‹ Du plaisir et de la douleurChapitre 85 sur 107 · Essais de theodicée, part. III, g · texte numérisé non relu

Essais de theodicée, part. III, g

douleur aiguë et croissante ! Pour faire réussir l'expédient de Bayle, Leibniz a donc bien raison de dire qu'il ne faudrait rien moins qu'un miracle. Mais d'ailleurs Bayle semble bientôt lui-même faire bon marché de tous ces expédients imaginés pour affranchir sans péril l'espèce humaine de cette médecine amère de la douleur. Bientôt il les met de côté, après s'en être quelque temps servi dans l'unique but de chagriner les défenseurs de l'optimisme et de la Providence. Par une manœuvre qui lui est familière, il rejette l'arme qu'il vient de manier, pour en saisir une nouvelle. Contraint d'avouer que, dans Fétat où les choses sont réduites, les sentiments douloureux sont nécessaires pour nous mettre à l'abri de plus grands maux, il fait volte-face et il se hâte de tirer avantage de cet aveu en faveur du manichéisme qu'il se fait un jeu, on le sait, d'opposer à tous les autres systèmes comme le plus plausible de tous. € Si le bon principe, dit-il, eût agi seul, il n'eût destiné à conserver les animaux qu'une suite continuelle de moyens commodes et agréables, mais n'ayant pu tailler en plein drap et ayant trouvé des obstacles de la part du mauvais principe, il a fallu qu'il se contentât de tirer quelque profit des douleurs que son adversaire répandait à pleines mains sur toutes les créatures. » Laissons Bayle se réfugier dans le manichéisme et contentons-

SfM) UTILITÉ DE LA DOULEUR

nous de cet aveu, qui nous sufQt, que la douleur était indispensable c dans l'état où les choses sont réduites».

Il est curieux de voir Malebranche, à Teiemple de quelques Pères de TÉglise et de quelques théologiens, chercher, avec son génie non moins subtil que celui de Bayle, quelque moyen de soustraire à la douleur, non pas Thomme déchu, mais Adam avant la chute, c'est-à-dire l'homme parfait selon la théologie, et reprendre une question qui avait déjà fort embarrassé, avant lui, un certain nombre de théologiens, parmi lesquels saint Augustin ^ et saint Thomas*. Dans le premier livre de la Recherche de la vérité, peu fidèle en ce point, comme en bien d'autres, à la méthode de son maître Descartes, il imagine, pour déter-

i. On peut voir dans le livre XIV de la Cité de Dieu ses siagulières imaginations pour soustraire le premier homme, avant la chute, aux plaisirs des sens et aux mouvements de la concupi»cence.

2. Voir dans la Somme la question 108, art. ii : Utrum homo t» ttatu innocenike fuisset paesibilie. Saint Thomas le suppose A l*abri de toute passion qui consiste en un changement contre sa nature, mais non pas de changements ou passions conformes à sa nature, lesquelles sont une perfection. Hais son corps mon ne pouvait-il être heurté par quelque corps dur ? Voici la réponse de saint Thomas, qui fait intervenir la Providence pour écarter d'Adam les ronces et les pierres : c Poterat prœservari ne pateretur lœsionem ah aliqno duro, partira quidem per propriam rationem per quam poterat nociva vitare, partira etiam per divinam providentiam, qus sic ipsum tuebatur ut nihil ei occurreret ex improviso aqiaolaederetur.»

miner la véritable fm des sens et leur légitime usage, rendre compte du trouble que le péché y a apporté^ de rechercher de quelle façon ces mêmes sens devaient se comporter à Tégard d'Adam avant la chute. Que d'esprit il dépense vainement, que de subtiles conjectures il accumule pour élever cet homme prétendu parfait au-dessus du joug des sens et des atteintes, même les plus légères, de la douleur, sans compromettre son ei^istence ! Mais, malgré tous les efforts de son imagination, il ne réussit pas à concevoir un état de perfection et de bonheur où la douleur n'aurait pas quelque prise sur cet être privilégié, sans courir le risque de le laisser en péril, au milieu même du paradis terrestre. Il s'efforce en sa faveur de la réduire au minimum en quelque sorte, de la faire aussi douce, aussi faible, aussi respectueuse et soumise que possible, mais il n'ose pas la retrancher tout à fait. Un simple dégoût, qu'Adam était maître d'arrêter aussitôt qu'il lui plaisait^,

i, « Adam avait donc les mômes sens que nous, par lesqueb il était averti, sans être détourné de Dieu, de ce qu*il devait faire pour son corps. 11 sentait comme nous des plaisirs et même des douleurs, ou des dégoûts prévenants et indélibérés. Mais ces plaisirs et ces douleurs ne pouvaient le rendre heureux ou malheureux comme nous, parce qu*étant maître absolu des mouvements qui s*excitaient dans son corps, il les arrêtait incontinent, après qu'ils Tavaient averti, s*il le souhaitait ainsi, et sans doute il le souhaitait toujours à Tégard de la douleur... C'étaient des douleurs qui, sans troubler sa félicité, lui faisaient seulement con-

voilà ce qu'il ne peut s'empêcher à tout le moins de laisser subsister au sein même de cette nature parfaite. Or, un simple dégoût, de même que le pressentiment du mal de Leibniz, n'est-il pas déjà de la douleur? Comment Adam eût-il pu l'arrêter avant de l'avoir sentie, avant d'en avoir plus ou moins éprouvé l'incommodité? On voit donc que Malebranche, quelque envie qu'il en ait, ne réussif pas à nous faire concevoir, ni à concevoir lui même, un Adam impassible d'une manière absolue, dans la juste crainte de le livrer à quelquesuns de tous ces dangers et de ces maux auxquels sont exposés ses descendants dégénérés qui, la douleur ôtée, seraient sans défense contre la mort. Le salut de l'humanité exigeait-il donc autre chose que ce pressentiment du mal dont se contente Leibniz, que ces simples dégoûts prévenants, que ce minimum de la douleur, dont Malebranche n'ose affranchir Adam, même avant le péché? Sans doute leur vœu paraîtra moins dangereux et plus raisonnable que celui d'une suppression absolue de la douleur. Il ne semble pas défendu de croire que, moyennant un taux moindre de douleur, l'existence de l'humanité aurait pu encore ne pas être en mortel péril. Cependant, prenons-y garde, ce vœu lui-même, quoique plus modéré, n'est

naître qu'il pouvait la perdre et devenir malheureux. » (Recherche de la vérité, liv. I, chap. v.)

peut-être pas aussi inoffensif, aussi exempt de danger qu'il en a l'air au premier abord. Viendrait-il à être exaucé, je tremblerais pour notre existence à tous.

Si, en effet, l'aiguillon de la douleur venait à être émoussé au point de n'être plus qu'un simple dégoût; si, comme le veut Malebranche pour Adam, nous pouvions congédier incontinent, à notre gré, ce simple dégoût, combien de fois encore n'arriverait-il pas, à la moindre distraction et à. la moindre passion, qu'un avertissement, si faible et si doux, serait dédaigné? Que de suicides par simple négligence 1 II fallait quelque chose de fort, comme l'a si bien dit Bossuet, et nul. moyen commode, ou légèrement incommode, ne pouvait atteindre le but

Mais notre prétention n'a pas été de déterminer avec précision le tarif exact, le minimum de douleur strictement nécessaire pour mettre en garde l'humanité contre ses distractions ou ses passions, contre tous les périls du dedans et du dehors qui sans cesse la menacent ; nous avons voulu seulement montrer que, sans la douleur, nous ne saurions subsister. L'homme impassible, ou même l'homme réduit au seul plaisir l'homme absolument exempt de la douleur, est une chimère, ou même une contradiction. Voilà ce qu'on ne peut mettre en doute sans un parti pris, sans une véri-

table mauvaise foi à l'égard de la douleur. « L*ordre voulait, dit bien Malebranche, que nous fussions avertis par la preuve courte, mais incontestable, du sentiment de ce que nous devons faire pour conserver notre vie *. » Lévêque de Pouilly a dit d'une manière plus énergique et avec non moins de vérité : t La douleur ne saurait être anéantie dans Tunivers que pour faire place à la mort*. »

Eussions-nous été conviés, selon le vœu peu modeste d'un certain roi d'Aragon, au conseil de Dieu où le plan du monde fut arrêté, nous n'aurions rien trouvé, quelle qu'en fût notre envie, à mettre à la place de la douleur. Rien ne pouvait détourner ce calice des lèvres de l'humanité, ni de tout ce qui respire*. La vie ne pouvait être sans la douleur, pas plus que sans le plaisir, et moins encore, osons le dire, sans la douleur que sans le plaisir. De telle sorte que si, par impossible, le

i. Méditations métaphysiques et chrétiennes, X"** médit.

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