‹ Du plaisir et de la douleurChapitre 84 sur 107 · Conversations chrétiennes · texte numérisé non relu

Conversations chrétiennes

3. Traité de la connaissance de Dieu et de soi-même, quatrième

chose de fort, c'est la douleur et rien que la douleur ; tout le reste est faible et impuissant. Cherchons, en effet, si, à ce dui avertissement, quelque autre pouvait être substitué, moins cruel et plus facile à concilier avec la bonté infinie du Créateur. Était-il possible, par exemple, que quelque sensation agréable, que le plaisir, proportionné diversement, d'après une certaine règle et sur une certaine échelle, remplît pour notre bien cet office salutaire, mais dur, de la douleur? Plus de douleur ; le plaisir à la place de la douleur, et rien que le plaisir, quoi qu'il arrive, voilà sans doute un beau rêve, mais aussi une bien dangereuse illusion. Malheur en effet au genre humain, si ce beau rêve venait à être réalisé, si la douleur était un jour proscrite pour faire place au plaisir tout seul! Supposez quelque dieu malin et trompeur, semblable à celui que Descartes a imaginé pour pousser jusqu'au bout son doute provisoire ; de tous les pièges, le plus perfide que ce génie du mal pût tendre à l'espèce humaine serait assurément cette substitution, si avantageuse en apparence, du plaisir à la douleur, de quelque façon que ce plaisir à contre-temps soit tempéré ou gra-

partîe. c Cest pour nous conserver, dit aussi Rousseau, que la nature nous fait sentir nos besoins. La douleur du corps n'est-elle pas un signe que la machine se dérange et un avertissement d'y pourvoir? * (Profeuion de foi du Vicaire savoyard.)

due. Eh quoi ! quand, sous peine de la vie, il faut s'abstenir, s'arrêter, à l'instant même, quand il faut tout à coup rebrousser chemin, nous n'aurions, pour nous avertir, que le plaisir qui par sa nature nous charme, qui nous retient, qui nous attire, qui nous pousse en avant, au lieu de nous faire brusquement retourner en arrière ! Dans un si étrange bouleversement des lois de la nature et de la raison, qui pourrait donc encore se défendre contre la mort? Car enfin, comme dit naïvement Agnès, dans Y École des femmes:

Le moyen de chasser ce qui nous fait plaisir!

Quelle ruse infernale, quelle douceur perfide ! Le miel serait au bord de la coupe, non pas pour faire boire à l'enfant, suivant la comparaison de Lucrèce et du Tasse, le breuvage amer qui doit le sauver, mais bien le poison mortel qui le tuera !

Mais s'il est contradictoire que ce qui doit nous retenir soit précisément ce qui, par sa nature, nous incite et nous attire, la douleur, à tout le moins, ne pouvait-elle être remplacée par quelque autre avertissement qui ne fût pas une torture en même temps qu'un avis salutaire, qui s'adressât, par exemple, uniquement à l'intelligence et non à la sensibilité? Ne suffisait-il pas d'une voix intérieure, nous criant de prendre garde à nous, d'un simple conseil, ou plutôt d'un ordre clair et près-

sant de la raison? C'est une des hypothèses imaginées par Bayle qui tient si lort à prouver que les sentiments de douleur n'étaient pas nécessaires aux animaux pour les mettre en garde contre ce qui peut leur nuire : a Que l'âme, dit-il, ait à point nommé une idée claire du péril qui environne sa machine, que cette idée soit suivie de la même promptitude des esprits animaux qui accompagnent aujourd'hui le sentiment de douleur, on s'éloignera du péril toutes les fois qu'il le faudra, comme on s'en écarte présentement ^ » Sans doute ce mode d'avertissement aurait quelque avantage sur le précédent. Du moins ne pourrait-on lui reprocher la même periidie, du moins, si nous ne sommes pas retenus, nous ne serions pas poussés du. côté même où est le péril, et dont il faut se détourner. Mais cette simple idée, cette idée claire, serait-elle efficace? Que de fois, dirons-nous encore avec Malebranche, la passion, ou une simple distraction, ne nous empêcherait-elle pas d'écouter ces avis de la raison, même les plus impérieux, même les plus essentiels à notre existence, s'ils n'étaient pas immédiatement sanctionnés par la douleur? Sans l'accompagnement ou sans l'appréhension de la douleur, combien de fois l'idée toute seule du péril, aux prises avec la passion, ne

1. Réponses aux questions d*un provincial, chap. LXXVU. c Si les sentiments de la douleur sont nécessaires. »

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serait-elle pas impuissante pour agir, aussi promptement qu'il le faudrait, sur les résolutions de notre esprit, sur les mouvements de notre corps, pour avoir enfin cette efficacité qu'il plaît à Bayle de lui attribuer? Ajoutons, d'ailleurs, qu'en admettant que ce moyen fût bon pour Thomme, assurément il ne le serait pas pour Tenfant et encore bien moins pour les êtres qui ont la vie et le sentiment en partage sans la saison.

Prenons l'homme lui-même jouissant de toute sa raison ; pour peu que cette raison fût occupée ailleurs et qu'il fût distrait en quelque manière, non pas comme Archimède, mais par la plus futile des causes, combien souvent l'idée claire et pressante du péril ne serait-elle pas impuissante à le retenir?

Mais Bayle lui-même semble n'avoir que peu de foi dans le moyen qu'il vient de proposer, car il laisse bientôt la raison et l'idée claire du péril pour chercher de nouveau, dans le sentiment et dans le plaisir, quelque autre moyen de conservation, tout en écartant la douleur. En effet, pas sant à une nouvelle hypothèse, il entreprend de montrer que le Créateur aurait bien pu, s'il l'avait voulu, substituer à la douleur un autre genre d'avertissement, par une certaine disposition, par une gradation ascendante ou descendante du plaisir. Voici comment il expose cette autre inven-

tion, non moins vaine, selon nous, et non moins chimérique que la précédente.

« Les animaux pourraient, dit-il, éviter ce qui peut leur nuire aussi promptement, aussi sûrement, par le seul attrait des plaisirs augmentés ou diminués, selon certaines proportions. Un avantgoût de joie plus grande à recueillir sur une chaise élo^née d'un grand feu ne vous ferait-il pas quitter le voisinage de ce grand feu, sans qu'il fût besoin que vous en sentissiez l'incommodité^? «

Cette supposition a été critiquée par Leibniz. € Cet auteur, dit-il, le pousse trop loin. Il semble croire qu'un sentiment de plaisir pouvait avoir le même effet, et que pour empêcher un enfant de s'approcher trop près du feu. Dieu pouvait lui donner des idées de plaisir à mesure de son éloignement. Cet expédient ne me parait pas bien praticable à l'égard de tous les maux, èi ce n'est par miracle. Il est plus dans l'ordre que ce qui causerait un mal, s'il était trop proche, cause quelque pressentiment du mal, lorsqu'il l'est un peu moins. > Jusqu'ici nous sommes d'accord avec Leibniz ; mais nous n'admettons pas la concession qu'à la suite de ce même passage il croit dévoir

1. Réponses aux questions (tun provinded, cbap. LXXVII. A ' notre avis, Bayle est bien loin d'avoir démontré la fausseté de Futilité prétendue de la douleur, comme le croit M. Dumont (7Aéo« rie scientifique de la sensibilité, dernier chapitre).

faire à Bayle. c Cependant j'avoue que ce pressentiment pourra être quelque chose de moins que la douleur, et ordinairement il en est ainsi. De sorte qu'il paraît, en effet, que la douleur n'est pas nécessaire pour éviter le péril présent ; elle a coutume de servir plutôt de châtiment de ce qu'on est engagé effectivement dans le mal, et d'admonition de n'y pas retomber une autre fois '. » Quelque chose de moins que la douleur serait, à notre avis, tout à fait impuissant contre la distraction ou la passion ; d'ailleurs, nous ne comprenons pas que dans un pressentiment du mal il n'y ait pas déjà de la douleur.

Mais, de même que Leibniz, nous sommes convaincu que ce subtil expédient ne paraît guère praticable à l'égard de tous les maux. On comprend à la rigueur qu'il s'applique à des maux qu'on peut faire croître ou diminuer à volonté, en s'approchant ou en s'éloignant de l'objet qui les cause, comme le feu d'une cheminée. Mais comment l'ajuster à ces maux qu'on porte avec soi, à des lésions d'organes, à des maladies? D'ailleurs, à supposer que l'expédient fût partout applicable, serait-il toujours efficace? Combien sera moins énergique l'attrait d'un plaisir plus grand, ou l'appréhension d'un moindre plaisir, que le frein d'une

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