De Vintelligence
nous abat. Quelles rapides métamorphoses, quels changements à vue dans nos sentiments! Qu'il faut peu de chose pour faire succéder le plaisir à la douleur! Qu'il en faut moins encore pour faire succéder la peine au plaisir !
La sympathie, comme nous venons de le voir, redouble encore et multiplie le jeu de la sensibilité en transportant les sentiments des autres dans notre propre coeur, de telle sorte qu'il n'est jamais vide, soit par lui-même, soit, pour ainsi dire, par voie d'emprunt. Gardons-nous d'oublier une autre grande et abondante source de sentiments, la volonté. D'une part tout acte de volonté réclame une intervention de la sensibilité, puisque nous ne pouvons rien vouloir sans le désirer, et de l'autre, tout acte de volonté, qui est un acte d'activité par excellence, ne peut se produire sans être accompajgaé d'un plaisir.
Rien ne prouve que l'anesthésie elle-même, cet état artificiel, dont le but est de suspendre la douleur, en supprimant momentanément la sensibilité, la supprime en èfl'et d'une manière absolue. D'après les témoignages des chirurgiens et des témoins les plus dignes de foi, divers symptômes, les gémissements sourds, la sueur qui coule à grosses gouttes, indiquent que le malade opéré n'est pas sans souffrir et qu'il éprouve des sensations douloureuses, plus ou moins sourdes et
confuses. Quand même il n'en aurait aucun souvenir à son réveil, il n'est pas certain qu'il n'ait rien senti. La mémoire peut manquer sans que la sensibilité ait fait défaut. Nous inclinons pour notre part à croire qu'il y a diminution, engourdissement, mais non extinction totale de sensibilité ; il n'y a sans doute de réelle et complète anesthésie que la mort même K
Ainsi, dans ces apparentes interruptions de la sensibilité, dans ce prétendu état d'indififérence qui, selon certains psychologues, prend place dans l'âme entre le plaisir et la douleur, il ne faut voir qu?un état relatif et non un état absolu. C'est le plus faible degré, un degré presque insensible, mais non l'extinction complète du plaisir et de la douleiir, qui se tempèrent plus ou moins l'un par l'autre, mais qui ne se neutralisent jamais d'une manière absolue.
Concluons qu'il n'y a point dans l'homme de zéro, de Nullpuncty comme disent les Allemands,
. 1. Voir l'ouvrage de Ramon de là Sagra : Démonstration de la réalité de Vdme déduite des effets du chloroforme^ etc., 1 vol. in-18, chez G. Baillière. — L*auteur soutient que la faculté de sentir n'est pas atteinte par les substances anesthésiques ; qu'elle peut môme^ncorp être exercée par l'âme, non pas sur des impressions nerveuses dont le cours est interrompu par les anesthésiques, mais sur des idées fournies auparavant et sur des impressions .intérieures inconnues. — « Rien ne prouve, dit Durand de Gros, la privation. absolue de la sensibilité dans l'ancsthésie. » (Poly- %oisme, in-lS, p. 258, bibliothèque Germer Baiilièrc.)
mais au contraire une continuité ininterrompue, une omniprésence de sensibilité, Allengegenwarty suivant l'expression de Lotze. Entre le plaisir et la douleur, il n'y a pas de milieu ; on ne peut nier l'un sans affirmer l'autre. Ce ne sont pas seulement des états contraires, mais contradictoires. Nous vivons et nous nous mouvons au sein de la sensibilité; tout notre être en est, pour ainsi dire, constamment baigné. S'il est vrai de dire, avec Descartes : l'âme pense toujours ; il n'est pas moins vrai que l'âme sent toujours. A priori^ la continuité de la cause exigeait la continuité de l'effet; en montrant, par l'expérience, comme nous venons de le faire, que la sensibilité ne souffre pas d'intermittence, nous avons achevé de prouver que nous ne nous sommes pas trompé sur le vrai principe de la sensibilité.