Traité de la connaissance de Dieu et de soi-même, V chap
2. Recherche de la vérité, liv. V, chap. xn. — Il ne faut cependant pas exagérer les choses» comme le fait Maupertuîs dans son Essai de philosophie morale : « Une remarque bien affligeante, dit-il, c'est que le plaisir diminue par la durée et que la peine augmente. La continuité des impressions qui causent les plaisirs du corps en affaiblit Tintensité ; l'intensité des peines est augmentée par la continuité des impressions qui les causent. » U n*est pas vrai, quoi que dise Maupertuis, que la peine augmente par la durée. Le temps, avons-nous déjà dit, est un grand con-
plaisir, ce n*est pas seulement, sans doute, comme le dit Bossuet , pour nous faire sentir combien notre état est malheureux en cette vie, mais aussi parce que cela était bon dans l'intérêt même de notre conservation. L'intérêt de notre conserva*tion, selon une remarque d'Âristote, demandait que nous fussions plus sensibles à la douleur qu'au plaisir. Il importe en effet bien plus encore de repousser un mal que de se mettre en posses* sion d'un bien. Descartes l'a dit aussi, et il est d'accord avec Âristote, en traitant des deux passions de la tristesse et de la haine : c La tristesse est en quelque façon première et plus nécessaire que la joie, et la haine que l'amour, à cause qu'il importe davantage de repousser les choses qui nuisent et peuvent détruire, que d'acquérir celles qui ajoutent quelque perfection, sans laquelle on peut subsister'. »
M. Lemoine a donné, d'après les seules lois de l'habitude, la vraie explication de cette plus grande et plus profonde durée des impressions de la douleur. € L'habitude, dit cet habile psychologue, s'acquiert avec aisance et promptitude quand il s'agit de faits qui s'accordent avec notre nature et qui
solateur. Tempus dolori medetur, suivant le titre déjà cité d*un chapitre des Confessions de saint Augustin. Ajoutons cette pensée de Sénèque : c Finem dolendi etiam qui consilio non^ fecerit, tempore invenit • (Epist. LXIII.) i. Traité despassùms, U* partie/article 137. '
270 QUANTITE COMPAR^r.
en favorisent le développement. Moins, au contraire, les faits sont conformes aux tendances naturelles de notre énergie vitale ou morale, et plus elle est lente et laborieuse. S'agit-il d'une force ennemie qui répugne aux conditions nécessaires de la vie, elle échoue impuissante. Or telle est la douleur, d'autant plus rebelle à l'action calmante du temps et de l'habitude, qu'elle porte une plus grave atteinte à notre être physique et moral*. »
Mais si la douleur laisse des traces plus vives et plus durables, il ne s'ensuit pas cependant, ni qu'elle résiste à l'action du temps, ni que la somme de la douleur l'emporte en cette vie sur celle des biens et des plaisirs. Si la douleur, quand elle nous atteint, est plus durable, par contre le plaisir est un état plus ordinaire, plus habituel. La tendance à ne voir dans le monde que le mal, et dans l'homme que la douleur, a été favorisée par certaines religions' ou par certains dogmes religieux bien ou mal interprétés. Pour détacher les âmes de ce monde, et dans une intention pieuse, certains théologiens se sont plu à en faire le tableau
1. Comptes rendus de V Académie des sciences morales et politiques, février et mare 1870.
2. Nous citerons pour exemple le bouddhisme. Le mondé, selon Bouddha, est une grande accumulation de douleurs qui ne se compose que de décrépitude, de maladie, de mort et d*autroa misères. Voir Tintroduction de Burnouf au Bouddlùsmie.
le plus sombre. La prétendue prépondérance du mal est aussi un sujet de prédilection de la part de certains philosophes d'humeur noire, ou bien enclins du scepticisme et à l'ironie, depuis Hégésias d'Alexandrie qui prêchait avec succès le suicide, jusqu'à Voltaire qui semble se plaire à railler la triste condition de l'homme Jusqu'à Schopenhauer qui place le bien suprême dans l'anéantissement de l'individu et l'extinction de l'humanité. D'après le sentiment de Pline l'Ancien, aucune joie au monde ne peut compenser la moindre douleur'.
C'est aussi le sentiment de Wollaston, que Bolingbroke qualifie ironiquementde philosophe plaintif . Maupertuis a développé et exagéré la même pensée dans son Essai de philosophie morale.
Après avoir défini le plaisir : c toute perception que l'âme aime mieux ne pas éprouver qu'éprouver », il cherche, avec une sorte d'arithmétique morale, à démontrer que la somme des maux dépasse de beaucoup celle des biens, c Combien sont rares les perceptions dont l'âme aime la présence !... Si Dieu supprimait pour nous le temps que nous voudrions supprimer, peut-êti*e la durée de la vie la plus longue se réduirait-elle à quelques heures. »
1. c Neo lœtitia ulla mimmo mœrord pensanda. » {Hist, nat., VII, 41.) SénAque a dit : c logeas lugentitiin numéros. • (CoMOlai. ad MareUm,)
t. HeligUmof nature delinéated.
Tous ceux qui font consister uniquement le plaisir dans la cessation de la douleur, comme Cardan ou Terri, doivent être rangés, s'ils ne sont pas inconséquents, parmi les pessimistes. Il y a d'ailleurs une sorte d'action et de réaction de l'optimisme ou du pessimisme des uns, sur le pessimisme ou l'optimisme des autres; les exagérations en un sens appellent toujours les exagérations en un autre. L'imagination, la sensibilité, les humeurs, les catastrophes, les révolutions, ne jouent pas un moins grand rôle que les principes dans toute cette polémique.
 Leibniz et à Pope S Voltaire oppose l'impitoyable et cruelle dérision du Candide^ si bien que Schopenhauer ne reconnaît d'autre mérite à la Théodicée de Leibniz que d'avoir provoqué € l'immortel Candide du grand Voltaire. » Nonseulement, suivant Schopenhauer, ce monde n'est pas le meilleur, mais il est le plus mauvais de tous les mondes possibles ; eûtril été, en effet, plus mauvais d'un seid degré, il ne pouvait exister. Le monde, suivant ce bouddhiste moderne, comme on l'a appelé, est une histoire naturelle de la douleur, et toute vie n'est qu'une dou-
1. Il faut cependant se garder de les confondre Tun avec l'autre; roptimisme étroit de Pope souffre des difficultés .auxqueUea échappe Toptimisme plus élevé et plus philosophique de Leibniz, qui embrasse le tout et non la partie, runivers entier et non pas seulement Tespèce humaine.
leur*. La raison qu'il en donne est en contradiction avec tout ce que nous croyons avoir le plus solidement établi dans ce livre, et elle nous semble se retourner d'elle-même contre sa thèse. Toute vie, dit-il, se résume dans l'effort, et l'effort est toujours douloureux. Schopenhauer certainement se trompe ; l'activité, l'effort, comme nous l'avons vu, sont au contraire un plaisir, et même l'unique source de tout plaisir, à moins qu'ils ne dégénèrent en excès et dépassent nos forces.
En regard de ces philosophes, il en est d'autres qui ont vu la vie humaine sous un jour moins sombre et, suivant nous, beaucoup plus conforme à la vraie nature des choses, c'est-à-dire plus en accord avec la notion même de la douleur et du plaisir, Buffon le démontre dans ce passage remarquable du Discours sur la nature des animaux. € Si dans Tanimal le plaisir n'est pas autre chose que ce qui flatte les sens et que dans le physique ce qui flatte les sens ne soit que ce qui convient à la nature ; si la douleur au
1. Ailes Leben Leiden ist. (Die Welt als WiUe und Vorstellung^ liv. IV, cbap. XLVi.) — L*auteur de Vlmitation a dit aussi, mais dans un tout autre esprit : « Verè miseria est vivere super terram. » (Liv. I, chap. xxm.) — A la suite de Schopenhauer s*est formée en Allemagne toute une école de pessimistes non moins exagérés que leur maître. Bornons-nous à citer Hartmann et la Philosophie de Vinconscient, (Voy. dans mes Éludes familières les chapitres sur les compensations.)
contraire n'est que ce qui blesse les oignes et répugne à la nature ; si, en un mot, le plaisir est le bien et la douleur le mal physique, on ne peut guère douter que tout être sentant n'ait en général plus de plaisir que de douleur : car tout ce qui est convenable à sa nature, tout ce qui peut contri* buer à sa conservation, tout ce qui soutient son existence est plaisir; tout ce qui tend au contraire à sa destruction, tout ce qui peut déranger son organisation, tout ce qui change son état naturel, est douleur. Ce n'est donc que par le plaisir qu'un être sentant peut continuer d'exister; et si la somme des sensations flatteuses, c'est-àdire des effets convenables à sa nature, ne surpassait pas celle des sensations douloureuses ou des effets qui lui sont contraires, privé de plaisir il languirait, d'abord faute de bien ; chargé de douleur, il périrait ensuite par l'abondance du mal. ^
Ce que Buffon ne dit ici que de la douleur physique, semble devoir s'appliquer à la douleur en général. Si en effet la douleur, comme nous l'avons montré, est l'empêchement, l'arrêt, la destruction, comment pourrait-elle l'emporter sur le plaisir, sans que l'espèce humaine cessât d'exister? Les douleurs, quand elles viennent à se produire, sont, il est vrai, plus durables, mais elles sont aussi moins nombreuses, moins habituelles, que
le plaisir. La douleur est un indispensable avertissement; mais quand nous l'avons mise à profit, quand nous nous sommes retenus ou abstenus, quand nous y avons porté le remède, souvent elle cesse pour faire place au plaisir. Nous sommes loin de croire que, dans ce monde. Dieu, comme dit Voltaire :
Par un destin fatal.
Pour une once de bien, mit cent quintaux de mal.
Sauf les exceptions, c'est le plaisir qui est l'état habituel, naturel, conforme à l'ordre, comme dit Jouffroy, tandis que la douleur est une limitation, un état irrégulier et exceptionnel*. L'erreur des pessimistes consiste à ne tenir compte que des plaisirs vifs et saillants, toujours rares et courts, et dont il n'est pas donné de jouir à toutes les créatures humaines. Quant aux autres, qui sont communs et habituels, on semble n'y pas prendre garde ; ils passent plus ou moins inaperçus, on
1. « Le bonheur est Tétat sensible, naturel et selon l'ordre; le malheur est l'accident sensible, il ne fait que limiter le bonheur, comme le mal ne fait que limiter le bien. Le plaisir fondamental d'être et d'agir né du sentiment de rexistence et de l'activité» cette portion indestructible de Tordre, subsiste au sein des plus grandes douleurs. » {Mélanges, Du bien et du mal.)
M. Janet présente avec beaucoup de force des considérations du môme genre en faveur de l'optimisme, dans une dissertation sur la querelle de Voltaire et de Rousseau à propos du tremblement de terre de Lisbonne et de Toplimisme. Voir Tappendice des Causes finales.
276 OUANTITÂ COMPARÉB
néglige de les mettre dans la balance, de telle sorte que le compte n'a rien d'équitable. La Bruyère signale cette erreur commune : c Les solides biens, lés grands biens ne sont pas comptés parce qu'ils ne sont pas vivement sentis ^ » Quanta nous, gardons-nous de ce compte inexact; n'oublions pas ces plaisirs dont la durée l'emporte sur la vivacité et qui sont comme le fond même de notre existence; n'oublions pas, pour commencer, le plaisir de la santé, cette belle lumière de la santé, si libre et si pleine, selon les expressions de Montaigne^ : c Quoique la santé, dit Descartes, soit le plus grand des biens qui concernent le corps, c'est pourtant celui auquel nous faisons le moins de réflexion et que nous connaissons le moins ^. » Comptons aussi le doux sentiment de l'existence, comme dit Rousseau^, le plaisir de vivre, de respirer, de se mouvoir, d'agir, de penser, qui, selon la remarque de Jouffroy, subsistent même au sein des plus grandes douleurs. Quiconque
1. Citons cette pensée tout entière : c A quoi vous divertissezvous ? à quoi passez-vous le temps ? vous demandent les sots et les gens d'esprit. Si je réplique que c*est à ouvrir les yeux et à voir, à prêter Toreille et à entendre, et à avoir la santé, le repos, la liberté, ce n*est rien dire. Les solides biens, etc. (Ghap. des Jugements.)
S. Essais, liv. UI, cbap. xn.