CHAPITRE XIII
Utililé de la douleur pour la conservation de notre être. — Péril continuel de mort pour tout être vivant sans Tavertissement de la douleur. — Insuffisance du plaisir. — Diverses hypothèses imaginées par Bayle pour mettre à la place de la douleur quelque avertissement plus doux. — Voix de la raison. 7— Idée claire du péril. — Gradation ascendante et descendante du plaisir. — Aveu de Bayle. — Concession faite à Bayle par Leibniz. — Inefficacité d'un simple pressentiment du mal. — Hypothèse de Malebranche et de quelques théologiens pour soustraire à la douleur Adam avant la chute. — Insuffisance des simples dégoûts contre la distraction ou la passion. — La mort seule remplacerait la douleur si la douleur pouvait être retranchée. — Nécessité de la douleur au point de vue de la vie physique.
Non-seulement la douleur ne se laisse pas détacher du plaisir ; non-seulement Tun et l'autre, suivant Tapologue de Socrate, sont liés par un lien indissoluble, mais il nous est impossible de concevoir que, sans la douleur, aucun être vivant puisse se maintenir dans l'existence. Nous ne pouvions conserver notre vie qu'au prix de la douleur, voilà comment la douleur semble justi-
fiée, même sans recourir à aucune autre considération, d'un ordre différent, empruntée à la religion ou à la morale.
Sans doute le plaisir nous avertit doucement, amicalement, pour ainsi dire, de ce qui nous est bon, sans doute il nous pousse dans les voies conformes à notre nature, mais il fallait encore, pour assurer efficacement notre salut, le ressort plus énergique de la douleur. Bayle, si ingénieux et si empressé à inventer ou à mettre en relief une foule de contradictions et d'antinomies au profit du scepticisme, ne cesse pas de mettre la douleur en opposition avec la perfection infinie de Dieu. € Si une souveraine intelligence eût établi, dit-il, les lois du sentiment, elle aurait entièrement banni de Tunivers tous les sentiments douloureux. > Nous pouvons d'abord opposer ici à Bayle le jugement de Voltaire qui, quoique fort enclin lui-même au scepticisme et au pessimisme, quoique Fauteur de Candide et du Tremblement de terre de Lisbonne nous semble avoir apprécié beaucoup plus équitablement le rôle de la douleur et de la Providence dans ces beaux vers d'une sage philosophie :
Mortels, à vos plaisirs reconnaissez un Dieu. Que dis-je à vos plaisirs ? G*est à la douleur même Que je connais de Dieu la sagesse suprême.
Ce sentiment si prompt dans nos corps répandu. Parmi tous vos dangers sentinelle assidu.
D'une voix salutaire incessamment nous crie : Ménagez, défendez, conservez votre vie i.
Cependant je ne veux pas, je le répète, même avec Vollaîre, prendre la question de si haut, ni chercher à faire ici une justification de la divine Providence. Je laisse de côté la théodicée, pour demeurer enfermé dans la psychologie, ne considérant la douleur qu'au regard de Thomme et des conditions actuelles de son existence. Or, avec la meilleure foi du monde, je demande ce qui, dans l'intérêt de notre conservation physique, aurait pu tenir la place de ces sentiments douloureux qui nous font sentir les besoins de notre nature, qui nous avertissent que notre machine se dérange, qui nous retiennent sur les pentes glissantes, qui nous préservent de distractions fatales^au bout desquelles sont infailliblement la destruction et la mort. Un seul d'entre nous serait-il encore du nombre des vivants, si la douleur ne nous prévenait pas, quand notre attention est ailleurs, du fer qui pénètre dans nos chairs, du feu qui désorganise nos tissus, ou de la nécessité de ne pas demeurer plus longtemps sans boire, sans manger ou même sans dormir?
Supposez que cette courte anesthésie, que le chirurgien produit artificiellement, et pendant
i. Cinquième discours sur Vhomme*
laquelle il nous coupe un membre à notre insu, devienne l'état normal de notre existence, nous ne ferions pas un mouvement sans être en danger de mort. € Si Tâme, dit Malebranche, n'apercevait que ce qui se passe dans sa main quand elle se brûle, si elle n'y voyait que le mouvement et la séparation de quelques fibres, elle ne s'en mettrait guère en peine et elle pourrait même y prendre quelque satisfaction comme ces fantasques qui se divertissent à tout rompre dans leurs emportements et leurs débauches ^ » Ailleurs encore, il dit, avec non moins de vérité : « Ne serions-nous pas souvent en peine de savoir si nous nous chauffons ou si nous nous brûlons? N'arriverait-il pas quelquefois que nous nous donnerions la mort par inadvertance, par chagrin, ou même par curiosité pour apprendre l'anatomie*? >
Si nous n'étions pas promptement et vivement avertis de nous mettre en garde contre toutes les causes de destruction qui, à chaque instant, nous menacent, la mort serait continuellement sur nos têtes, avant même que nous eussions soupçonné l'approche d'un danger. « Il a fallu, comme a bien dit Bossuet, que l'âme fût invitée à prendre soin du corps par quelque chose de fort ^. » Ce quelque