CHAPITRE XIV
De la proportion de la douleur et du plaisir dans rhommc et dans ranimai. — La douleur plus vive et plus durable dans Tinlérét même de notre conservation. — Si la somme des maux remporte sur celle des biens. — Exagérations des philosophes pessimistes. — Voltaire et Schopenhauer. — Sentiment plus sage de Leibniz. — Ne pas oublier de mettre dans la balance les plaisirs habituels et durables. — Le plaisir est la règle, la douleur Texception. — Divers fruits de la douleur pour Tànie et pour le cœur. ^ L'homme enfant privilégié de la douleur comme du plaisir. — Comparaison de la douleur dans Thomme avec la douleur dans ranimai. — La souffrance de Tanimal, quoique moindre, digne d*égard et de pitié. — Progrès que marque la loi Grammont. — Contre les tortures infligées à l'animal. — Contre les vivisections. — Des grandes douleurs propres à Thomme. — Misères de grand seigneur. — Plus parfaite est la sensibilité, plus la douleur a de prise sur elle. — Utilité de la douleur au point de vue de la vie morale.
Comparons maintenant, dans Thomme et dans ranimai, la quantité du plaisir à la quantité de la douleur. Il semble, au premier abord, que tout l'avantage, au moins dans Thomme, soit du côté de la douleur. Quand les plaisirs seraient en nombre égal , la douleur ne semblerait-elle pas
devoir l'emporter? Sans doute la douleur passe comme le plaisir, mais elle est moins prompte à s'enfuir et laisse après elle de plus profondes et de plus durables empreintes. Cette ténacité de la douleur, plus grande que celle du plaisir, a été remarquée, non sans un retour plus ou moins mélancolique sur notre nature, par un certain nombre de philosophes et de moralistes, c La douleur est plus vive, dit Bossuet, et dure plus longtemps que le plaisir, ce qui doit nous faire sentir combien notre état est triste et malheureux dans cette vie'. » Il revient sur cette pensée dans Toraison funèbre de la princesse de Gonzague : « Les maux de ce monde sont toujours plus réels que ses biens, et ses douleurs par conséquent toujours plus vives et plus pénétrantes que ses joies. » Malebranche a dit aussi : c Les maux de cette vie touchent plus vivement l'âme que les biens. Le sentiment de douleur est plus vif que celui du plaisir*. » Si telle est la douleur par l'apport au