Êdit. Erdmann, p. Wi
eux-mêmes pour antécédents certaines douleurs, peu distinctes, il est vrai, et innommées^
Kant, qui avoue d'ailleurs avoir emprunté cette doctrine à Verri, envisage aussi la douleur comme Fantécédent et la condition même du plaisir. Le plaisir, selon Kant, est le sentiment de la promotion de la vie, tandis que la douleur est le sentiment de ce qui lui fait obstacle; or, comme la pï*omotion suppose Tempêchement, le plaisir suppose la douleur. Tout plaisir n'est donc qu'un allégement, une délivrance de la peine. La douleur est l'état continu de notre nature, le mobile qui sans cesse nous pousse au changement, tandis que le plaisir n'est qu'un état passager, apparaissant, par courts intervalles, au milieu de la série ininterrompue de nos inquiétudes, de nos désirs, de nos besoins. Par une conséquence.quî semble rigoureusement découler de cette doctrine, mais qui, à notre avis, n'est nullement d'accord avec l'expérience, il soutient encore, d'après Verri, que deux plaisirs consécutifs sont impossibles, une douleur quelconque devant toujours nécessairement prendre place entre l'un et l'autre*. Nous
1. Discorso mU'indole delpiacere e del doloTt. • I piaceri délie belle arti nascono di dolori îanoiuinali. • (Chap. VIII.) Ce discours est compris dans les Opère filosofichef edizione novissima, Paris,
2. Anthropologie^ trad. Tissot. Voir le chapitre du Sentiment du Plaisir et de la Douleur.
croyons, contrairement à Kant et à Verri, qu'il arrive fréquemment que deux plaisirs se suivent et s'associent, comme ceux de redorât ou du goût ou, comme à TOpéra, le plaisir des yeux et des oreilles, sans qu'il soit possible de discerner aucune douleur qui se glisse et s'intercale, pour ainsi dire, nécessairement entre eux.
Si Aristote a tort de prêter à Platon une doctrine qui, comme nous l'avons montré, n'est pas la sienne, nous croyons qu'il a raison contre les anciens et les modernes, quels qu'ils soient, qui n'ont vu dans le plaisir que la satisfaction d'un besoin pénible ou, ce qui revient au même, que la cessation d'une douleur. Le plaisir ne consiste pas toujours dans un retour à sa nature propre du sujet sentant qui s'en est plus ou moins écarté. S'il y a, en effet, ce que nous ne contestons nullement, des plaisirs qui consistent dans la réparation de quelque mal ou imperfection, il en est d'autres, bien plus nombreux, qui naissent dans une nature en équilibre et sans défaut, ou bien dans une nature réparée, de l'action même et du libre jeu de nos facultés^ Voilà ce que l'auteur de la Morale à Nicomaque démontre avec la connaissance la plus exacte et la plus approfondie de la nature et du cœur de l'homme.
1. Morale à Nicomaque, liv. X, chap. ii, et Grande morale, Uv. II, chap. IX.
242 i.NTÉRIORlTé DU PLAISIR SUR LA DOULEUR
Il y a sans doute lieu de faire une distinction entre ces deux sortes de plaisirs, en raison des circonstances diverses au milieu desquelles ils prennent naissance^ mais les uns et les autres ont toujours, ce qu'il ne faut pas perdre de vue, une même cause, à savoir Factivité de l'âme humaine, tantôt suivant librement son cours normal, tantôt le reprenant, après en avoir plus ou moins dévié, après avoir surmonté les divers obstacles qui le troublaient et le suspendaient. Les uns et les autres sont d'ailleurs des plaisirs au même titre, non moins réels les uns que les autres. Platon a tort de dire que le malade qui prend pour un plaisir la cessation de la douleur prend l'ombre pour la réalité. 11 y a sans doute des plaisirs que, par l'effet du contraste, la douleur rend plus saillants, comme la santé après la maladie, mais il n'en est pas qui prennent réellement naissance dans le sein de la douleur elle-même, sinon il faudrait donner raison à Cardan, sinon le pessimisme de Scbopenhauer serait justifié. La racine de ces plaisirs qui succèdent à une douleur n'est pas dans la cessation même de cette douleur mais bien dans l'activité qui, après avoir triomphé d'un arrêt ou empêchement quelconque, reprend son cours et se développe de nouveau conformément à sa loi.
La question de savoir si la douleur est l'antécédent du plaisir, ou le plaisir l'antécédent de la
douleur se trouve par là même implicitement résolue.
S'il est vrai que tout plaisir a pour cause le jeu de notre activité et toute douleur un arrêt de cette même activité, une entrave, un trouble quelconque à ses divers modes d'action, il faut bien reconnaître, contrairement à Cardan, à Montaigne, à Kant et à Verri, et même à Leibniz, que le faitprimitif est le plaisir et non pas la douleur. Sans doute, à prendre au hasard quelques anneaux de la chaîne ininterrompue de nos plaisirs et de nos douleurs, tantôt on verra une douleur précéder un plaisir, tantôt un plaisir précéder une douleur, selon les anneaux interceptés, selon le point où la chaîne aura été coupée. Mais qu'on remonte à l'origine même d'une série, l'expérience, d'accord avec le raisonnement, montrera toujours qu'un plaisir a précédé la douleur, que toute douleur, ou même toute série de douleurs, a dû avoir et a eu un premier terme qui est le plaisir. Arrêt, suspension, choc, empêchement, épuisement, excès, toutes choses sans lesquelles il n'y aurait point de douleur, supposent pour condition antérieure un développement régulier, un équilibre, une évolution normale, qui n'a pas eu lieu, quelque courte qu'on la suppose, sans un sentiment de plaisir. Gomment imaginer un arrêt, une suspension, un choc, là où d'abord il n'y aurait pas eu
2i^ ANTÉRIORITÉ DU PLAISIR SUR LA DOULEUR
au moins quelques pas en avant dans la bonne voie, là où déjà ne se serait pas manifesté quelque commencement de ce déploiement régulier d'activité dont l'accompagnement est toujours le plaisir?
On peut le prouver encore par l'analyse de nos sensations et de nos instincts. Ce n'est pas un besoin pénible, comme l'ont pensé quelques auteurs, mais au contraire un plaisir qui accompagne notre activité et qui la pousse en telle ou telle direction salutaire à notre conservation. Avant de se faire sentir par une douleur, l'instinct se manifeste par une incitation agréable. Verri a tort de dire que l'appétit de boire et de manger ne peut nous exciter avant que nous ayons supporté la douleur de la faim et de la soif ^ Il n'est pas vrai non plus que : « chaque appétit, comme le dit Raid, soit accompagné d'une sensation désagréable qui lui est propre et qui est plus ou moins vive suivant la vivacité du désir que l'objet nous inspire*. »
Il y a là, croyons-nous, une grave erreur sur la première manifestation de l'instinct; c'est prendre pour la phase primitive ce qui n'est qu'une phase ultérieure. L'appétit, au sens spécial de première manifestation du désir de boire et de manger, non-seulement n'a rien de pénible, mais,