. Vous croiriez avoir affaire à un physicien. Rien cependant de plus éloigné des habitudes et des goûts de Tauteur que l'observation scientifique. Si ces Taits attirent son attention, c'est uniquement à cause de leur rapport avec ses impressions personnelles. Un temps humide ou sec, agité ou tranquille, se traduisent immédiatement dans telle disposition particulière de son être intellectuel et moral ; chaque saison, chaque état de l'atmosphère le retrouvent, en se reproduisant, triste ou ^i, confiant ou découragé, enclin à des méditations paisibles oi| attiré par les distractions du monde. » {La vie et les pensées de iîaine de Biran^ \ yol. in-lâ.)

suivant Tadmirable vers de Lucrèce, Tâme ellemême incline; sans autre cause, à la sérénité et au contentement, « L'air même et la sérénité du ciel, dit Montaigne, nous apportent ? quelque . mutation ^)) Nul, plus que Montesquieu, n'aurait ressenti cette influence bienfaisante du jour et de la lumière, à en juger d'après ce qu'il nous dit luimême : « Je m'éveille le matin avec une joie secrète de vpir là lumière ; je vois la lumière avec une sorte de ravissement et tout le reste du jour je suis content*. ».

. Le plus grand mal de . la^môrt semblait aux anciens, la privation de la lumière. Combien sont 4:ouchants, chez les tragiques grecs, les adieux à la lumière de ceux qui vont mourir? Aussi appeiaient-ils les morts : ceux qui manquent de la lumière, corpora luce carenlum^. : Le soleil^ a dit poétiquement Pline l'Ancien, dissipe la tristesse du ciel et rassérénit les nuages de l'âme humaine ^ Telleest sans doute: una des principales raisons pour lesquelles les peuples du Nord sont plus enclins à la mélancolie que ceux qui habitent sous Je ciel riant da Midi. L :: Ce n'est pas feulement te nature extérieure, et

i. Apologie dé Raymond de Sébdnde,

2, Penséet diverses, ^ .'.. i.

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