CHAPITRE XII
De la nature de la douleur. — Que la douleur est inséparable du plaisir. — Ënchaiaement étroit de Tun et de Tautre. — Apologue de Socrate dans le Phédon. — Le plaisir est-ii Taotécédent de la douleur ou la douleur du plaisir ? — Divers systèmes. — Aristote et Platon. — Opinion faussement attribuée à Platon par Aristote. — Le plaisir n'est-il que la cessation de la douleur ? — Partisans de cette doctrine chez les modernes. — Cardan, Yerri, Kant. — Conséquences de cette doctrine. — Le plaisir est Tantécédenl de la douleur. — La première manifestation de Tinstinct est le plaisir. — Le plaisir mode positif, la douleur mode négatif. — Différence qualitative entre le plaisir et la douleur.
Nous venons de voir que la sensibilité est continue et non intermittente. Cette continuité ne se maintient qu'à travers des alternatives diverses de plaisirs et de douleurs. Comparons entre eux ces deux éléments opposés de la sensibilité ; examinons quels sont leurs rôles, quelles sont leurs proportions réciproques dans la vie humaine. Déjà nous connaissons la cause delà douleur, puisque BOUS connaissons celle du plaisir, en vertu, comme
nous Tavons déjà dit, de l'unité de la science des contraires. Ce que nous voudrions maintenant considérer c'est le rapport de la douleur avec le plaisir. Qui des deux précède ou suit l'autre? Qui des deux tient la plus grande ou la plus petite place dans la vie et dans le monde? Enfin, quelque dure qu'elle soit, la douleur n'a-t-elle pas des utilités qui en compensent l'amertume, ou même qui la rendent nécessaire, pour concourir, de concert avec le plaisir, à la conservation de notre existence et à l'accomplissement de notre destinée ?
Le plaisir, nous l'avons vu, est l'attrait doux et puissant, la grâce prévenante, selon une expression empruntée aux théologiens, qui pousse tous les êtres vivants aux actes nécessaires à leur conservation. Par l'attrait du plaisir, les bêtes, comme dit Montesquieu, conservent leur être particulier; il en est de même des hommes, quoiqu'ils soient doués de la raison.
En dépit des déclamations de tous les stoïciens, de tous les ascètes, de tous les mystiques, anciens on modernes, en dépit même de tous les abus et de tous les excès que nous en faisons, n'hésitons pas à dire que le plaisir nous a été donné pour notre bien, pour notre conservation, non pour notre corruption et notre ruine. Oui, le plaisir est le caractère naturel et incontestable d'un bien; le plaisir en lui-même est bon, comme l'a dit Maie-
branche, qui n'est rien moins qu'un épicurien, malgré l'accusation d'Arnauld.
Quant à nous, nous avons d'autant moins à redouter une pareille accusation que nous sommes obligé, sous peine de la plus grande des contradictions, de faire ici immédiatement une apologie tout à fait semblable de la douleur elle-même. D'abord il y a une connexion nécessaire, sur laquelle nous insisterons, entre le plaisir et la douleur, de telle sorte qu'il est impossible de concevoir que la douleur ne soit pas là où est le plaisir. En outre, la douleur prête le plus efficace, le plus énergique concours, pour notre conservation, que le plaisir tout seul serait impuissant i garantir. Gomme il ne s'agit ici que d'une étude de psychologie, et non de morale ou de théologie, nous ne traiterons de la douleur que dans ses rapports avec les conditions actuelles de l'humanité, avec la conservation de notre existence, sans nous engager dans aucun problème métaphysique sur l'existence, sur l'origine du mal et sur la façon dont on peut le concilier avec la divine Providence.
Platon, au commencement duPhédon, met dans la bouche de Socrate un ingénieux apologue^ où il montre cet enchaîne ment nécessaire du plaisir et de la douleur. Au matin du jour où Socrate doit mourir, ses amis, en entrant dans sa prison le trou-
vent assis sur son lit et frottant avec la main la jambe que le geôlier venait de délivrer d'une chaîne pesante. Â une sensation douloureuse a succédé une sensation agréable de soulagement et de bien-êlre ; de là cette réflexion de Socrate :
c L'étrange chose, mes amis, que ce que les hommes appellent le plaisir, et comme il a de merveilleux rapports avec la douleur qu'on prétend son contraire ! Car si le plaisir et la douleur ne se rencontrent jamais en même temps, quand on prend l'un, il faut accepter l'autre, comme si un lien naturel les rendait inséparables. Je regrette qu'Ésope n'ait pas eu cette idée, il en eût fait une fable, il nous eût dit que Dieu voulut réconcilier ces deux ennemis, mais que, n'ayant pu y réussir, il les attacha à la même chaîne; que, pour cette raison, aussitôt que l'un est venu, on voit bientôt arriver son compagnon *. »
Comment, en effet, les détacher l'un de l'autre? Quel moyen de faire que la privation d'un bien ne soit pas un mal, ou qu'il y ait un mal dont la privation ne soit pas un bien? Cette impossibilité est bien vivement mise en saillie par Pascal : « Nous sommes si malheureux que nous ne pouvons prendre plaisir à une chose qu'à la condition de
Traduction de M. Cousin. Tite-Live a dit comme Platon : r voluptasque dissimillima natura, societate quadam natu- TH. . . r se juacta sunt. » (Lib. V, dise. d*Appius Claudius.)
nous fâcher si elle réussit mal, ce que mille choses peuvent faire et font à toute heure. Qui aurait trouvé le secret de se réjouir du bien sans se fâcher du mal aurait trouvé le point ; c'est le mouvement perpétuel. »
Tel est en effet le point qu'ont à chercher ceux que révolte Texistence de la douleur en ce monde et qui voudraient s'en affranchir pour ne garder que le plaisir. Mais, en attendant qu'il aient trouvé ce point, pas de plaisirs sans peine, selon le vieil adage Dans son sermon sur les plaisirs, Bossuel développe en psychologue et en théologien ces deux vérités qui forment la division de son discours : c Les plaisirs sources de douleurs, les douleurs sources de plaisirs, b Plaisir et peine marchent de compagnie. Pas de plaisance sans déplaisance, pas de plaisir sans déplaisir ^ Le plaisir ne saurait exister sans la douleur pour inséparable compagne ; la douleur le suit comme l'ombre la lumière. Il est tout aussi impossible de concevoir l'un sans l'autre que la montagne sans la vallée ou la vallée sans la montagne, que la face
1. Ce mot de déplaisir, qui est si bien fait, par opposition au mot plaisir, avait autrefois une force qu'il n*a plus aujourd*hui. Les héroïnes de Corneille, Ghimène, Camille, Albine, Pauline, se plaignent, dans les situations les plus tragiques, de leurs déplaisirs. Aujourd'hui ce mot de déplaisir semble avoir perdu toute sa force et ne s'emploie plus guère que pour signifier quelque léger ennui, quelque petite contrariété»
23^ ANtÉRIORITÉ DU PLAISIR SUR LA DOULEUR
convexe d'un verre sans sa face concave, qu'une étoffe ou bien une médaille sans le revers, suivant une expression de Leibniz. Les conditions de la douleur ne sont que les conditions retournées du plaisir. « Puisque tu es homme, dit à Agamemnon son vieux et fidèle serviteur, il faut que tu te réjouisses et il faut bien pareillement que tu sois affligé*. »
Mais, quelque élroite que soit cette connexion du plaisir et de la douleur, elle n'empêche pas qu'il y ait entre eux un certain ordre d'antécédence ou de priorité chronologique. Cherchons quel est celui des deux qui précède et qui, pour ainsi dire, a le pas sur l'autre : De ses deux faces opposées, quelle est la première sous laquelle se manifeste à nous la sensibilité? Le plaisir est-il la condition de la douleur ou bien la douleur la condition du plaisir? Quel est celui des deux qui n'est qu*une négation de l'autre?
La question a été agitée, et différemment résolue, par les anciens et par les modernes. Il semble que sur ce point, comme sur beaucoup d'autres, Plalon et Aristote, qui tous deux ont si profondément étudié la nature du plaisir, soient tout à fait en désaccord. Mais le désaccord n'est qu'apparent, comme nous allons le voir; osons même dire
(Euripide, Iphigénie, V scène.)
qu'Arîstote lui-môme s'est trompé dans la façon dont il interprète la doctrine de Platon.
Nul philosophe, nul moraliste, n'a jamais distingué plus profondément que Platon les plaisirs du corps des plaisirs de rame, les plaisirs du sage de ceux de l'homme charnel, les vrais plaisirs des faux plaisirs. Pour bien comprendre sa doclrine il ne faut pas perdre de vue cette distinction. Quand il dit que le plaisir n*a pas de réalité propre, qu'il n'est qu'un mouvement, qu'il est toujours en génération, il a en vue les faux plaisirs, les jouissances du corps et non celles de l'âme. Tels sont les plaisirs dont il est question dans ce passage du Philèbe: c Les plaisirs du boire et du manger, qui sont les types de ces plaisirs inférieurs, ne peuvent. exister qu'à la condition d'avoir été précédés par la douleur de la faim et de la soif. Ces plaisirs supposent antérieurement dans notre nature un vide, une brèche, qu'ils comblent et réparent*. » De là celte expressive métaphore de ir^r:/3«arc;,dontilse scrt fréquemment pour marquer leur nature propre et le besoin dont ils sont la satisfaction. D'ailleurs, dans le Gorgfms*, dans la République, et même dans d'autres passages du Philèbe, il restreint expressément cette définition aux plaisirs du corps. « C'est, dit-il, la qualité
i. Philèbe, trad. Cousin, p. 352.